I. — DE LA FORME DANS LES ARTS
Pour comprendre et aimer la Beauté, il faut être doué d'une vive sensibilité. Pour créer l'œuvre d'art, il faut une qualité de plus ; il faut savoir reproduire ce que l'on
a vu et ce que l'on a ressenti, il faut être maître des procédés de son art. Sans la perfection de la forme, l'artiste reste impuissant ; rien de ce qui l'a fait tressaillir ne passera dans son œuvre ; il pourra bien ressentir des émotions, ces émotions resteront intraduisibles, enfouies dans le plus profond de son cœur.
Là ne se borne pas l'importance de la forme. En ellemême, elle constitue une beauté spéciale. Elle témoigne de l'intelligence de l'homme, de son habileté à reproduire par des moyens artificiels l'œuvre vivante de la création. La représentation faite avec talent d'un objet quelconque suffit pour nous intéresser, alors même que cet objet n'est revêtu d'aucune beauté. Pascal a pu dire : « Quelle vanité « que la peinture qui attire l'admiration par la ressem- « blance de choses dont on n'admire pas les originaux. »
Au fur et à mesure que les arts progressent, leurs moyens d'expression deviennent plus parfaits et l'artiste se passionne de plus en plus pour la technique de son art. Le lettré exige une belle forme littéraire; le musicien et le peintre, d'heureuses et nouvelles associations de notes et de couleurs.
On comprend, dès lors, toute l'importance que cette question de la forme a prise de nos jours. Pour certains esprits, cette importance est telle qu'elle a fait disparaître toutes les autres préoccupations artistiques. La forme est tout, le fond n'importe plus. Quelle que soit l'idée reproduite, le talent de l'artiste suffit à l'embellir. — Et ainsi, en partant d'une idée juste, on est arrivé à une idée désastreuse qui ne tend à rien moins qu'à rendre l'Art inutile et par conséquent à le détruire.
La forme en Art est capitale, nous sommes les premiers à le reconnaître; mais selon nous elle tire surtout sa
valeur de sa faculté expressive. Elle est belle précisément parce qu'elle permet à l'homme d'exprimer quelque chose. L'œuvre d'art complète est celle qui joint une belle forme à de grandes pensées.
Les partisans exclusifs de la forme sont fort embarrassés pour soutenir jusqu'au bout leurs doctrines. La forme, selon eux, ne tire aucun intérêt des choses exprimées ; cependant il faut bien toujours qu'elle exprime quelque chose ; et alors, pour être logique, on fuit les grandes émotions, les grandes pensées, tout ce qui détournerait l'attention et l'on consacre toutes les ressources de son Art aux objets les plus insignifiants. On fait défiler à nos yeux d'interminables descriptions avec l'espoir de nous plaire par le seul cliquetis des mots et des rimes.
On comprend combien ce but assigné à l'Art est étroit et mesquin. En littérature surtout, c'est proprement tuer les lettres.
Après avoir parlé d'une façon générale de la forme dans les arts, il conviendrait d'étudier la forme de chaque Art en particulier. Nous ne le tenterons pas. Les études sur la technique et les moyens d'expression des Arts tirant tout leur intérêt de la précision avec laquelle elles sont faites, se borner à énoncer quelques idées générales serait se condamner à la banalité. Au surplus, nous engageons les artistes à se défier des conseils généraux que les philosophes peuvent être tentés de leur donner. Pour parler d'un Art, il faut être maître de tous ses procédés. Seul, le ciseau à la main, le sculpteur saura ce qu'il peut demander à un bloc de pierre ; seul, le musicien comprendra réellement de quelles ressources il dispose, lorsqu'avec les notes de son instrument il voudra reproduire les mystères de sa pensée.
§ II. — Classification des arts.
Si nous n'abordons pas cette question de la technique, au moins voudrions-nous dire quelles sont les œuvres de l'homme que l'esthéticien peut ranger parmi les arts et qui doivent être l'objet de ses études. La question paraît inutile, puérile peut-être, et cependant il en est peu qui ait autant divisé les philosophes. On est d'accord sur certains points, par exemple pour ranger parmi les arts, la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, les arts décoratifs ; mais on ne s'entend plus lorsqu'il s'agit des œuvres de l'écrivain.
On fait deux parts dans les lettres, une seule méritant d'être classée parmi les beaux-arts : elle comprend les œuvres des poètes et des artistes d'imagination. Cette singulière division est une preuve de l'insuffisance des principes adoptés. Lorsqu'on estime que le Beau est un pur divertissement, sans liaison avec l'utile et le nécessaire, on est inévitablement conduit à donner le nom d'œuvre d'art aux œuvres dépourvues d'utilité. Et ainsi on refuse ce titre à l'éloquence, à l'histoire, à la philosophie ; de telle sorte que l'esthéticien devrait s'occuper des moindres chansonnettes des vaudevillistes, de toutes les fadaises des romanciers, et qu'il ne pourrait parler de Montaigne, de Pascal, de Bossuet ou de La Bruyère ; c'est étrange ! et cette division qui est presque universellement admise a pour conséquence de chasser de l'Art précisément toutes les œuvres dont l'humanité s'honore
le plus, pour ne conserver que les plus insignifiantes et les plus corrompues.
On devine sans peine combien nous sommes hostile à une telle division. Nous avons vu que le Beau était lié à la vie : à des degrés divers il est partout dans la nature, de même il sera partout dans les œuvres de l'homme. Les plus grandes œuvres d'art seront les plus utiles, celles qui correspondent aux questions vitales de l'humanité ; les moins belles seront les plus insignifiantes, les plus inutiles. Nous placerons au premier rang les œuvres littéraires qui agitent les problèmes supérieurs de la vie. Prose ou vers, peu importe ; le grand inconnu de la vie future reste le même, qu'il soit agité dans les strophes sonores d'un Victor Hugo ou dans les lourdes et sombres périodes d'un Pascal. Il est dix lignes de La Bruyère sur les paysans qui n'ont de rivales dans aucune poésie. — La couronne du poète, nous la poserons sur le front d'un Bossuet, et nous la refuserons à ces milliers d'ouvriers qui se croient artistes parce qu'ils comptent des syllabes et, à défaut de pensées, agitent des grelots au bout de leurs phrases. — Si l'on veut que l'esthéticien s'occupe de tous les romans où s'étale la vulgarité de la vie, qu'il lui soit permis de louer ceux qui font revivre les gloires de notre passé ! Si les Restif de la Bretonne, les Louvet sont des artistes, comment les Michelet ne le seraient-ils pas ? Et quoi, pour mériter ce beau nom, il faudrait parler de Peau d'Ane et du Petit Poucet et se taire sur notre Jeanne d'Arc ? — Pour nous, rien n'est plus beau qu'un précepte de morale de V Imitation, une page d'éloquence de Bossuet, une pensée philosophique de Marc-Aurèle, un récit d'histoire d'A. Thierry, un jugement littéraire de Sainte-Beuve, une loi de Descartes ou de Newton,
La vérité est que les arts d'imagination, de création libre, dont la poésie est le premier, sont maîtres absolus de leur action et peuvent, sans entraves, se consacrer tout entiers à la représentation du Beau, tandis que l'historien, l'orateur, le philosophe, le moraliste, le savant n'ont plus la même liberté. L'historien doit raconter ce qui s'est passé et non ce qu'il estime le plus beau ; les faits s'imposent à lui et lui lient les mains. L'orateur a une démonstration à faire ; l'œuvre du philosophe, du moraliste, du savant, disparaît sous l'échafaudage de leur argumentation. C'est une infériorité à constater ; mais cela n'est pas suffisant pour exclure ces arts du domaine de l'esthétique. Nous pensons que le nom d'artiste doit être accordé non seulement à ceux qui savent créer des êtres, mais à tous ceux qui éprouvent une émotion en présence de la nature et qui réussissent à la communiquer par leurs œuvres.
§ III. — Progrès des arts.
Nous avons montré, au début de cette étude, que la Beauté ne cessait de grandir en même temps que la vie. Dans l'œuvre de Dieu, la beauté est liée au progrès des êtres ; dans l'œuvre de l'homme, il doit en être de même. L'Art n'a cessé et ne cessera de grandir avec la civilisation. En terminant, nous voudrions faire voir que l'histoire prouve cette vérité que nos principes ont affirmée.
Cette thèse du progrès artistique qui nous paraît si évidente est cependant une de celles qui ont été le plus
contestées par les philosophes et les historiens. Lorsqu'il s'agit de reconnaître le progrès matériel on est unanime ; on admet encore le progrès intellectuel, surtout dans le domaine scientifique. Parle-t-on de progrès moral, on commence à hésiter, — et quant au progrès artistique, tout le monde paraît d'accord pour le contester. Pour un grand nombre de critiques, l'Art serait un produit de la jeunesse des nations, un accident heureux de leur inconscience. Nous estimons, au contraire, qu'il est l'œuvre raisonnée et savante de la virilité des peuples, qu'il croît avec la civilisation et disparaît avec elle.
Toutes les incertitudes sur cette question ont pour cause un fait unique : le merveilleux développement de l'art grec que nous avons peine à égaler après vingt siècles d'efforts nouveaux. L'explication de ce fait est cependant bien simple. L'Art a subi dans le monde un long temps d'arrêt, précisément parce que la civilisation s'est arrêtée.
Aujourd'hui, grâce aux innombrables facilités de communication, la civilisation s'étend sur de vastes espaces, et deux continents, l'Europe et l'Amérique, vivent d'une même vie intellectuelle ; toutes les nations s'unissent dans l'œuvre commune. Dans les premiers âges, il n'en était pas ainsi. Les différents groupes humains se sont développés isolément; d'immenses écarts se sont produits chez des peuples voisins, et lorsque le hasard des événements jetait sur un peuple civilisé une horde de barbares, la civilisation était brusquement arrêtée, et pour longtemps.
Ce fait paraît être arrivé à différentes reprises en Egypte ; et telle est, sans doute, la cause du fréquent arrêt de ses arts. Il s'est produit surtout avec une grande
intensité lorsque les peuples germaniques ont envahi le monde romain et ont détruit jusqu'aux traces même de la civilisation ancienne. La civilisation grecque était le résumé de toutes les civilisations antérieures. La Grèce avait eu pour point de départ les conquêtes des vieilles sociétés assyriennes, égyptiennes et phéniciennes, et elle était arrivée au vc siècle avant notre ère à un degré de développement que le monde n'avait pas encore connu. N'ayant pas eu la même part des traditions anciennes, le peuple romain était encore fort arriéré, lorsque sa puissance militaire mit le sort de la Grèce entre ses mains. Il en savait assez cependant pour comprendre le prix de cette civilisation supérieure ; il se garda bien de la détruire, et pendant de longs siècles ses efforts consistèrent à se l'assimiler et à la répandre dans le monde. Tout autre fut la conquête du monde romain par les Barbares. Trop ignorants pour sentir le prix des lettres et des arts, les Barbares ne comprirent rien à ce monde nouveau qu'ils découvraient ; ils n'y virent qu'une proie, un jouet, et ils le brisèrent.
Mais en même temps que la barbarie reprenait le monde, la civilisation trouvait un appui nouveau dans le développement de la pensée chrétienne. La nouvelle religion apportait une idée dont le monde ancien n'avait pas compris toute la valeur, l'idée de la charité, de la morale sociale. Cette civilisation nouvelle atteignit son point culminant du xnc au xve siècle de notre ère. Pendant toute cette période, la civilisation ancienne n'avait pas entièrement disparu. Des lettrés continuèrent à l'étudier ; on lui fit une place dans les écoles ; lentement, avec les siècles, elle se dégagea de ses ruines, sortit de terre et, en fusionnant avec les idées de la société
germanique et chrétienne, elle produisit une civilisation nouvelle qui est la nôtre. Aujourd'hui, nous pouvons dire, sans être accusés d'exagération, que si, sur certains points, nous sommes encore inférieurs aux anciens, nous les dépassons le plus souvent et dans des proportions parfois inappréciables.
Nous venons de montrer la marche de la civilisation dans le monde ; nous avons par cela même indiqué le progrès des Arts.
Avant la période grecque, nous voyons deux groupes principaux d'œuvres d'art correspondant aux civilisations de l'Assyrie et de l'Egypte. Le développement auquel ces arts étaient parvenus est, de l'avis universel, la preuve de longs siècles de recherches et d'efforts. Ces arts ont leur valeur , mais, comparés à l'art grec, ils ne sont pour ainsi dire qu'une ébauche et une préparation. L'art grec, parti de ces premières conquêtes, s'élève incessamment, pour atteindre son point culminant au vc et au ivc siècle. L'époque de Périclès et d'Aristote est celle de Sophocle et d'Euripide, de Phidias et de Praxitèle, d'Appelle et de Zeuxis. Les Romains, moins grands dans les arts plastiques, ont d'illustres noms littéraires: Horace et Lucrèce, Cicéron et Sénèque, Salluste et Tacite. Ils ont Virgile, le plus grand poète que les civilisations anciennes aient produit.
Au Moyen Age, antérieurement à la période de la Renaissance, les arts s'éveillent avec la civilisation ellemême et jusqu'au xivc siècle se développent sous l'influence presque exclusive de la pensée chrétienne. C'est l'âge du Dante et de Saint-Thomas, de Memlinc et do Fia Angélico, de Robert de Luzarche et d'Erwin de Steinbach.
A partir du xve siècle, l'Art se complique, se ramifie et devient touffu comme la civilisation européenne. Nous assistons à une merveilleuse floraison de toutes les formes artistiques. L'Italie donne l'élan avec Donatello et Michel- Ange, Léonard et Raphaël, le Tasse et l'Arioste.
Dans ce grand travail de l'humanité, chaque peuple apporte sa pierre à son heure, chacun profitant de l'œuvre de ses devanciers. Pour suivre l'histoire de l'Art, il faut voyager à travers l'Europe entière ; hier, l'Italie était souveraine, demain ce sera la Flandre, l'Allemagne, l'Espagne ou la France. Depuis le xve siècle, une liste ininterrompue de grands hommes, dans toutes les branches de l'Art, va de Michel-Ange à Rembrandt et à Delacroix, de Shakespeare à Racine et à Victor Hugo.
Si, au lieu de citer des noms et de comparer des hommes de génie, nous considérions le fond même de chaque art, nous trouverions une démonstration plus saisissante encore de notre thèse. Ainsi la musique a fait des progrès si merveilleux qu'elle semble n'exister que d'aujourd'hui. — En poésie, les progrès, pour n'avoir pas été aussi brusques, n'en sont pas moins saisissants. Quoi qu'on en ait dit, nous pensons que la poésie n'est pas l'œuvre des époques primitives. Les détracteurs de l'âge moderne n'oseraient, du reste, aller jusqu'aux conséquences extrêmes de leurs théories. Ils ne citeront jamais comme les représentants de la poésie sur la terre les malheureuses créatures de l'âge de pierre et les hordes barbares des Attila et des Tamerlan. Ils sont plus réservés et se contentent d'invoquer quelques époques intermédiaires où la civilisation était déjà fort avancée. Ils invoqueront, par exemple, les chants guerriers du Moyen Age et les grandes épopées homériques. Sans nul doute,
les chants de nos trouvères ont leur intérêt, mais comment penser qu'ils renferment plus de beauté poétique que les œuvres de notre âge ? Dix vers de Sully Prudhomme nous émeuvent plus que toutes ces épopées. Quant au long poème de l'Iliade , que dit-il à notre esprit? Le talent cependant est de premier ordre. Il y a dans tout le poème une telle splendeur de sève animale qu'il subsiste comme un monument unique. Jamais on ne peindra le corps humain aussi beau ni aussi fort ; mais le développement intellectuel et moral est rudimentaire. Nous y cherchons en vain quelque chose qui corresponde à ce que nous estimons être les plus précieux sentiments de l'humanité. Lorsqu'on a cité quelques vers montrant le jeune Astyanax jouant avec le casque d'Hector, ou le vieux Priam pleurant son fils, il ne reste plus qu'interminables tueries et grossières invectives. La stupide colère d'Achille nous laisse froids, et lorsque notre âme veut se confier à quelqu'un qui la comprenne, elle cherche la pensée des poètes modernes, des Racine, des Gœthe et des Victor Hugo.
L'art grec a trouvé dans la sculpture l'expression la plus parfaite de ses sentiments artistiques. Le corps grec était splendide ; l'artiste en reproduisant cette beauté corporelle a créé d'impérissables chefs-d'œuvre. Eh bien ! ici encore, sur le terrain qui leur est le plus défavorable, les artistes modernes peuvent accepter la lutte. Les Grecs avaient sculpté de beaux corps : les Michel- Ange et les Donatello leur ont donné une âme. Dans ce salon de la Tribune, où brillent cinq chefs-d'œuvre choisis parmi les plus beaux de l'art antique, introduisez le Moïse de Michel- Ange ou même quelque œuvre plus moderne, le Gloria Victis de Mercié par exemple, et dites si les
œuvres de notre âge, inférieures peut-être aux antiques, sous le rapport de la pureté des formes, ne les éclipseront pas par la noblesse et l'élan prodigieux de la pensée?
Ayons donc confiance dans l'avenir de l'humanité; à travers mille vicissitudes, elle marche vers le but que Dieu lui a assigné. A chacune de ses étapes, l'homme se rapproche du Vrai, du Beau et du Bien ; à chaque pas qu'il fait, un voile se déchire et l'œuvre divine se révèle plus nette et plus éblouissante à ses yeux.