VIBRANTES
Sonores.
dr ee
Le matériel consonnantique de l'innok n’est pas à beaucoup prés aussi riche que ce tableau le ferait supposer au premier abord ; plusieurs des articulations qui y sont indiquées, notamment la plupart des spirantes, se présentent si rarement qu’on pourrait les négliger sans cesser d’être exact.
Mais ce qui frappe dans ce tableau, au moins autant que l’abondance des consonnes, c’est leur inégale répartition entre les divers ordres : défaut de momentanées aspirées, richesse de la classe des gutturales et de celle des dentales, étonnante indigence de celle des linguales, enfin bizarre classification des vibrantes, où manque lr lingual et où l’r guttural et l’{ palatal constituent une singularité caractéristique du langage innok. Abordons les détails.
À. Momentanées. — Les non-aspirées n’offrent aucune difficulté, sauf les palatales : é est le é croate ou c italien devant les voyelles faibles; ÿ est le j anglais ou djim arabe. Le P. Petitot nous avertit « qu’il faut prononcer ces deux consonnes les dents serrées, comme sons mixtes entre ich et ts, «j et dz », en sorte qu’elles rentreraient peutêtre aussi bien dans la classe des linguales que dans celle des palatales.
Il n'existe qu'une seule momentanée aspirée, une sonore, gh (g du P. Petitot), et encore cette transcription n'est-elle peut-être pas fort exacte pour désigner le g accompagné d’une aspiration laryngale qui, lorsqu’elle est isolée, est rendue par x et dont il va être question.
B. Spirantes. — La gutturale sourde À est fortement aspirée, mais très-rare. Plus rare encore est la sonore x,
RTE A ER AN Ie TS
qui semble n’avoir d’autre fonction que de s’unir au g ou à l’r pour les transformer en gutturalisations profondes. Cette double affinité permet, je crois, de rapprocher le x innok du ayn arabe, qui est aussi une laryngale sonore, et qui, par reniorcement, a engendré le rhayn, sorte de gh ou rh fortement grasseyé. Je reviendrai plus loin sur cette assimilation.
Il n’y a rien à dire des autres spirantes : la palatale y est le 7 allemand; la linguale $, le $ croate ; elle est très-rare, ainsi que les deux dentales, surtout la sonore ; enfin v et w, rares aussi, ont respectivement la même valeur qu’en anglais.
C. Nasales. — La seule nasale qui requière quelque développement est la gutturale #, ng allemand, saghyr noun des Ottomans ; elle ne se présente jamais qu'après une vYoyelle nasale et paraît, dans la plupart des cas, comme le saghy'' noun, provenir d’un k primitif adouci. C’est du moirs ce qu’on pourrait induire de nombreux exemples, tels que celui-ci: nuna, terre, nuna-k, deux terres, avec l’affixe locatif mé, devrait faire nuna-/.-mé, dans les deux terres, tandis que la forme usuelle est nunä-à-mé. Cette hypothèse est d'autant plus plausible qu’il est constant que k final s’adoucit en g devant l’affixe possessif (v. g. cikèik, marmotte ; cikcig-a, sa marmotte) : il n’y aurait dès lors rien d’étonnant à ce qu’il subit, dans certaines circonstances, un second degré d’affaiblissement en * guttural nasalisant la voyelle précédente. L'analogie de l’ottoman montre que ce processus phonétique n’a rien d’anormal.
D. Vibrantes. — Cet ordre comprend un r et deux L. L’L dental est le nôtr>. Le palatal doit, si je comprends
= se
Sp bien la description qu’en donne l’auteur, présenter une certaine analogie avec l’! dur des langues slaves, ! barré des Polonais, ! russe devant les voyelles fortes ; il s obtient de même, en contournant la langue dans la bouche; il est d’ailleurs fort rare.
L’r lingual manque. L’r gutiural, semblable au rhayn des Arabes, tient sa place. Il est très-fréquent ; on le rencontre souvent isolé, plus souvent encore lié avec le k, qu’il précède ou qu’il suit. Cette circonstance, jointe à la possibilité de renforcer cette gutturale par l’adjonction de l'aspiration sonore représentée par æ (assemblage qui sera transcrit rh), est de nature à faire supposer que cet r n’est autre chose qu’une variation dialectale, un simple renforcement que l’idiome des Tchiglit fait subir à vn Æ primitif. Cette hypothèse, que je hasarde avec réserve, se corrobore de divers faits aisément observables, savoir :
40 L’extrême facilité avec laquelle les deux consonnes k ot r, accolées l’une à l’autre, soit dans les affixes, soit même dans le thème, se fondent en une seule sans raison apparente, par un simple adoucissement de prononciation : v. g. (disparition de l’r) éupè-rkr, tente, plur. tupkréit ; (disparition du k) nérkrè, viande ; nérrè-yoark, 1l
. mange.
20 L’attraction qu’exercent au contraire l’une sur l’autre ces deux gutturales, de telle manière que parfois la présence du Æ dans une désinence y appelle l’r, alors que grammaticalement ce dernier est épenthétique : wyarak, pierre, plur. wyark-rat, au lieu de uyark-at.
3 L'identité de fonction des quatre gutturales, dont l’une ou l’autre, à l’exclusion de toute autre consonne, est caractéristique de l’affixe possessif de la première per-
et
sonne du singulier, Ainsi: omân, cœur, omat-iga, mon cœur ; umil, barbe, umit-ka ; awk, sang, awk-üña ; arnë, femme, arna-ra.
4 Comme le k s’adoucit en g, ainsi lr peut par- ‘fois subir ce même affaiblissement, même dans les thèmes : agira-rk, main, plur. aÿiga-it. Le renforcement inverse se rencontre également : kigut, dent, plur. kerut-il.
50 La phonétique comparée des divers dialectes achèverait sans doute d'établir le caractère nor primitif de l’r des Tchiglit : c’est ainsi que leur mot « lampe », krolèrk, est, chez les Innoit du Grünland, kotluk, et chez ceux de la baie d'Hudson, kullek. Si ces trois mots proviennent d’une forme commune, ce qui est fort probable, on voit que celui des Tchiglit contient deux vibrantes gutturales qui lui sont exclusivement propres. Mais je ne dois pas insister sur ce dernier argument, dont je ne suis pas en mesure de contrôler la valeur.
Chez les Arabes, qui possèdent aussi l’r guttural, articulation très-rare dans les diverses langues des hommes, cet » n’est pas non plus primitif. Le ayin sémitique, aspiration sonore comme l’x des Innoit, a engendré en se renforçant une sorte de 4h qu’une nouvelle évolution phonétique a transformé en rh guttural et grasseyé. D'autre part, le kheth sémitique, hhé arabe, s’est adjoint en se renforçant une sorte d’r, de manière que le khé des Arabes de l'Afrique se prononce presque comme khr. Preuves manifestes de la tendance des gutturales profondes à se renforcer par un 7» épenthétique et de la possibilité d’une semblable évolution chez les Innoit.
De ces considérations, il résulterait : 4° que l’innok, analogue en ce point au chinois et à plusieurs langues
sn Vo polynésiennes, ne possèderait point dr; 2% que j’évolution de ses deux gutturales primitives pourrait, jusqu’à plus ample informé, être représentée par le tabieau suivant,
dont les recherches postérieures éclairciront les points douteux :
Primitives. Affaiblissements, Renforcements.
ne 2 der 9e 4er DA] k 9 ù r rh, kr g à (?) ? gh r
De ce court aperçu de la phonétique de l’innok, il ne
.me paraît se dégager aucun caractère particulier d’affinité
avec la famille ouralo-altaique.
SECTION II. — MorPHOLOGIE.
Dans l'impossibilité absolue où nous nous trouvons de remonter aux éléments radicaux d’une langue à peine connue, nous devons nous borner à prendre pour points de départ les thèmes les plus simples, dits par hypothèse thèmes primaires, et à descendre d’agglutinations en agglulinations jusqu'aux formes les plus compliquées.
$ 167. — Thèmes primaires.
Les thèmes primaires, rarement monosyllabiques, comme awk, sang; kürk, rivière, so;t ordinairement dissyllabiques et terminés, soit par une voyelle, soit par l’une des gutturalisations r, rk, k, kr (1). Ils ont tous un sens
(1) Il y a d’autres désinences, mais fort rares, et l’on peut posez en règle générale que Jamais un de ces thèmes simples ne se termine par une momentanée sonore, ni par une spirante, ni par une vibrante autre que r,
D Al 2 Fe
A | ME nominal: nuna, terre; iglu, maison; innok, homme ; talèrk, bras, etc.
Mais si l’on examine de plus près cette gutturalisation finale, on s'aperçoit de l’étonnante facilité avec laquelle elle disparaît dans bien des cas en présence des affixes. Quand, de l’r et du k ainsi accolés, l’un vient à tomber et l’autre demeure, ce peut n'être qu’un phénomène parement phonique, qu’on a tenté d'expliquer plus haut ; mas que dire quand la gutturalisation tout entière s’efface sans laisser de trace? Et 101 les exemples abondent : inno-k, homme, plur. énno-it ; kraléyuu-rk, livre, plur. &raléyua-t ; ublu-rk, jour, plur. ublu-t.
L'hypothèse la plus simple qui se présente immédiatement à l'esprit, c'est que les thèmes de ces noms sont respectivement enn0, hraléyua, ublu, et que le k ou rk qui les affecte au nominatif singulier n’est qu’un thème dérnonstratif affixé, destiné à leur donner un sens nominal. Ainsi, l’s final indo-européen ‘transforme en noms des thèmes qui, autrement, ne sauraient jouer aucun rôle. dans la phrase. La seule différence entre les deux langues, c’est que l’indo-européen use toujours et obligatoirement de ce procédé, tandis que l’innok emploie parfois le thème brut et sans affixe comme sujet de la pareïe,
Il est toutefois des cas où l’une au mois des deux gutturales persiste au pluriel ou devant les affixes de relation ; alors la gutturalisation finale sembie bien faire partie du thème: v. g. 2kargorxk, falaise; plur. 1kargorut, thème skargor- (?). D’autres fois la désinence gutturaie disparaît devant certains affixes et persiste devant d’autres : énnok, plur. ennoit, mais innok-ta, son homme.
to At
Ces cas soni embarrassants et feraient supposer que, dans cette langue insensiblement corrompue, faute de grammaire et de littérature, l’affixe nominal soudé au thème a fini par être confondu avec lui et pris pour une partie intégrante du nom (1). Mais lorsqu'on voit la guttu-* rale finale tomper réguiièrement devant presque tous les affixes, tandis que les £utres consonnes finales subsistent, on ne peut s'empêcher de songer à une formation analogue à celle de l’indo-enronéen : akua-, cheval, akva-s, ls cheval ; ublu-, jour, ublu-rk, le jour. La ressemblance de ce thème démonsiratif rk de linnok avec celui du nahuatl #/ est encore plus frappante : tous deux se retranchent devant les affixes ; comme l’un est entièrement guttural, ainsi l’autre est entièrement äental, et enfin tous deux se composent d’une momentanée et d’une vibrante, mais différemment disposées.
Pénétrons plus avant dans la morphologie de l’innok : nous ÿ verrons que, dans la conjugaison des verbes, cette même gutturalisation rk est l'indice régulier de la troisième personne du singulier. C’est donc bien là un thème démonstratif comparable à celui de l’indo-européen sa ou ta, qui sert à la fois à la formation du nominatif des noms et à la conjugaison des verbes : akva-sa (d’où ukvas), le cheval ; bhar-a-sa (d’où bharasi), tu portes ; bhar-a-ta (d’où bharati), il porte, etc. Eien plus, pour rendre ce fait plus palpable, il ne marque pas en innok de forma-
(1) On sait que notre langue cultivée et lettrée présente des anomalies du même genre, le thème démonstratif (article) qui précède le nom finissant par faire corps avec lui : le l'erre pour l’hierre, le lendemain pour l'en demain; et les patois nous en fourniraient bien d’autres,