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CHAPITRE I

Principes de l'Esthétique.

Depuis longtemps les philosophes ont la notion des rapports qui existent entre le Bien, le Beau et le Vrai. La réunion de ces trois mots mis en tête d'un livre a suffi à lui conquérir une longue popularité. Mais ces rapports étroits affirmés par les philosophes n'apparaissaient pas nettement à tous les yeux et s'il était aisé d'affirmer que les trois idées du Beau, du Bien et du Vrai se confondaient en Dieu, il l'était moins d'établir comment elles s'unissaient sur la terre. Si l'idée de conformité à la loi est le fondement de l'idée du Bien, et si d'autre part l'essence de la Beauté est un sentiment de plaisir, d'attrait, d'amour, il fallait pour identifier le Beau et le Bien trouver le lien unissant le Nécessaire et l'Agréable. La démonstration de cette harmonie sera la pensée dominante de notre travail.

Le sentiment du Beau est variable. Il faut savoir le reconnaître sans réticence. Ce sentiment varie avec les époques, les civilisations et les peuples. Bien plus il varie avec chaque individu , selon l'éducation, le tempérament, le sexe; il varie même avec les divers âges de la vie. Cette mobilité est réelle; l'erreur est d'en exagérer l'impor-

tance et de ne pas voir qu'il existe un principe commun au milieu de toutes les divergences qu'on peut signaler. D'une façon générale, tous les hommes ont une même manière d'être et d'agir, parce qu'ils ont une même nature. L'unité de leur organisme commande l'unité de leur vie. Suivant le climat, le pays, le degré de civilisation, certains caractères seront mis plus ou moins en évidence, mais ces caractères seront toujours et uniquement ceux de l'espèce. Les instruments de sensation seront plus ou moins délicats, plus ou moins sensibles aux nuances ; leur champ d'observation ne se modifiera pas. Les lois du Beau comme toutes les lois de nos sentiments ou de nos actions, sont renfermées dans notre nature. C'est pourquoi nous aborderons cette étude, non par l'analyse des objets, sources du sentiment du Beau, mais par l'analyse de l'être qui ressent cette impression.

Nous rechercherons quel est, dans notre esprit, le caractère essentiel de l'émotion esthétique. Le sentiment du Beau ne s'éveille pas chez tous les hommes à la vue des mêmes objets, il n'a pas toujours la même intensité, mais dans son essence, il est uniforme et se manifeste sous un aspect identique. Ce caractère fondamental du sentiment esthétique nous paraît être le bonheur, la joie, l'amour, l'attrait, ce que l'on désigne le plus généralement dans le langage philosophique par le mot Agréable *. Ayant

1 Nous entendons ici ce mot dans son sens le plus général et non au sens particulier qui lui a été donné par M. Cousin et son école. Pour nous, l'Agréable n'est pas seulement le plaisir des sens, mais tout ce qui plaît à l'homme, depuis les sensations les plus grossières de son corps jusqu'aux sentiments les plus délicats de son âme. On ne peut que déplorer, dans l'intérêt des études philosophiques,

à définir le Beau dans leur dictionnaire et cherchant le synonyme le plus exact, Littrô et l'Académie ont dit : « le Beau est ce qui plaît. » Interrogez les artistes quels qu'ils soient, poètes, sculpteurs, peintres, musiciens; ils répondront qu'ils recherchent le Beau, parce que cette contemplation leur est agréable ; et cet attrait est si indispensable que, du moment où il disparaît ou même simplement s'affaiblit, la production de l'œuvre est tarie dans sa source. S'il nous prenait envie de philosopher avec un artiste et de lui démontrer qu'il agit dans un intérêt moral, il serait fort surpris et nous répondrait qu'il n'y prenait pas garde. L'artiste est moraliste sans nul doute, nos conclusions le démontreront, il remplit une importante fonction sociale, mais ce résultat a lieu à son insu ; il agit en vue de se satisfaire, non en vue d'être utile.

Nous admettrons donc que le Beau se lie à l'Agréable, et sans insister davantage nous rappellerons simplement que les philosophes sont unanimes sur ce point. Ils ne diffèrent que sur la question de savoir si le Beau doit être identifié avec l'Agréable dans tous les cas possibles. Nous réservant de discuter plus tard ce point particulier de notre thèse, nous rechercherons tout d'abord quelle est la nature de l'Agréable et quel rôle ce sentiment joue dans la création.

que M. Cousin ait cru nécessaire, pour défendre ses théories, de détourner le mot Agréable de son sens primitif, de telle sorte que ceux qui l'emploient aujourd'hui, dans son sens normal, sont exposés à n'être pas compris et, pour éviter tout malentendu, sont obligés de rappeler les usages constants de notre langue et les prescriptions du dictionnaire.

§ I. — De l'Agréable.

Pour découvrir les lois de l'Agréable, il faut étudier notre organisme. L'homme est, de tous les êtres, celui qui ressent les sensations les plus nombreuses et les plus vives, parce qu'il a l'organisme le plus subtil et le plus complet. Le plaisir n'est autre chose que la mise en œuvre d'un organe. Nous avons des yeux, des oreilles, une bouche, un nez, des jambes, un cerveau, etc., et nous éprouvons le plaisir de voir, d'entendre, de manger, de sentir, de marcher, de penser, etc. L'Agréable se trouve ainsi lié aux actes nécessaires de la vie. Nos organes ont une mission à remplir ; chacun d'eux doit agir, et le plaisir que l'individu éprouve dans cette action est le stimulant qui le porte à se conformer aux lois de lu nature.

L'Agréable n'est pas une inutilité, un simple divertissement, il est un rouage important de la création, un moyen employé par Dieu pour nous faire connaître sa volonté. Si le Créateur s'était contenté de nous donner des organes, sans entourer d'aucun attrait leur exercice, nous aurions eu grande peine à concevoir l'idée qu'il fallait les employer ; agents infidèles, nous serions restés indifférents à ses volontés. Une telle crainte n'est pas à concevoir. Les lois naturelles s'exécuteront ; l'homme se nourrira parce qu'il lui est agréable de manger; il marchera, il regardera, il écoutera, il pensera, il se reproduira, parce que, dans tous ces actes de sa vie, il

trouve du plaisir et que l'inactivité de l'un de ses organes serait une cause de malaise. Schopenhauer a tort de penser que l'homme est dupe de la création, que la nature, divinité monstrueuse, n'arrive à ses fins qu'en immolant les êtres qui lui servent d'instrument. La Divinité a été mieux avisée ; elle n'a pas commis l'imprudence de concevoir un plan que l'astuce d'un professeur à l'université de Gœttingen aurait pu entraver. Elle a identifié son œuvre avec le bonheur des ouvriers chargés de l'exécuter. L'homme obéira à sa volonté, car toutes les forces de sa nature le lui commandent. L'Agréable se lie au Nécessaire, il est le stimulant et la conséquence du devoir.

Cette conclusion doit être examinée avec quelque attention, car si elle s'adapte fort justement à une partie des phénomènes vitaux, elle ne semble pas, au premier abord, pouvoir tout expliquer également. S'il est vrai de dire que l'Agréable nous conduit au Bien, on peut non moins justement soutenir qu'il conduit au mal. Si dans ses actions, l'homme préfère parfois le vice à la vertu, c'est que le vice est attrayant ainsi que la vertu ; de telle sorte qu'il faudrait dire non plus que l'Agréable est le mobile du Bien, mais qu'il est le mobile de toutes nos actions quelles qu'elles soient. Il est facile de résoudre cette objection. Pour s'assurer que le vice fait souffrir et que la vertu rend heureux, il ne faut pas considérer seulement l'attrait immédiat qui nous fait agir, il faut encore envisager les conséquences de nos actes. Un premier plaisir nous a conduits à mettre en œuvre nos organes; une souffrance nous prévient lorsque cet usage devient abusif. Tout acte vicieux a pour conséquence une douleur. Cette conséquence peut être plus ou moins immédiate; elle est

toujours inévitable. Pour bien séparer le vice de la vertu et nous guider sûrement vers le Bien , la nature après avoir créé le plaisir qui nous fait agir, s'est servie de la souffrance qui nous arrête. En étudiant le mouvement de la vie, en comparant ses actes avec leurs suites, en voyant à quels désordres pouvait conduire la satisfaction immodérée de ses besoins, l'homme a formulé la grande loi de la modération des désirs. Il a conclu qu'il était de son intérêt de renoncer à un attrait fugitif en vue d'un bienêtre durable. Toutes les pages de l'histoire nous montrent la grandeur des peuples austères et la décadence des peuples corrompus ; elles confirment cette loi que le bonheur est indissolublement lié à la vertu.

Dans les considérations qui précèdent, nous avons étudié l'homme, comme s'il vivait isolé, sans tenir aucun compte des liens qui l'unissent à ses semblables, et nous n'avons établi que les règles de la morale individuelle. Il nous reste à parler de la morale sociale, à montrer que son principe est le même et que le Bien sur la terre n'a pas d'autre caractère que l'utilité. Ici la règle s'élargit, mais elle ne change pas. En parlant de la morale individuelle nous n'avions à nous occuper de l'individu que dans les actes ayant trait à sa propre personne ; il était sujet actif et sujet passif. Maintenant, au contraire, la morale consiste dans une série d'actes que nous accomplissons les uns vis à vis des autres, en tenant compte non plus seulement de notre intérêt personnel, mais de l'intérêt du prochain et de la collectivité. Il faut envisager les hommes comme étant les membres d'un seul corps, et comme devant rapporter leurs actes au bonheur de cet être collectif qui les contient tous. Il suit de là que la morale

sociale exigera une série de sacrifices individuels en vue de l'intérêt général. De même que la dernière conclusion de la morale individuelle était qu'il fallait sacrifier l'Agréable immédiat et momentané à un bien-être futur et durable, de même ici la morale sociale dans le but d'assurer le bonheur de tous ne parle le plus souvent que de privations et de sacrifices. La morale, qui a pour conséquence d'assurer le bonheur, se trouve en réalité combattre fréquemment l'Agréable immédiat et c'est ce qui constitue la difficulté de la faire appliquer par les hommes.

Pour rendre ce devoir moins difficile, Dieu l'a revêtu d'un attrait spécial. Notre sensibilité est la première raison de notre amour pour nos semblables. Avant de comprendre l'utilité d'un état social régi par les lois de la morale, avant de découvrir que notre devoir est d'obliger nos semblables, nous sommes charitables et dévoués par instinct. Ainsi la mère soigne son enfant, non en vue de son propre intérêt, non en vue de l'accomplissement d'un devoir social, mais parce que toutes les tendances de sa nature le lui commandent. Elle est heureuse de se dévouer pour son enfant et souffrirait de ne pouvoir le faire. Cette affection de la mère, il est vrai, est un fait exceptionnel dans la nature, elle a une puissance irrésistible, parce qu'il est indispensable au plan de la création que l'enfant soit entouré de soins incessants. L'œuvre était trop importante pour que la moindre place fût livrée au hasard. Pour n'être pas aussi puissants, les sentiments qui unissent les hommes les uns aux autres n'en sont pas moins réels. Ils sont d'autant plus forts que les hommes sont plus rapprochés par les liens du sang ou de l'amitié. Nous sommes attachés aux membres de notre famille, à nos amis, à nos compatriotes,

et de proche en proche notre sympathie s'étend à toute la famille humaine. En vertu de notre sensibilité nous nous intéressons à l'humanité entière :

Dans la pauvre âme humaine La meilleure pensée est toujours incertaine, Mais une larme y coule et ne se trompe pas.

A. de Musset.

Et c'est ainsi que la morale sociale comme la morale individuelle a pour premier mobile un attrait naturel; de même qu'elle a pour conséquence dernière le bonheur de l'être.

Nous venons d'étudier la morale individuelle et la morale sociale et nous ne sommes pas au bout de nos recherches. Nous avons vu les êtres tendre au bonheur, mais nous n'avons pas encore établi de gradation dans leurs jouissances. En envisageant chaque acte en lui même nous avons montré que son utilité était l'indice de sa légitimité. Il faut faire un pas de plus, il faut classer nos actes, les subordonner les uns aux autres. Dans la science de l'esthétique, cette question est capitale, car il ne suffit pas de dire pour quelle raison les choses nous paraissent désirables, il est encore plus nécessaire de comparer nos désirs, de dire s'ils ont tous la même valeur ou s'il en est de plus importants les uns que les autres. Le principe qui domine toute cette étude nous permettra de répondre à cette question. La valeur d'un être ou d'un acte est proportionnelle à son utilité, à l'importance du rôle qu'il joue dans la création. Nous placerons au premier échelon les actes utiles à l'individu; nous

priserons davantage les actes qui ont une portée plus grande et qui ont pour but de faciliter le groupement social; nous réserverons, enfin, le rang suprême aux actes qui, étant le propre de l'humanité, lui assurent la supériorité sur toutes les espèces créées. L'homme est le roi de la création, l'organe qui lui vaut cette autorité est l'organe noble par excellence. Cette autorité, il ne la doit pas à sa force physique, car sous ce rapport il est inférieur à un grand nombre d'animaux, il la doit à son intelligence, à sa pensée. La puissance intellectuelle est la première force du monde, celle qu'il importera le plus à l'homme d'accroître. Toute prédominance accordée aux appétits matériels, au détriment du développement intellectuel, aura pour conséquence nécessaire de lui enlever ce qui fait sa véritable force et sa beauté.

C'est ainsi que guidé par son intérêt, l'homme découvre le but vers lequel il doit tendre. En agissant conformément à son intérêt, l'homme agit conformément à la volonté du Créateur. L'Agréable bien compris lui a prouvé qu'il devait employer tous ses efforts à maintenir et à augmenter sa puissance vitale : l'étude du monde complétera cette démonstration et nous montrera que tel est bien réellement le plan de l'univers. Le but de la création c'est le progrès de la vie. Le naturaliste et le géologue en fourniront des preuves irréfutables.

« Si l'on considère l'ensemble des êtres, dit M. de « Saporta dans une page éloquente, le progrès en « ressort comme étant la base même et l'essence du plan « général des choses créées. Partir de l'algue et du « mollusque inférieur, même de plus bas encore, pour « aboutir à l'homme et à l'homme intelligent, moral et « religieux, n'est-ce pas constater le plus magnifique et

le plus incontestable enchaînement du progrès. L'être unicellulaire, inerte à force de simplicité organique, se montre au seuil de la création tout entière ; puis, à mesure que les siècles se déroulent par myriades, à travers d'innombrables vicissitudes, les êtres se multiplient, se compliquent, se spécialisent, se ramifient ; ils acquièrent peu à peu la force, la souplesse, la diversité ; ils s'écartent toujours davantage les uns des autres ; leurs opérations se compliquent de même que leurs organes ; leurs facultés se localisent, leurs instincts se prononcent ; l'intelligence paraît la dernière, comme un soleil d'abord faible qui se lèverait à l'horizon et dissiperait les nuages. Quel spectacle que l'exécution de ce plan qui se poursuit inexorablement comme un drame éternel marchant d'acte en acte, de scène en scène, pour aboutir à un inexorable dénouement, celui où nous devenons acteurs nous-mêmes, en pleine possession de nos destinées et conscients du rôle qui nous a été dévolu ! »

Telle est la conception la plus générale à laquelle nous puissions arriver. Sur cette terre le but de la création est la naissance, le maintien et le développement de la vie. La fin de l'être est le progrès, c'est-à-dire l'accroissement vital au point de vue physique, au point de vue moral et surtout au point de vue intellectuel. C'est la règle première à laquelle peuvent se ramener toutes les autres ; règle qui contient en elle les lois de l'esthétique et les lois de la morale.

g IL — Du Beau.

Parvenu à ce point de nos développements, nous sommes en mesure de répondre à la seconde question que nous avons posée en tête de ce chapitre. Nous connaissons l'Agréable et sa fonction. Nous pouvons rechercher maintenant si le sentiment du Beau doit être confondu absolument avec l'Agréable ou s'il n'en est qu'une fraction. Faut-il dire indifféremment de tous les sentiments agréables qu'ils sont beaux ? faut-il dire du plaisir de manger ou du plaisir d'agir que ce sont deux plaisirs esthétiques? Si nous consultons l'usage usuel de nos mots, nous répondrons par la négative. Dans notre langue, le mot Bon et le mot Agréable s'emploient, à l'exclusion du mot Beau, pour désigner les sensations du toucher, de l'odorat et du goût. Le mot de Beauté est réservé aux sensations des organes de la vue et de l'ouïe.

Quelques philosophes ont prétendu que cette distinction n'avait pas sa raison d'être, qu'elle avait le grave inconvénient cl obscurcir la question du Beau en scindant inutilement l'Agréable, en faisant supposer des divergences fondamentales là où il n'y avait que des nuances de détail. Cet argument a sa valeur. Nous croyons néanmoins que la distinction entre le Beau et l'Agréable n'est pas irrationnelle, qu'elle est le résultat d'une remarquable compréhension du rôle de nos organes et doit être précieusement respectée. Noire langue a distingué les sensations purement matérielles qui atteignent l'être physique sans

exciter l'organisme intellectuel, des sensations qui ont pour but de fournir des aliments à l'intelligence. Pour distinguer les secondes des premières, pour marquer leur supériorité, elle emploie un mot particulier en lui donnant une haute valeur. Elle réserve le mot de Beauté aux plaisirs de l'esprit. Le Beau, c'est l'Agréable intellectuel.

Nous avons pensé qu'il y avait intérêt à mettre en lumière le caractère saillant du Beau, à montrer que le Beau, comme tout ce qui nous plaît, joue un rôle fondamental dans la création et a pour but de nous faire accomplir les actes nécessaires de la vie, mais nous ne pensons pas qu'il convienne d'aller plus avant et d'identifier le Beau avec tout ce qui est Agréable. Quelque bonne volonté qu'on ait, on ne pourra jamais dire que l'acte de manger fait naître le sentiment du Beau, ou, si on le dit, c'est évidemment que l'on modifie le sens attaché ordinairement au mot de Beauté.

Toutefois, si le Beau est distinct des plaisirs purement sensuels, il ne faut pas oublier qu'il y a harmonie dans tous nos plaisirs et qu'ils concourent au même résultat : le développement de la vie. Ainsi, l'acte de manger se traduit par un plaisir qui ne saurait s'appeler un plaisir esthétique ; mais cet acte a pour conséquence d'entretenir la vie, de fortifier l'être, de lui donner ses caractères essentiels, c'est-à-dire sa Beauté. Les divers ordres de nos sensations agréables ont pour but de façonner l'être selon le plan de la création et ainsi, chacun d'eux, dans sa sphère d'action, est générateur d'une beauté. Pour qu'il y ait sentiment du Beau, il suffit de mettre en présence de cet être normal un esprit capable de comprendre cette « normalité. » Le sentiment du Beau sera d'autant

plus complet et d'autant plus vif que notre esprit comprendra mieux cette conformation normale, qu'il aura une idée plus nette de la véritable fonction de l'être, c'està-dire du Bien.

On s'explique ainsi comment le Beau, tout en étant absolu dans son essence puisqu'il se confond avec le Bien, est, comme le Bien, relatif dans ses manifestations, puisqu'il varie avec les notions que les divers êtres en peuvent avoir4. Il est vrai, et nous l'avons dit en tête de cette étude, l'artiste, en créant l'œuvre d'art, ne poursuit pas d'autre but que son plaisir ; mais ce plaisir dépend précisément de la nature de son esprit, de sa manière habituelle de penser et de sentir. Si la finalité n'apparaît pas comme mobile immédiat, on peut dire qu'elle est à l'état latent dans son esprit ; en dernier ressort, c'est elle qui dirige tous ses actes. Au fur et à mesure que l'homme se civilise, qu'il épure ses jouissances et règle ses actions sur les vraies lois de la vie, il découvre plus complètement les lois de la Beauté. Tel se plaira dans l'ivresse, tel autre dans la débauche, jusqu'au jour où ils auront compris la supériorité de la sobriété et des amours chastes. Lorsque Musset chante Lucie, il est fait pour plaire aux délicats ; lorsqu'il s'oublie avec la Gamargo, il écrit pour les corrompus et achève de les corrompre. Le vol, la ruse, la fourberie, paraissent des forces utiles aux nations barbares et, par conséquent, sont en honneur chez elles ; les nations civilisées les flétrissent, parce qu'elles ont reconnu leur

1 « Est eadem veritas apud omnes, non tamen sequaliter omnibus nota. » (Saint Thomas.)

action dissolvante. Si au lieu de s'adresser aux esprits cultivés l'artiste veut se faire comprendre de la foule, il devra négliger les idées les plus nobles pour faire appel aux instincts les plus rudimentaires. On l'a dit en parlant de la politique et cela est également vrai dans les arts : on acquiert la popularité par ses défauts, on la perd par ses vertus. Le moindre vaudeville libertin est assuré d'avoir partout de nombreux auditeurs. Par contre, l'amour d'une Bérénice, la vertueuse mysanthropie d'un Alceste, la conscience hésitante d'un Hamlet, les doutes d'un Faust ne seront compris que du petit nombre des esprits cultivés. C'est pour eux que le véritable artiste doit écrire.

Quelques exemples particuliers nous feront mieux comprendre comment l'idée du Beau dépend de l'état de culture de notre esprit et de la conception que nous pouvons avoir du rôle des divers êtres créés.

L'amour de l'homme pour la femme est un sentiment universel correspondant à une loi primordiale de la création. L'homme est fait pour rechercher la femme et il la trouve belle. Analysons les détails de ce sentiment et nous verrons les idées des hommes sur la beauté de la femme se modifier selon l'utilité particulière qu'ils en attendent. Le débauché recherchera les signes de sensualité, l'homme moral les signes de chasteté, l'homme instruit les signes d'intelligence. Le paysan, peu curieux des mérites intellectuels, se préoccupera uniquement des qualités physiques, des rougeurs signes de santé, de la fermeté de la chair, de l'épaisseur de la musculature ; à l'inverse, les classes riches priseront les signes de richesse et d'oisiveté : les attaches fines, le teint pâle, la finesse de la peau.

Quand on parle d'une belle nourrice, tout le monde entend bien sur quels points le jugement est porté.

Lorsque nous apprécions un animal, notre idéal de Beauté correspond exclusivement à notre idéal d'utilité. Il est un idéal de chaque race, selon les services qu'on lui demande ; il y a l'idéal du cheval de course, de selle, de voiture, de gros trait ; l'idéal du chien de garde ou de chasse, du chien d'arrêt ou du courant, etc.

Qu'est-ce qu'un beau temps, si ce n'est un temps utile ? D'une façon générale c'est un temps chaud, permettant l'exercice, le libre épanouissement de la vie. Pour un cultivateur, ce sera parfois un temps pluvieux lorsqu'il sera utile à ses récoltes. — Une belle route pour un voiturier est une route bien entretenue, une route favorable à la traction ; pour un touriste, c'est une route accidentée, pittoresque. — Jamais un paysan, parlant des orages si redoutables pour lui, ne dira un bel orage ; l'artiste pourra le dire, car il se désintéresse des récoltes des champs et se laisse séduire par l'aspect grandiose et imprévu des forces naturelles déchaînées. Ces appréciations diverses correspondent à des utilités différentes.

Dans un autre ordre d'idées, on est souvent surpris d'entendre un médecin parler d'un beau cas pathologique. Que veut-il dire ? Si ce n'est que ce cas renferme tous les éléments qui lui sont essentiels, qu'il correspond exactement à sa fin, qu'il fournit au médecin, avide de connaître, le maximum d'utilité.

Ces exemples montrent quelle est la tendance générale dans l'emploi du mot Beauté. Nous l'appliquons à toutes les utilités, à toutes les convenances quelles qu'elles soient, mesurant la beauté à l'utilité, prisant surtout ce qui nous paraît le plus essentiel, c'est-à-dire

ce qui exerce une action sur le mouvement vital de notre être.

En cherchant dans l'Agréable et dans l'Utile les principes de l'esthétique et de la morale nous sommes en désaccord avec de nombreux défenseurs de la doctrine spiritualiste.

En France, M. Cousin a combattu cette théorie avec une extrême vivacité et il est parvenu à la faire prendre en défaveur par la grande généralité du public. Il n'est pas inutile de montrer ici que M. Cousin, qui se prétend un fidèle représentant de la doctrine de Socrate, est en réalité en opposition complète avec le chef de la philosophie grecque.

La pensée de Socrate nous a été transmise fidèlement par Xénophon, dans ses Mémorables (L. III. chap. vm).

« Crois-tu, dit Socrate, qu'autre chose est le Bien, « autre chose le Beau ? Ne sais-tu pas que tout ce qui est « Beau pour une raison est Bon pour la même raison ? La « vertu n'est pas bonne dans une occasion et belle dans « une autre, les hommes aussi sont appelés bons et beaux « de la même manière et pour les mêmes motifs : ce qui « dans le corps des hommes fait la beauté apparente, en « fait également la bonté, enfin tout ce qui peut être « utile aux hommes est beau et bon relativement à l'usage « qu'on en peut faire. — Comment, objecte Aristippe, un « panier à ordures est donc aussi une belle chose ? — Oui « par Jupiter, et un bouclier d'or est laid du moment que « l'un est convenablement fait pour son usage et l'autre « non. » Le passage est singulièrement caractéristique. Socrate identifie le Beau non seulement avec le Bien, dans son sens le plus élevé mais avec l'Utile dans ses

applications les plus humbles. Ailleurs, dans le Banquet, Xénophon fait encore dire à Socrate : « Les êtres sont « beaux lorsqu'ils sont bien adaptés par l'art ou par la « nature à la destination que nous voulons leur donner « dans l'usage. »

Platon a reproduit la même doctrine. Dans le Gorgias et dans YAlcibiade il dit à différentes reprises : « Le Beau « est ce qui plaît, ce qui est utile. » Dans un dialogue spécialement consacré à l'étude du Beau, le 1er Hippias, il arrive à deux reprises et par deux voies différentes à la même conclusion : « Le Beau, dit-il, est un plaisir avantageux. » Mais vers la fin du dialogue, en analysant cette définition, Platon s'imagine qu'on peut en tirer cette conclusion que le Beau est la cause du Bien. Or, la cause ne pouvant être identifiée avec l'effet, cette définition conduirait à penser que le Beau est différent du Bien, ce qui est inadmissible et contraire précisément à tout ce que Platon a voulu démontrer. Et alors en vertu de cette seule objection qui aujourd'hui ne retiendrait pas un seul instant notre esprit, Platon hésite, et, sans proposer de nouvelles conclusions, il paraît douter de la justesse de celles qu'il a émises précédemment.

Il semblerait que la critique moderne aurait dû faire jnstice d'une objection aussi insignifiante et reconnaître que la doctrine de l'identité du Beau et du Bien, de l'Agréable et de l'Utile, subsistait tout entière et constituait la véritable doctrine socratique1.

1 « S'il est une idée, dit M. Fouillée, qui domine toute la doctrine « socratique, c'est celle d'une identité absolue entre l'Utile et le « Bon, entre le bien de l'homme et le bien universel. »

En exposant l'Esthétique comme nous venons de le faire, nous pensons donc être plus que personne, un fidèle disciple de la philosophie spiritualiste de Socrate et de Platon. Cette doctrine, au surplus, a été celle de tous les grands philosophes de l'antiquité. On la retrouve tout entière dans l'Éthique d'Aristote, et le grand docteur de l'Église, saint Thomas, a montré dans sa Somme comment elle se conciliait avec les dogmes du Christianisme1.

Le dernier mot du spiritualisme est que le monde est sagement organisé, que nous devons respecter les forces naturelles et que cette observance de la règle qui est notre devoir, assure en même temps notre bonheur. Sans doute nous ne prétendons pas dire que la vertu donne à l'homme tout le bonheur qu'il désire. Il faut le reconnaître, l'homme a des aspirations que la réalité ne saurait satisfaire. Le bonheur parfait vers lequel il tend, il ne l'atteint jamais et il en est d'autant plus loin qu'il le rêve plus élevé. En outre, nous apportons en naissant des germes morbides, des maladies intellectuelles et physiques. Les fautes de nos ancêtres nous vouent au malheur sans que notre vertu puisse annihiler entièrement ces causes de souffrance. Enfin si l'on tient compte de toutes les misères inévitables de la vie, de la rigueur des climats, des imperfections de l'état social, des accidents de toute

1 « Actus virtuosi subjacent legi naturse Quod ad legem

« naturae pertinet, est omne illud ad quod homo inclinatur secun-

« dum suam formam Inclinatur unumquodque naturaliter ad

« operationem sibi convenientem secundum suam formam, sicut

« ignis ad calefaciendum Multa secundum virtutem fiunt ad

« quae natura non primo inclinât, sed per rationis inquisitionem ea « homines adinvenerunt quasi utilia ad bene vivendum. » Summa, t. III, 1. xciv, de lege naturali.

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nature, si l'on songe que la fin de toute vie est la mort, qu'avant de disparaître nous-mêmes nous voyons chaque jour partir un de ceux que nous avons aimés, on peut dire que le malheur pèse lourdement sur l'homme et l'on comprend que les philosophes aient pensé qu'il était plus utile de prêcher la résignation que de promettre le bonheur. Mais, ceci étant constaté, ce qu'il faut dire, et nous n'avons pas voulu dire autre chose, c'est que la plupart de ces misères sont une conséquence d'actes anormaux, contraires aux lois vitales. Par le vice l'homme les augmente ; par la vertu seule il peut les diminuer. Si la somme de bonheur que les hommes peuvent espérer ici-bas est bien limitée, il n'est pas de moyen pour eux de l'acquérir en dehors de la vertu.

Cette conclusion est modeste, sans doute, mais la vie n'en permet pas d'autre. Si l'on veut s'élever à une conception philosophique répondant plus complètement aux aspirations de notre âme, il faut chercher ailleurs ce bonheur parfait que nous désirons si ardemment et que la vie nous refuse. Où la réalité finit commence l'espérance. Et, par un admirable contre-coup, cette croyance à la vie future transfigure la vie d'ici bas, la revêt d'une beauté suprême, fait disparaître les tristesses inévitables, rend aisés les devoirs les plus difficiles et devient tellement nécessaire que sans elle le monde paraîtrait vide et le bonheur impossible aux hommes.

§111. — Accord des définitions du Beau.

Avant de déduire les conséquences de notre principe, nous voudrions le comparer rapidement avec ceux des diverses philosophies. Malgré des désaccords apparents, la plupart des esthétiques renferment des conclusions semblables, et cette conformité est bien faite pour leur donner l'autorité qu'on se plaît à leur refuser.

Hegel définit le Beau, la manifestation sensible de l'Idée, l'Être conforme à l'Idée. Il est clair que cette formule se transforme aisément en la définition : l'Être conforme à sa fin. Hegel n'avait fait que traduire la belle définition de Plotin : le Beau est la participation de l'Être à une raison qui lui vient de Dieu, c'est l'union de l'Être avec l'Idée : Kotv&ma loyov. Gomme variante de la même pensée, nous citerons la définition de Schopenhauer : la Beauté est la manifestation de la volonté universelle, celle de Schelling : la Beauté est la forme des choses telles qu'elles sont dans leurs types.

M. Levesque, dans un remarquable livre sur la Science du Beau, a défini le Beau, une force agissant avec puissance, conformément à l'ordre qui est le sien. Ce n'est qu'une paraphrase de la définition d'Hegel. La longueur de la définition n'ajoute rien à sa valeur, et d'autre part, elle a l'inconvénient de contenir le germe d'une idée fausse. Ayant défini le Bien, une force libre agissant conformément à l'ordre qui est le sien, et ayant comparé les deux définitions du Beau et du Bien, M. Levesque a vu dans

chacune d'elles un élément qui n'était pas dans l'autre ; dans la définition du Beau, l'idée de puissance, dans celle du Bien, l'idée de liberté ; et il en a conclu que le Bien et le Beau étaient deux idées différentes. Nous nous séparons sur ce point de M. Levesque; nous pensons que le Bien n'est pas lié à l'idée de liberté, ni le Beau à l'idée de puissance. L'un et l'autre se définissent de même : la conformité de l'être avec sa fin.

On attribue à Platon une définition qui a eu un grand succès dans sa forme française : le Beau est la splendeur du vrai. La définition est courte, sonore, frappée énergiquement; mais elle a le malheur de ne rien dire. Le mot Splendeur est insignifiant; il n'est autre qu'un synonyme du mot Beauté. Il ne reste dans la définition que le mot Vrai. Le Beau c'est le Vrai. Cela est exact, à la condition d'être bien compris. Il faut entendre que le vrai n'est pas tout ce qui existe, mais tout ce qui, en existant, se conforme à la loi.

Toutes ces définitions reviennent à dire : le Beau est l'Être normal. Mais faute de l'avoir dit avec assez de netteté, les formules ont été mal interprétées et ont donné naissance à des systèmes défectueux. En introduisant dans la définition un mot trop vague, le mot Idée; en lui donnant une importance capitale, on a été conduit à détourner son regard du côté matériel des choses, et à rechercher le Beau exclusivement dans des idées abstraites. On a pu écrire que la Beauté ne pouvait être un attribut de la matière, qu'elle était toute dans l'Idée, seule réelle manifestation de la pensée divine. Parvenu à ce point, le système idéaliste se perdait dans l'incompréhensible.

Il faut ajouter, en outre, que toutes les définitions de

l'école platonicienne, tout en étant exactes, restaient incomplètes. Lorsque l'esthéticien a posé ce principe : le Beau est la conformité de l'être avec l'idée ou avec sa fin, il n'a pas terminé sa tâche ; il lui reste à rechercher quelle est cette idée, quelle est cette fin, et c'est le principal. L'esthétique variera en effet complètement selon la réponse qui sera faite à ces questions. C'est pourquoi nous avons pensé qu'il était nécessaire de rechercher ce qu'il faut entendre par la fin de l'Être, et à le dire en définissant le Beau. Nous avons alors adopté la définition : la Beauté c'est la vie. Ce principe est clair et il renferme en lui des solutions précises pour tous les cas particuliers.

D'autres définitions ont été proposées dans l'antiquité. Sans avoir autant de valeur que les précédentes, elles peuvent être étudiées comme des règles de détail. Cicéron a dit : pulchritudo est quccdam apta figura membrorum cum coloris quadam suavitate ; le Beau c'est la perfection des parties jointes à la grâce des couleurs. Saint Augustin « omnis pulchritudinis forma unita est. » Cette définition, l'unité, forme du Beau, malgré son vague est restée célèbre et, fusionnant avec la définition de Cicéron, elle est devenue : la variété dans l'unité ; définition qui circule encore, mais qui ne doit être considérée que comme une règle de méthode pour l'artiste et non comme une définition de la Beauté.

Kant a abordé le problème du Beau sous un point de vue différent. « Le sentiment du Beau, dit-il, est le libre « exercice de nos facultés représentatives. » Cette formule dit très clairement quelle est la cause du sentiment du Beau. Elle le fait dépendre de l'organisation de l'être qui le perçoit.

On a fait grand mérite à Kant de cette heureuse définition. On a oublié que cinquante ans avant lui, un esthéticien français, l'abbé du Bos avait lié l'idée de beauté au besoin, à l'exercice de l'organisme, mais il n'avait pas entrevu la fécondité de ce principe et n'avait pas su l'appliquer.

La définition de Kant avait un défaut, c'était de ne pas montrer nettement quel était le rôle de nos facultés, de ne pas unir suffisamment le sentiment du Beau aux impérieuses nécessités de la vie, de voir un exercice facultatif, un divertissement, là où il y avait loi absolue et fonction accomplie. Schiller a développé ce côté défectueux du système ; il a dit que le Beau n'était qu'un jeu, une simple distraction dépourvue d'utilité. De nos jours, l'école anglaise ayant à sa tête Herbert Spencer a accepté ce principe , elle a opposé le Bien et le Beau, l'Agréable et l'Utile, elle a vu dans la création deux forces s'exerçant côte à côte et pour ainsi dire en opposition, d'un côté le plaisir, source du Beau, de l'autre, la nécessité, source du Bien.

Dans le système que nous avons adopté nous nous sommes placé au môme point de vue que Kant, nous avons admis ses prémices, mais, à rencontre de ses disciples, nous nous sommes refusé à voir dans le Beau un simple divertissement : nous l'avons lié aux actes les plus nécessaires de la vie; nous avons identifié le Beau et le Bien.

Ces principes posés, il nous reste à aborder les détails de l'esthétique en prenant pour base cette liaison du Beau et du Bien et en faisant dépendre ces deux sentiments du développement vital, du progrès de la vie.

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