L'INTELLIGENCE MUSICALE
à celui qui ose décider d'après sa première impression, et la croit définitive : il est parmi les connaisseurs ce qu'est parmi les artistes celui qui ne saurait produire jamais que des esquisses : un demiimpuissant.
Sachons bien que notre première compréhension est fausse, est anormale, sera el doit êlre modifiée dans la suite. Que de contre-sens funestes la conviction bien arrêtée de cette vérité eût épargnés à la critique, et que d'amertumes évitées à des Berlioz, des Wagner, des Franck et des Bizet, pour ne parler que des modernes ! Et que d'incompréhensions el de faiblesses s'épargnerail notre musique contemporaine, si elle ne s’obstinait dans la recherche de l'effet violent et nouveau, de la surprise et de l'inattendu : recherche anli-esthélique par définilion pour ainsi dire; car l'inattendu n'est pas compris au premier abord; et au deuxième, étant attendu, il n’est plus qu'une platitude (*).
Enfin s'il y a partout de la perception, tout ce que la sensation nous présente en apparence d'absolu se fond en une relation; toute loi absolue à laquelle on voudrait réduire l'essence de l'esthétique musicale reste une abstraction insuffisante. Tout est relalif à tout. Et la plus haute et la plus concrète de ces relativilés est la relativité historique ou sociologique. Toute interprétation en effet est celle d’un individu d’abord, d'une société donnée ensuite. L'idée de perception bien comprise nous invite nécessairement à passer du point de vue psychologique au point de vue sociologique.
Partout l'étude psychologique des phénomènes musicaux nous a conduits à élargir doublement l'apparence; d'abord en passant par degrés insensibles de la sensation brute, simple et passive, à la perception, élaboration active, complexe et toute relative; et ensuile en montrant que celte élaboration ne prend elle-même un sens esthétique qu'en dépassant le moment psychologique, en recevant l'empreinte sociale dans son développement historique. LÀ |
Nous ne saurions mieux conclure sur ce point que par ces mots d’un musicologue éminent : « Si des ouvrages tels que la Psychologie des sons de Stumpf, ne fournissent à l'esthétique musicale que des contributions relativement minimes, c'est que précisément l’objet musical de leurs recherches est étranger au domaine
(*) La psychologie moderne lend à reconnaitre à la mémoire son rôle nécessaire dans la pensée et même dans la eréution musicales (V. L. Dauriac, Rev. philos., 1891, IT, p. 550).
de l'esthétique » (‘). Mais l’auteur ne pense qu’à la superposition de la « conception », c'est-à-dire de l'interprétation, à la sensation. Nous croyons que cette relativité fondamentale est plus ample encore : elle est de sa nature double : à la fois psychologique et sociologique.
Toule consonance, nous disent les At est excitante; toute dissonance, déprimante (?). C'est là un effet physique apparemment universel, puisqu'il se produit même chez des malades atleints de « surdité musicale », incapables de distinguer les intervalles. Mais pouvons-nous conclure a priori que l'excitation, ou la dépression, ou le mélange des deux, est celle des formes possibles de l'activité qui est esthétique? Assurément non : car chacune de ces formes a été tour à tour élue ou exclue, jugée belle ou laide, ou inesthétique. En toutes choses, le possible ne préjuge pas du réel.
Nous avons parlé de consonance et de dissonance, d'harmonie et de mélodie, d'attraction et de jugement de distance, comme de fails esthéliques par eux-mêmes. En réalité, nous ne savions pas, nous ne pouvions pas savoir au point de vue psychologique si ces données de l'organisme et de la conscience individuelle ont ou n'ont pas une valeur esthélique, et dans quelle mesure ou sous quelle forme prise parmi loutes celles qui sont possibles. Au point de vue sociologique seulement peut se poser la question de la valeur esthétique; et l'histoire seule permet d'y répondre.
(:) H. Riemann, Eléments d'esthélique musicale, p. 84.
(?) Les travaux modernes abondent sur la question déjà bien posée par Aristote el les théoriciens de l’ethos. V. p. ex. Ch. Féré, Travail et plaisir, 1904, p. 129 ets Vaschide et Lahy, Les coefficients circulatoires et respiraloires de la musique, Rivisla musicale ilaliana, 1902. — Autres travaux des mêmes auteurs, de Ferrand, Binel et Courtier, Urbantschich, de Tarchanof, Palrizi, Guibaud, Mentz, ele., cilés dans Le langage musical de J. Ingegnieros, 1907, p. 2C-64.