CONCLUSION
Pour qui veut croire que tout le réel est rationnel, la série des plans de la réalité reproduit nécessairement le développement logique de la création : il va donc un rapport intelligible entre chacun d'eux; un rapport nécessaire, mais d'une nécessité synthétique et toute métaphysique (').
Pour le positivisme, entre les différents degrés de la connaissance il y a, provisoirement du moins, un hiatus infranchissable : chaque science supérieure introduit des principes qu'elle pose sans les démontrer, et que les sciences inférieures ne connaissent pourtant pas; ils restent donc en dehors des méthodes positives, et pour ainsi dire suspendus dans le vide. Mais sans autre démonstration ni autre critique, la pensée paresseuse des savants érige volontiers le fait en droit, le provisoire en définitif, l'inconnu en inconnaissable, ou l'absence de nécessité analytique en contingence (*).
Pour le mysticisme, entre les divers plans de la réalité dans la conscience, comme entre les divers stades d'une " procession » mystérieuse et irrationnelle, il n'y a nulle pénétration, il y a une différence de nature. Non seulement nous ne connaissons pas en fait de rapport intelligible entre eux, mais il ne peut pas, et peutêtre même au point de vue moral il ne doit pas y en avoir (').
Ce n'est point ici le lieu de trancher ce différend. Nous croyons néanmoins que la pensée scientifique ne trouvera jamais de raisons pour rejeter la raison; pour refuser de poser le postulat de la « plus grande science » ou de la « plus grande intelligibilité », c'est-à-dire pour se limiter et se mutiler elle-même.
L'attitude du rationalisme seule peut donc séduire l'esprit critique et la pensée scientifique : contre ce qui prétend expressément échapper à la raison il n'y a point de raisonnement possible; et la philosophie paresseuse ne se réfute que par l'action : par le mouvement et le progrès de la pensée.
Nous avons vu successivement, dans le domaine restreint des
(') Dans l'anliquilé, l'ébauche présenlée par les néo-plaloniciens d'Alexandrie devait nécessaireineut rester inféconde, étant donnée l'insuffisance des sciences contemporaines. Dans les temps modernes, les Post-Kantiens allemands, depuis Fichteet surtout Hegel, ont poursuivi cette construction synthétiqueet rationnelle dans tous les domaines de la connaissance. V. 0. Hamclin, Eléments principaur de la représenlation, 1907.
(*) L'œuvre d'A. Comte doit être rapprochée à cet égard de la philosophie contemporaine de la contingence. V. E. Boulroux, De la conlinrjence des lois de la nature, 1874 ; De l'idée de loi naturelle, 1893.
(^) V. p. ex. H. Bergson, i\/«/(è/'e et we'moù'e, 1898; Introduction à la métajy/ii/sique, Rev. de métaphysique et de morale, 1903; L'évolution créatrice, 1907.
l'IlILOSOIMHK ET SCIENCE DE LART '.]'2'.]
éléments de l'esthétique musicale, se dérouler les principaux plans de la réalité esthétique. L'unité abstraite d'une multiplicité numérique est successiven(ient devenue un agrément, une activité de mesure désintéressée, enfin une fonction sociale caractéristique : la discipline du luxe.
Nous arrivons donc, au terme d'un long processus synthétique, et après avoir successivement reconnu la nécessité et en même temps l'insuftisance des premiers points de vue, h formuler des lois sociologiques qui nous semblent dominer la nature psychologique des éléments de l'art musical. Seules elles peuvent leuv conférer le caractère esthétique, dont, en dehors de la vie sociale, ils n'ont par leur nature individuelle et abstraite que la virtualité, la possibilité indéterminée. De même que la réalité est toujours une évolution, de même un fait concret de l'activité humaine est toujours un fait historique.
Ces lois sont extrêmement générales, et ne reposent que sur les faits, qui sont extrêmement complexes. Il ne faut donc pas se dissimuler qu'on pourra leur faire bien des objections. La critique de notions pareilles est toujours aisée : dans le domaine des faits complexes, la loi se dérobe et l'exception est éclatante. Il est plus facile d'entrer dans le détail exact de cent faits précis que de tirer une loi générale de tous ensemble : j'entends un rapport constant qui en soit véritablement tiré, sans leur être imposé a priori et du dehors. Et comme cette tâche du critique est plus facile, de même elle est moins féconde. L'auteur d'une proposition générale basée sur l'étude d'un grand nombre de faits est peut-être celui qui pourrait se faire à lui-même le plus grand nombre d'objections et surtout les plus justes. Si vous le supposez sincère et informé, il se les est déjà présentées ii lui-même. Mieux vaudrait le comprendre et l'aider que l'arrêter brusquement. S'il a cru devoir passer outre, c'est qu'il voulait avancer et non piétiner.
En somme, dans toute tentative de synthèse historique, ce n'est pas tant le résultat que la méthode qui importe, et qui reste, et qui méritera toujours d'être reprise si elle a été reconnue féconde une fois.
Or, nous croyons que la méthode synthétique d'une esthétique intégrale serait de nature ci doter enfin la science de l'art de ses bases vraiment scientifiques et positives. Seul ce point de vue compréhensif est capable d'enserrer la masse exceptionnellement complexe des faiis de l'activité humaine socialisée. Seule cette méthode rationnelle peut donner d'abord à la théorie de l'esthétique un objet défini; ensuite à la critique d'art des principes
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également éloignés du dogmatisme abstrait et de l'impressionnisme sans loi.
Car il est également dangereux de croire que toute réalité peut tenir dans une formule abstraite el absolue, ou de professer qu'il n'y a dans la réalité esthétique que des cas isolés, individuels et contingents : des faits sans loi, cet autre absolu, plus absurde encore que l'ancien. La vérité est toujours dans le relatif. Et celte conviction est salutaire, que les faits esthétiques sont des faits; et qu'avant de les juger et pour les juger, il faut les établir, en chercher la loi, la critiquer et la comprendre.