CHAPITRE III
De l'Art.
Au cours de cette étude sur le Beau, nous n'avons fait aucune distinction entre le Beau dans la Nature et le Beau dans l'Art. Nous estimons, en effet, qu'il n'est qu'une espèce de Beauté, la même dans l'art que dans la réalité. Mais le Beau n'apparaît pas toujours dans la nature aussi nettement que dans l'œuvre d'art. L'œuvre de la nature est continuellement entravée dans son développement. Mille petits riens s'opposent à ce qu'elle atteigne le but, l'idéal, vers lequel elle tend. Ces obstacles, l'artiste les élimine ; il choisit les éléments essentiels de la Beauté, il groupe ce qui se présentait épars à ses yeux et, par ce choix intelligent, il devient créateur à son tour, il féconde l'œuvre de la nature et, comme un Dieu, lui souffle une nouvelle vie.
De plus, l'œuvre de l'artiste a sur l'œuvre de la nature l'avantage de pouvoir être connue de tous et de vivre éternellement ; elle a pour elle le temps et l'espace. Si l'artiste n'avait pas été là, cette forme, une seule personne l'aurait vue : grâce à lui, le monde entier va la connaître ; cette pensée expirait avec vous, elle va remuer le monde. A l'être périssable vivant un jour, l'artiste substitue un être immortel. De tous les efforts de la
nature, aboutissant à la création de l'admirable corps grec, que subsiste-t-il ? Ce que Phidias en a vu. De toutes les pensées, de tous les rêves et de tous les espoirs qui ont fait tressaillir nos ancêtres, il reste ce que l'écrivain a recueilli dans ses œuvres.
La nature, par contre, a pour elle d'être le modèle souverain. A sa suite, l'artiste peut tout oser : sans elle, il n'est rien. Pour éprouver le sentiment du Beau, il faut aimer l'œuvre de Dieu, il faut l'aimer passionnément, et cela suffit. Cette forme qui passe retient-elle votre regard? Cette souplesse du corps, cette pureté de lignes, l'ovale de ce visage, l'arc si pur de ces lèvres attirent-ils votre amour? A vous ce ciseau et ce marbre. Aimez-vous le bleu de ces prunelles, la blancheur de ce corps, l'or de cette chevelure, l'éclat de ce soleil qui met un vêtement de pierreries à la nature entière, vous êtes peintre ; et si, par delà ces lèvres closes, sous le voile de ces paupières, vous savez deviner les troubles du cœur, les secrets de notre âme, si par delà ces feuillages qui frémissent, ces monts qui fuient, cette éblouissante lumière qui réchauffe notre cœur, vous savez entendre une voix mystérieuse plus douce que toutes les voix humaines, si vous savez entendre la parole de Dieu, alors vous êtes le poète.