LA SCIENCE INTÉGRALE DE L'ESTHÉTIQUE
sa condition nécessaire; à moins qu'on ne.préfère suivre le processus inverse, qui est le même. Nulle autre démarche ne peut s'imposer sérieusement à la pensée scientifique moderne.
Or les faits esthétiques, ce ne sont pas nos rêveries ou nos réflexions sur nos élats d'âme, sur l’art en général, ni même sur un art ou une œuvre d'art donnée: ce sont les institutions techniques, les réalités de la pratique, non point figées dans un moment, dans un homme ou dans une œuvre, mais observées dans leur mouvement souple, dans leur évolution ondoyante et vivante à travers l'histoire. Une esthétique qui veut se fonder sans tenir compte des lois de l'évolution est comme une histoire naturelle qui ignorerail l'anatomie comparée.
De ces faits il importe non pas seulement de dresser l'inventaire ou de faire un portrait vivant, mais de dégager l'essentiel, c'est-àdire les lois. Car telle est l'œuvre de la science. Or, c'est aussi la tâche qu'entreprennent chacune de son côté les diverses théories de chaque art. Elles sont autant de méthodes provisoires, autant de chemins tout lracés, autant de guides qui permettent d'étudier les conditions de l'art, de la plus abstraite à la plus concrète. Une esthétique musicale qui voudrait, — cela s'est vu, —-ignorer la théorie de la musique (‘), serait comme une médecine qui ignorerait l'anatomie.
Il y a une question de probité à ne pas aborder la théorie de l'art avant d'avoir étudié les arts ; et à ne pas affronter les formes supérieures d'un art sans avoir approfondi sa technique élémentaire. Celui qui pour la première fois suivra celte méthode rigoureuse aura véritablement ramené l'esthétique du ciel sur la terre, et elle cessera de se perdre dans les nuées.
Mais iei nous heurterons un préjugé tenace. On croit volontiers que la science de l'esthétique peut et même doit ignorer la technique des arts, comme l'inspiration d'un artiste peut en ignorer la théorie. Mais l’esthéticien n'a pas à être inspiré. Son œuvre est la réflexion. Sur quoi? Sur une technique, ou sur des inspirations animant une technique. Il n°y a d'esthétique musicale scientifique et même d'esthétique musicale tout court que celle qui se base sur la technique musicale.
« La vraie théorie de la musique est encore à faire », dit un
(t) « Nous aurions beau étudier la partie technique de cet art, elle ne nous apprendrait rien sur sa nalure intime. Ni les lois de l’acoustique, ni les rapports numériques entre les vibrations des divers sons, ni la structure savante de l'harmonie ne nous enseignent ce qu'est la musique en elle-même », E. Schuré, Le drame musical, I, 1886, p. 165.
maitre contemporain (‘). Cette proclamation autorisée a de quoi surprendre : comment celle qui fut, dès l'antiquité, la première des sciences appliquées, a-t-elle donc échoué dans son œuvre séculaire? Serait-ce défaut d'expériences ou infirmité du raisonnement? Mais alors dans quel domaine pourra-ton espérer mieux?
La vérité, c'est que, comme tous les autres problèmes de la vie concrète, le problème musical ne sera résolu que le jour où l'on aura étudié successivement tous les principes constitutifs de la musique au point de vue de chacune des grandes et définitives lois que les philosophes nomment, depuis Aristote, les « catégories de la connaissance » (?). Points de vue irréductibles dont l'ensemble sur chaque chose constiluerait la connaissance complète de celte chose ; connaissance parfaite et ordonnée, ces divers plans de la réalité s’ajustant et se subordonnant méthodiquement l'un à l’autre (*). Or cette étude, si elle a toujours été plus ou moins comprise, n'a jamais élé que partiellement exécutée. Ce serait folie de prétendre l'épuiser, parce que la liste des catégories de l'être ne sera jamais achevée. Cette recherche, allant à l'infini, ne serait donc pas scientifique.
Le seul moyen de la comprendre scientifiquement à toujours été d'étudier à part et provisoirement chacun de ces plans de la réalité. Mais « l’homme est naturellement métaphysicien et orgueilleux » (*). Le dogmatisme spontané de l'esprit humain
(*) Saint-Saëns, Harmonie et mélodie, p. 2.
(?) Les anciens avaient déjà compris el poussé assez avant celle analyse, mais peu scientifiquement : les Pythagoriciens, dans leur intellectualisme, n'avaient ulilisé que l’idée de nombre; Aristote ajoute à la quantité la qualité; et le son, de rôcov, devient roïov. C’est là le fond de la réaclion (en apparence lout empirique) d’Aristoxène. D'autre part, chez Aristote, la mélodie est un « mouvement local »; pour d'autres, le son est une grandeur, a une largeur (v. p. ex. : C. Stumpf, Tonpsychologie, 1, Leipzig, 1883, p. 136, 196). Ainsi, pour les anciens déjà, lrois catégories au moins entrent dans l'étude de la musique : la quantité, la qualité, et, par paradoxe, l'étendue : inspiration de l'idéalisme le plus profond, pour lequel toules les catégories sont impliquées dans chaque fait concret; — ou suggeslion du réalisme le plus vulgaire, pour lequel n'a d'existence réelle que ce qui se louche. Car, dans la pensée antique, il y a toujours du réalisme.
(#) C'est du moins la conception de l'idéalisme absolu, par exemple celui d'Hegel. Or, elle est la seule conséquente avec le principe même des catégories : ni l’éclectisme d’Aristote, ni le formalisme de Kant ne vont jusqu'au bout sur ce point. V. p.ex. : G. Noël, La logique de Hegel, 1897, p. 14 els.; O. Hamelin, Eléments principaux de la représentation, 1907, p. 19 els.
(*) CI. Bernard, Introduction à l’élude de La médecine expérimentale, chap. IT, début,