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Esquisse d'une esthétique musicale scientifique

Dans l'êlat actuel des connaissances expérimentales, la spéculation philosophique ne peut se désintéresser des faits scientifiques et de leurs lois. Elle ne les dominera qu'à la condition de les pénétrer. Un système de philosophie ne peut plus être désormais un de ces mécanismes logiques si bien ajustés, si précis et si sûrs, que les rouages n'en peuvent fonctionner qu'à vide.

D'autre part dans l'état actuel de la division du travail scientilique, une connaissance encyclopédique est pratiquement inaccessible. Le savant devient do plus en plus un spécialiste. Quant au philosophe, il n'est plus de nos jours qu'un homme qui a plusieurs spécialités, et qui se préoccupe de les réunir dans une synthèse ('). Mais si l'on éprouve un scrupule bien compréhensible à se placer d'emblée « au point de vue de l'absolu », au sein de la pensée créatrice qu'un Hegel seul ose concevoir identique à la sienne, alors cette synthèse philosophique doit nécessairement

(') On a dit justement de la pensée philosophique, et dans un ?ens voisin de notre sujet : « Celte fonction, nous devons l'exercer aussi bien en étudiant la perception musicale qu'en analysant la représentation de l'étendue ou les formes du jugement ». P. Landormy, La logique du discours musical, Revue philosophique,' 1904, II, p. 161.

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b INTRODUCTION

être précédée d'une analyse scientifique; c'est-à-dire que toute synthèse doit être d'abord expérimentale. C'est un fragment très modeste de cette construction qu'on essaye de présenter ici.

Il ne faut donc voir dans ce travail ni une tentative pour constituer de toutes pièces l'esthétique d'un art particulier; ni l'application déductive faite à la musique, d'une formule préétablie d'esthétique générale. Il est plus juste de le considérer comme une des pièces de l'induction, ou plus exactement de la synthèse expérimentale, poursuivie par tant de spécialistes ou de philosophes, par laquelle la pensée moderne constitue peu k peu sous nos yeux une esthétique générale de caractère vraiment scientifique.

Les systèmes d'esthétique ont été jusqu'ici trop volontiers ou partiels ou subjectifs. Ils sont partiels quand ils ont pour base un seul art, qui est le plus souvent la littérature, c'est-à-dire le plus confus mélange d'éléments complexes et d'origine douteuse ; à moins qu'avec certaines Histoires ou Philosophies de l'Art, on n'entende par les « Beaux-Arts » les seuls « Arts visuels », la peinture et la plastique; ce qui est bien le comble de l'arbitraire. Ils sont encore trop fragmentaires quand ils adoptent un seul point de vue, physiologique ou psychologique par exemple, en excluant tous les autres. Ils sont subjectifs, quand ils sont fondés sur des hypothèses, des impressions et des préférences tout individuelles, celles d'un homme ou tout au moins celles d'un pays ou d'une école. Double infirmité qui leur enlève tout caractère scientifique.

Ces « châteaux de cartes » (') s'écroulent; celte œuvre trop littéraire a fait son temps; cette collection d'oeuvres d'art sur l'art est aujourd'hui assez complète. L'esthétique de l'avenir sera scientifique ou ne sera pas.

Or le seul moyen de faire de l'esthétique une science, c'est de lui donner une méhode, un objet et des lois : c'est de la baser sur l'analyse méthodique des faits concrets.

La méthode, c'est nécessairement le raisonnement expérimental pourvu de toutes ses armes; c'est-à-dire une combinaison de l'analyse et de la synthèse, qui est au fond la méthode universelle (') : une analyse progressive qui pour ne rien omettre ira du plus concret au plus abstrait, l'un contenant l'autre comme

(') A. France. Jardin d'Epicure, p. 21.3.

(') C'est elle qu'on retrouve réellement chez tous les savants modernes qui sont partis, comme il est normal, de la science pour aller à la philosophie, et non de la philosophie pour aller à la science : depuis Descaries jusqu'à A. Comte et Cl. Bernard.

LA SCIENCE IMECHALE DE LESTHETIOLE '

sa condiHon nécessaire; à moins qu'on no préfère suivre le processus inverse, qui est le uième. Nulle autre démarche ne peufe s'imposer sérieusement à la pensée sciculilique moderne.

Or les faits esthétiques, ce ne sont pas nos rêveries ou nos réflexions sur nos étals d'âme, sur l'art en général, ni même sur un art ou une œuvre d'art donnée; ce sont les institutions techniques, les réalités de la pratique, non point figées dans un moment, dans un homme ou dans une œuvre, mais observées dans leur mouvement souple, dans leur évolution ondoyante et vivante à travers iliisloire. Tne esthétique qui veut se fonder sans tenir compte des lois de l'évolution est comme une histoire naturelle qui ignorerait l'anatomie comparée.

De ces faits il importe non pas seulement de dresser Tinventaire onde faire un portrait vivant, mais de dégager l'essentiel, c'est-àdire les lois. Car telle e.sl l'o'uvre de la science. Or, c'est aussi la tâche qu'entreprennent chacune de .son côté les diverses théories de chaque art. l'Illes sont aulant de méthodes provisoires, autant de chemins tout Iracés, autant de guides qui permettent d'étudier les conditions de l'art, de la plus abstraite à la plus concrète. Une esthétique musicale qui voudrait, — cela s'est vu, — ignorer la théorie de la musique ('), serait comme untî médecine qui ignorerait l'anatomie.

Il y a une question de probité à ne pas aborder la théorie de l'art avant d'avoir étudié les arts; et à ne pas affronter les formes supérieures d'un art sans avoir approfondi sa technique élémentaire. Celui qui pour la première fois suivra cette méthode rigoureuse aura véritablement ramené l'esthétique du ciel sur la terre, et elle cessera de se perdre dans les nuées.

Mais ici nous heurterons un préjugé tenace. On croit volontiers que la science de l'esthétique peut et même doit ignorer la technique des arts, comme l'inspiration dun artiste peut en ignorer la théorie. Mais l'esthéticien n'a pas à être inspiré. Son œuvre est la réflexion. Sur quoi? Sur une technique, ou sur des inspirations animant une technique. Il n'y a d'esthétique musicale scientifique et même d'esthétique musicale tout court que celle qui se base sur la technique musicale.

« La ATaie théorie de la musique est encore à faire », dit un

i'i « Nous aurions beau étudier la partie technique de cet art, elle ne -aous apprendrait rien sur sa nature intime. Ni les lois de l'acoustique, ni les rapports numériques entre les vibrations des divers sons, ni la structure savante de l'harmonie ne nous enseignent ce qu'est la musique en elle-même ». É. Scburé, Le drame musical, I, 1886, p. 165.

maître contemporain ('K Cette proclamation autorisée a de quoi surprendre : comment celle qui fut, dès l'antiquité, la première des sciences appliquées, a-t-elle donc échoué dans son œuvre séculaire? Serait-ce défaut d'expériences ou intirmité du raisonnement? Mais alors dans quel domaine pourra-ton espérer mieux?

La vérité, c'est que, comme tous les autres problèmes de la vie concrète, le problème musical ne sera résolu que le jour où l'on aura étudié successivement tous les principes constitutifs de la musique au point de vue de chacune des grandes et définitives lois que les philosophes nomment, depuis Aristote, les « catégories de la connaissance « (^j. Points de vue irréductibles dont l'ensemble sur chaque chose constituerait la connaissance complète de cette chose ; connaissance parfaite et ordonnée, ces divers plans de la réalité s'ajustantet se subordonnant méthodiquement l'un à l'autre ('). Or celte étude, si elle a toujours été plus ou moins comprise, n'a jamais été que partiellement exécutée. Ce serait folie de prétendre l'épuiser, parce que la liste des catégories de l'être ne sera jamais achevée. Celte recherche, allant à l'infini, ne serait donc pas scientifique.

Le seul moyen de la comprendre scientifiquement a toujours élé d'étudier à part et provisoirement ciiacun de ces plans de la réalité. Mais « l'homme est naturellement métaphysicien et orgueilleux » [*). Le dogmatisme spontané de l'esprit humain

('■) Sainl-Saëiii:, Harmonie et mélodie, p. 2.

(*) Les anciens avaient déjà compris el poussé asse:? avant celle analyse, mais peu scientifiquement : les Pythagoriciens, dans leur intellectualisme, n'avaient utilisé que l'idée de nombre: Aristote ajoute à la quantité la qualité; et le son, de Tîôffov, devient tioÏov. C'est là le fond de la réaction (en apparence tout empirique) d'Aristoxène. D'autre part, chez Aristote, la mélodie est un « mouvement local » ; pour d'autres, le son est une grandeur, a une largeur (v. p. ex. : G. Stumpf, Tonpsychologie, I, Leipzig, 1883, p. 13G, 19G). Ainsi, pour les anciens déjà, trois catégories au moins entrent dans l'étude de la musique : la quantité, la qualité, et, par paradoxe, l'étendue: inspiration de l'idéalisme le plus profond, pour lequel toutes les catégories sont impliquées dans chaque fait concret: — ou suggestion du réalisme le plus vulgaire, pour lequel n'a d'existence réelle que ce qui se touche. Car, dans la pensée anlique, il y a toujours du réalisme.

(') C'est du moins la conception de l'idéalisme absolu, par exemple celui d'Hegel. Or, elle est la seule conséquente avec le principe même des catégories : ni l'éclectisme d'Arislole, ni le formalisme de Kanl ne vont jusqu'au bout sur ce point. V. p. ex. : G. Noël, La logique de Hegel, 1S97, p. 14 et s. : 0. Hanielin, Eléments ■principaux de la représentation, 1907, p. 19 et s.

^' Cl- Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, chap. II. début.

LA SCIENCE INTÉGRALE DE l'ESTHÉTIQLE 9

s'empare de celle élude partielle et en érige les résultats en absolu, c'est-à-dire en une doctrine complète par elle-même. L'un s'attache exclusivement aux lois du nombre, l'autre à celles de l'organisme ou de la conscience, et chacun prétend ramener à celle-là toutes les autres déterminations, comme si le plus pouvait sorlir du moins! Tâche à jamais impossible, mais toujours séduisante autant que vaine.

Pour qui sait résister à un tel sophisme, il reste à étudier /// ijlobo toutes ces catégories, dans leur collaboration commune, c'est-à-dire dans leur confusion : seul moyen de n'en sacrilier aucune, tout en évitant d'en poursuivre l'analyse à l'infini.

Renoiioant donc à aborder chacune de ces lois primordiales l'une après l'autre, faute d'une liste des o catégories » déjà établie et incontestée, nous les grouperons en quatre grandes divisions, allant progressivement dos plus abstraites aux plus concrètes. C'est-à-dire que nous prendrons pour substitut de ces catégories, trop inaccessibles dans leur pureté, les quatre sciences les plus iniporlanles qui les élaborent confusément, au lieu de chercher à les distinguer comme le souhaiterait un métaphysicien : la science des nombres, la psycho-physiologie, la psychologie proprement dite, la sociologie.

L'histoire de l'esthétique musicale confirme cette vue systématique.

Four l'antiquilé grecque et sans doute aussi pour les civilisations orientales antérieures, la science musicale fut essentiellement et presque uniquement arithmétique. C'est encore dans ce sens qu'elle entre dans le quadrivium du Moyen-Age.

Au xvii^ siècle seulement, avec Descartes et Mersenne, elle change de caractère; et la génération suivante prend conscience, avec Sauveur, Rameau ou le P. André ('), que la science musicale est double : physique et mathématique.

Les savants croient alors pouvoir négliger le premier point de vue : l'élévation récente de la psycho-physiologie au rang des sciences positives a semblé permettre à Helmholtz de ne plus s'appuyer que sur elle.

Plus récemment, les contemporains dégagent et isolent la psychologie comme si elle se suffisait à elle-même; pour Stumpf, Lipps ou II. Riemann, la théorie musicale est essentiellement psychologique et non physiologique (*).

') V. plus bas, part. II, chap. II; P. André, Essai sur le beau, 1741, p. 216, 250. (') Nous verrons d'ailleurs que, fauLe d'une juste conception de l'aclivité de 'esprit, cette idée reste trop souvent une intention plus qu'une réalité.

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Enfin quelques penseurs clairvoyants commencent, de nos jours seulement, à entrevoir un nouvel ordre de réalités par delà tous les autres : la réalité sociale. Tard venue et plus réfléchie, on peut espérer que la sociologie ne poursuivra pas plus longtemps l'illusion permanente de ses devancières, qui est de se croire chacune à soi toute seule l'unique réalité scientifique. Loin de supprimer toutes les autres, cette science les présuppose et se surajoute à elles, restant elle-même spécifique et irréductible : point de vue le plus concret, le plus définitif,- puisqu'il est seul chargé de relier la pratique à la théorie, les principes à l'évolution; point de vue qui n'est pas accessoire, mais constitutif de la réalité musicale; et dont l'acquisition peut seule donner enfin à l'esthétique une méthode objective et scientifique.

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