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Esquisse d'une esthétique

Porter un jugement sur une œuvre d'art, c'est affirmer par cela même que l'on possède un ensemble de règles sur lesquelles on appuie son jugement. S'il n'existait pas de commune mesure pour apprécier les œuvres d'art, il est évident que nous n'aurions pas le droit de les juger et de les classer d'après leur mérite ; nous devrions nous contenter de les étudier comme des manifestations diverses de l'activité humaine, toutes intéressantes au même titre.

Une école a prétendu réduire à ces modestes limites le rôle de la critique ; elle a étalé, avec une supérieure habileté, toutes les contradictions des anciennes doctrines, leur variation avec les époques et leur impuissance à embrasser tous les éléments constitutifs de la Beauté ; elle en a conclu que les jugements artistiques ne pouvaient avoir de valeur positive puisqu'ils reposaient, non sur des principes, mais uniquement sur des préférences ou des antipathies, sur les variabilités du goût personnel.

Quelques littérateurs protestent encore avec timidité. Sans oser s'insurger contre les audacieuses affirmations de cette philosophie nouvelle, sans oser soutenir qu'il est une loi absolue pour juger les éléments subtils de la

Beauté, ils ont, à défaut des droits de la raison, réclamé en faveur des droits du goût. Ils ont pensé qu'on pouvait parler de la Beauté, louer et critiquer une œuvre d'art, sans qu'il fût pour cela nécessaire d'invoquer aucun principe d'esthétique, chacun restant libre d'adopter une doctrine conforme à son goût personnel.

Un tel raisonnement est insuffisant pour rendre à la critique l'autorité qui lui est nécessaire. Sous prétexte de résister à ses adversaires, on leur concède en réalité tout ce qu'ils réclament. Si chacun a le droit, en s'appuyant sur son goût personnel, de juger une œuvre d'art, l'artiste a le droit non moins évident de ne tenir aucun compte des observations qui lui sont faites ; il a le droit de protester contre tout enseignement autre que l'enseignement technique et d'opposer aux doctrines rigides de ses maîtres la loi supérieure de la liberté, du caprice, de la fantaisie.

Nous trouvons la trace de cette incertitude dans la plupart des œuvres de notre époque. A la foi ancienne, parfois trop exclusive, a succédé, sous prétexte de largeur d'esprit, une sympathie universelle qui confine à l'indifférence. L'artiste ne reconnaît plus de maîtres, et, par suite, la critique se voyant contester toute autorité, se désintéresse des questions artistiques pour se réfugier dans l'étude moins incertaine des textes et des origines.

Au surplus, ces hésitations ne sont pas nouvelles.

Il vous souvient, sans doute, qu'Ulysse retrouvant ses compagnons métamorphosés en bêtes par la magicienne Circé, offrit de leur restituer la forme humaine et qu'il ne put, faute d'une esthétique suffisamment précise, les convaincre de la supériorité de leur premier état. L'ours particulièrement fut intraitable. Ulysse a beau le rai-

sonner : néant. La Fontaine, complétant le récit d'Homère, nous a conservé cette intéressante discussion :

Eh ! mon frère,

Comme te voilà fait ; je t'ai vu si joli.

Ah ! vraiment, nous y voici,

Reprit l'ours à sa manière, Comme me voilà fait ! comme doit être un ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ?

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre. Je m'en rapporte aux yeux d'une ourse mes amours.

Ce n'est pas là un point de médiocre importance ; il y va de noire dignité humaine ; et, s'il faut renoncer à l'espoir de persuader tous les critiques, au moins conviendrai!-il de répondre à cet ours.

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