‹ Esquisse d'une histoire de la collection CampanaChapitre 2 sur 55 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

Mon cher directeur,

En disant, il y a quinze jours, dans la Chronique des Arts, que le lit en bronze de la collection Campana était tout simplement en bois peint, j’ étais loin de me douter que j’énonçais un fait inconnu a MM. Léon Renier et Séb. Cornu, qui avaient acheté ce lit à Rome, l’avaient transporté h Pans, où l’un d'eux l’avait exposé au Palais de lindustrie.

Ces messieurs réclament contre mon assertion et, tout en convenant que ce lit a été restauré, ils déclarent que c’est encore « un monument très-précieux, puisqu’on n’en connaît qu un autre semblable, celui du musée du Vatican. »

ïe n’ai pas à m’occuper du lit du Vatican, mais j’ai sous les yeux celui de la collection Campanat et voici ce que j’y trouve : Six pieds en bots, supportant un encadrement en bois que remplit un treillage en bois recouvert d’un second treillage en tdlc.le tout peint en bronze. Maintenant, sur le plat de l’encadrement, on voit clouée une bande très-mince de cuivre estampé qui s’y ajuste fort mal, puis, h l'une des extrémités, se dressent deux petites tiges en cuivre, supportant une lame de même métal, que l’on estime avoir servi de chevet.

Voilà tout. Ces bandes et cet appendice étant antiques, suffisent-ils àconstituer « un lit funéraire en bronze, » ainsi que l’annoncele catalogue italien de la collection Campana? C’est à chacun de répondre.— Sur ce lit étaient posés, comme s’ils en eussent fait partie inhérente, mais simplement posés, versles pieds, deux petits sphinx en bronze, de chaque côté du chevet, deux têtes de griffon dont le corps en forme de douille indiquait un arrangement ancien, dont la « restauration » moderne ne tenait aucun compte. Le restaurateur ou le faussaire n’avaient point songé à les faire entrer dans la composition du « monument précieux » qu’il restituait ou fabriquait.

Parmi les prétendues dépouilles du mort qui - aurait été couché avec ses armes sur ce litfunéraire figurait, en guise de garniture de lance, un pied ' de siège en bronze, lequel avait servi de modèle

pour toutes les hampes de bois peint en vert qui, armées de vraies pointes antiques, concouraient à former les trophées de la salle centrale, au Palais de l’Industrie. De plus, les autres pièces déposées sur ce lit avaient toutes des origines différentes qu’indiquaient leurs patines de couleurs diverses.

Enfin, le crâne qui grimaçait sous le casque n’était certes pas celui du guerrier qui s’était armé jadis de cette pièce d’armure. Tout le monde sait que les os ne peuvent séjourner en contact avec le bronze sans être transformés en phosphate de cuivre et prendre la teinte de la turquoise.

Qu’importaient après cela les témoignages de l’antiquaire anglais, M. Georges Dennis, de l’antiquaire allemand, le docteur Brunn, et de l’antiquaire romain, M. Visconti? Ces savanis ont été trompés par une habile mise en scène, comme MM. Léon Renier et Séb. Cornu l’ont été avant vous et moi, mon cher directeur, avant bien d’autres et tout le monde.

C’est qu’il y faut regarder de près aujourd’hui avec les antiques. On le reconnaîtra du reste, si l’administration des musées impériaux donne suite àla pensée qu’elle a eue de réunir, dans une salle accessible au public, les quelques faux qu’un examen attentif a fait découvrir parmi tant de monuments si précieux que renfermait la Collection Campana. Les amateurs trouveront là des merveilles d’audace et d’habileté, et apprendront à se tenir en garde contre les faussaires insignes, qui vivent en Italie de leur malhonnête industrie.

Pardon de cette longue lettre, mon cher directeur, mais il me fallait entrer dans quelques détails pour justifier mon dire, et croyez-moi Votre tout dévoué,

Alfred Darcel.

Page 1