‹ Esquisse d'une esthétique musicale scientifique (volume 2)Chapitre 61 sur 107 · I. Etat pi'é-classi(jue : Primitifs et Précurseurs · texte numérisé non relu

I. Etat pi'é-classi(jue : Primitifs et Précurseurs

Le premier âge de l'art n'est pas, à proprement parler, comme le ferait supposer l'hypothèse d'un développement mécanique, celui de la simplicité et de la croissance progressive : c'est plus exactement l'âge de la confusion indéterminée. Confusion et indétermination sont à certains égards de la complication, à certains autres de la simplicité : complication des éléments, simplicité des ensembles, pourrait-on dire, si la séparation de ces deux points de vue n'était elle-même assez artificielle. C'est ainsi qu'une langue primitive et synthétique a des mots plus compliqués, et des phrases plus simples, que les langues supérieures et analytiques.

Après cette période de confusion, l'âge classique aura à réagir dans le sens opposé. Et comme d'autre part l'état post-classique est celui de la complication, on conçoit qu'à certains égards les extrêmes se ressemblent. Le développement n'étant pas mécanique, mais organique, il va du confus au distinct, mais non forcément du moins au plus et du simple au complexe, comme l'influence matérielle du milieu, si elle agissait seule, ne manquerait pas de le produire. L'évolution est un développement conforme à une dialectique immanente à l'organisme social, qui, comme tout organisme, tend à se créer un milieu inlérieur où il s'isole du reste de la nature, et dont la circulation suffit dans une large mesure à alimenter sa vie.

Primitifs. — La genèse de l'époque primitive se fait sous une loi d'opposition. Sa constitution technique s'établit par un double processus d'acquisition progressive et de complication désordonnée. Enfin la loi de ses rapports avec le milieu esthétique c'est l'impureté, le mélange et les compromissions de la technique.

Dans la période primitive, l'art s'ignore comme tel; il est un ensemble de procédés ayant des fonctions hétérogènes définies :

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riliieilcs, mondaines ou de simple jeu, suivant le type social considéré. Tel est, semble-t-il, l'état d'inditTérenciation où restent les peuples dits primitifs. Mais comme leur évolution, leurs antécédents historiques et même leur situation actuelle sont extrêmement mal connus, ce n'est pas leur étude qui peut nous intéresser spécialenjent. Un état qui n'a d'instructif que sa confusion ne saurait nous retenir longuement. C'est une des superstitions de presque toutes les écoles de sociologie contemporaines que de s'absorber trop exclusivement dans la considération des sociétés primitives. Les lois du développement sont plus instructives que les faits confus de l'origine.

Dans les sociétés dont le travail est plus organisé et plus divisé, cet âge s'oppose normalement à la décadence du système qui l'a précédé, qui se survit encore, et sur lequel la nouvelle conception de l'art vient se greHer. L'attitude des deux formes antagonistes est alors l'opposition Mais dans toute dialectique concrète, l'opposition est une forme du rapport : le système primitif subit donc, en même temps que la répulsion, le reflet ou la répercussion de la décadence ; et de la son incohérence constitutive. Simple dans ses éléments, il est relativement compliqué par leur incoordination. Tel est le premier caractère de tous les arts. II est facile d'en vérifier la réalité dans l'histoire de la musique.

Nous ignorons presque tout des deux premiers âges primitifs : celui des Grecs et celui du Christianisme. Cependant on peut y conjecturer assez sûrement ce rapport de dépendance par opposition. Aux yeux des premiers musiciens grecs, antérieurs à l'époque homérique, le grand art, le seul véritable art c'était inévitablement la musique orientale, avec la confusion de ses instruments essentiellement polycordesou bruyants, et le luxe de ses orchestres nombreux, tels que nous les montrent tous les témoignages et les monuments récents ou contemporains. La musique primitive de ces peuples foncièrement assi m ilaleurs dut refléter cette décadence, tout en s'y opposant dans son originalité; car des forces naissantes s'ignorent encore et se méconnaissent elles-mêmes (').

(') C'est à la Tiirace et à la Phrygie que les Grecs attribuaient leurs premiers musiciens mythiques (Plularque, De mus., 1132 /"et s.). — Comparez les orchestres nombreux, les harpes à cordes multiples des peintures égyptiennes contemporaines; la portée des tlûles découvertes dans les hypogées, qui ne se retrouvera que dans les âges post-classiques grecs; les trompelles éclatantes des Juifs. Bien anlcrieuremenl, les lurs préhistoriques, ordinairement employés par paires, donnaient déjà facilement douze harmoniques et plus : tant le progrès est peu unilinéaire et continu 1 .

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Il en est encore ainsi, à dix siècles de dislance, de la primitive Eglise chrélienne. Son chant n'est point né sans doute d'une génération spontanée ('j : fait invraisemblable dans toute la vie sociale. Mais il apparut au sein du système gréco-romain (') et de la musique hébraïque ('), alors tous les deux en décadence (*). Plongé dans ce milieu, il s'ignore d'abord comme art; il se dissimule sincèrement à lui-même sa propre fortune. Il ne veut pas être artistique ('). Les conflits si curieux de la conscience musicale et religieuse des premiers Pères le montrent bien.

Nous connaissons mieux l'âge primitif de la polyphonie médiévale, s'il s'agit d'en indiquer, conformément à notre méthode, moins les origines que le développement. En effet, quelles que soient la date et le lieu de sa réapparition dans le monde occidental, il semble certain qu'elle est enliée dans le domaine esthétique et devenue une institution pour la première fois vers le ix" siècle dans les pays Franks. Son acte de naissance officiel, c'est le premier traité d' orr/anum ; car c'est dans ce geme grossier qu'elle franchit le >( seuil esthétique ».

Elle se détache du plaiii-chant, alors dans sa période romanti(jue, sans découvrir d'abord qu'elle le ruinera, et elle reflète les incohérences de celte phase post-classique contemporaine : par exemple, l'accompagnement instrumental des voix, impureté en faveur dans les âges avancés du système vocal antérieur, et que les classiques répudieront (*j.

(') Hypothèse de Kieseweller {(leschichti' iler Kaiop-AI)einllà)ullisclien Musih, p. 2), d'après le mot très contestable de saint Thomas (xiir- siècle Ij : ne videanlur juduïzure. — Des emprunts aux chants populaires contemporains sont très probables.

(*j Hypothèse de Gevaerl : rarchileclure, la poésie, la théorie musicale sont communes aux païens et aux premiers chrétiens : l'exception de la musique serait unique et invraisemblable [Mélopée antique, intr. ,p. \i: v. .J.-J. Rousseau, Dicl., art. Plaïn-Chant, etc. — Discussion dans J. Dechevrens, Eludes, t. I, p. 427, 449, etc.). Remarquons que le mode de mi, le dorien national des Grecs, est précisément le plus rare des modes chrétiens 'M-élnpée, p. 87; v. Problèmes, p. 301;.

(') Hypothèse traditionnelle fv. Lambillolte, .Jakob, Ambros, Gesclnchle, 2' éd., t. II, p. 7; Dechevrens, l. c, p. 47, 470; G. lloudard, Ln ccuililène romaine, 1905, p. 26 et s.;. Les liturgies juives actuelles diffirenl profondément entre elles et aucune ne semble plus représenter la tradition.

Cj Toutes ces opinions, partiellement vraies, ne sont donc pas contradictoires entre elles. V. [Dom Pothier], Mélodies rjrégoriennes, p. 2G7.

(') Telles les hymnes et psalmodies de Clément d'Ale.vandrie, Alhenogenes, Nepos, Methodius, etc. L'Orient chrétien connut des prières dansées, rythmées avec les mains, ou instrumentées, à la façon des juifs Thcodoret, Haerel. f'ah., Migne. Patrologia latina, i. LXXXIII, col. 426;.

(*j L'apparition d'instruments polyphoniques, commo Vori^/anislrum.esï contem-

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