G» BOISSIÈRE
Quelle a été l'œuvre de Rome, quelle est l'œuvre de la France daud le nord de l'Afrique. Objet particulier de cette étude.
Profuit invitis, te dominante, capi.
Rome, en établissant ses premières colonies, et elle le fit de très-bonne heure, dès l'époque de ses rois *, se proposa de garder ses nouvelles frontières , de maintenir son autorité sur ses conquêtes récentes, de surveiller une obéissance encore incertaine et très-souvent rebelle ; enfin, de lancer toujours plus en avant ce que Gicéron appelle ces vigies et ces boulevards de la puissance romaine % ces jalons en même temps et ces postes avancés de la domination future.
Plus tard, la fondation des colonies servit souvent, entre les mains habiles de l'aristocratie, d'expédient po-
1. Voir dans les notes de la Vie de César, t. I, p. 20, 45, 84, 178, 214, tout ce mouvement et comme ces essors successifs de la colonisation romaine. Voir aussi, dans Velleius Paterculus, II, 7, 7, ces étapes à peine interrompues par la seconde guerre punique.
2. H Narbo Martius colonia nostrorum civium, spécula populi romani ac propugnaculum... » Cic. pro Font., 1, 3; de L. agr. 11, 27, 73. Carthage et Narbonne sont les deux premières colonies fondées hors de l'Italie, contrairement à la règle suivie jusqu'alors. (636.)
î AVANT-PROPOS
litique contre les crises du forum, et fut comme un dérivatif des turbulentes ardeurs du peuple * ; ou bien , comme dans les généreux projets des Gracques^ elle devint un remède social, une réparation des vieux abus et des scandaleux privilèges, et le soulagement des misères plébéiennes. D'ailleurs ces colonies nouvelles , nées d'autres inspirations que les premières, mais implantées comme elles en plein pays conquis , remplissaient encore leur office de camps d'observation et de points stratégiques. Installés solidement au milieu du territoire ennemi, ces colons de la politique étaient encore des sentinelles romaines.
Enfin , lorsqu'il n'y eut plus en Italie de région qui inspirât des craintes et qui nécessitât des précautions militaires, mais lorsque se révéla cet autre danger des misères et des ruines privées que traîne à sa suite la guerre même heureuse quand elle est permanente, et l'excès des obligations militaires où elle contraint les citoyens sans fortune ; lorsque éclata ce fléau plus grand encore des soldats embauchés par les généraux ambitieux, des vétérans rappelés pour la guerre civile, et qui au lendemain de la victoire réclament insolemment la récompense promise, les colonies militaires satisfirent à ces nouveaux et déplorables besoins. Licencié après de longues campagnes, le soldat citoyen ne rapportait pas de ressources durables à un foyer que l'absence avait appauvri, et ne retrouvait plus dans une paix tardive
1. « Romae intérim multiplex seditio erat : cujus leniendse causa
coloniam in Volscos deducendam censuerant. » T. Liv., v, 24. —
« Jamque haud procul seditione res erat, cujus leniendee causa, postulante nullo, largitor voluntarhts repente senatus factiis, Satricum Coloniam duo millia civium romanorum deduci jussit. » T. L. vi, 16. — « ... ut beneficio praevenirent desiderium plebis, de' coionia deducenda Cales retulerunt. » T. L., viii, 16; etc., etc.
son gagne-pain d'autrefois. La concession d'un lot de terre devenait donc nécessairement pour lui le refuge d'une vieillesse indigente et comme une légitime pension de retraite. Pour les compagnons d'armes de Marins et de Sylla, de César et d'Auguste, les champs qu'on arracha aux paysans de l'Italie furent le salaire de leur bravoure fratricide et la prime de leur rengagement sous de criminels drapeaux *.
Les Phéniciens, ennemis de la guerre et spéculateurs pacifiques, ne purent ni ne voulurent fonder de colonies militaires : ils eurent simplement des comptoirs, des points de relâche bien choisis, des escales, des quartiers réservés dans quelques grandes villes. Ils ne se piquèrent point d'autre honneur que d'être comme les fournisseurs du monde antique tout entier : ils approvisionnaient l'univers. Ils ne furent guère, comme on l'a dit, que les œurtiers d'une civilisation qui avait son centre à Babylone ^ Que leurs caravanes et leurs flottes aient en même temps colporté d'Orient en Occident les premiers rites, les arts naissants, les institutions primitives;
1. La première idée de ces colonies militaires, et ceci n'a rien que de très-vraisemblable, paraît remonter à Scipion l'Africain. Il emmène en Sicile 7,000 volontaires : T. L., xxym, 45 et 46. Après la guerre il faut penser à eux. On s'occupe d'eux au sénat en 201 : « de agris militum ejus decretum, ut, quot quisque eorum annos in Hispania aut in Africa militasset, in singulos annos bina jugera acciperet. « T. L., xxxi, 4 et 49. Dès 348, Scipion avait installé en Espagne, à Italica, ceux de ses vétérans qui voulaient rester dans le pays. Mais c'est de Marius que date réellement l'ère des colonies militaires. « Ipse interea milites scribere, non more majorum, neque ex classibus, sed uti cujusque lubido erat, capite censos plerosque. Id factum alii inopia bonorum, alnper ambitionem consulis memorabant; quod ab eo génère celebratus auctusque erat : et bomini potentiam quœrenti egentissumus quisque oppoi^tunissumus... » Sali. Jug., 86. Marius n'eut garde d'oublier de tels alliés ni de pareils services ; la guerre des Cimbres avait été rude et peu productive ; Marius fit ressusciter par Saturninus les lois agraires des Gracques : 654. On retrouve trace, en Campanie et dans la Corse, de ces colonies de Marius. (Pline, H. N., III, 9 et 12.)
2. E. Renan, Histoire générale des langues sémitiques, liv. II, ch. I, p. 115.
que ces actifs négociants aient puissamment servi la cause des progrès de l'esprit humain, nous n'avons point lieu sans doute de leur en être très-reconnaissants : ils faisaient surtout leurs affaires * .
Ce monopole du négoce, Garthage le conserve et le développe ; mais elle ose davantage : elle appuie par la force, elle soutient et propage par les armes sa domination commerciale. Toutefois la guerre fut surtout pour elle une entreprise financière, la conquête une opération de commerce, la domination un trafic, un système d'exploitation. Non que cette perfide Albion d'autrefois n'ait eu ses vrais et ardents patriotes, ses hommes et ses heures héroïques ; mais cette terrible alternative que lui apportèrent un jour, cachée dans les plis de leurs toges, les ambassadeurs de Rome, ces grandes questions redoutables où les nations modernes ne se décident pas sans frémir, où elles mettent de leur cœur, de leurs passions, de leurs entraînements , parce qu'elles devront aussi y mettre de leur sang, Garthage, prodigue de ses mercenaires, les pesait plutôt au poids de l'or et de l'argent, et elle y prenait un parti sur des raisons de chifires et des calculs de plus-value 2.
La Grèce « comme un vase qui déborde » répandit ses enfants sur les rives de Sicile et d'Italie, sur les côtes de l'Asie Mineure : les uns fuyant la pauvreté, des terres insuffisantes, des murailles devenues trop étroites; d'autres, les maux de l'invasion ou quelque fléau déchaîné par la colère des dieux; quelques-uns, une patrie ingrate d'où les chassent les luttes intestines. Mais tous, esprits aventureux , s'abandonnent sans crainte à cette mer
1. Prévost-Paradol, Essai sur l'histoire universelle. L'Orient : les Phéniciens.