‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 121 sur 156 · Bureau, loco citato · texte numérisé non relu

Bureau, loco citato

Mieux que ces textes peu précis, une inscription sculptée dans le roc, à gauche de la voie qui traversait la chaîne de l'Aurès, au déûlé de Khanga - Tigaminin , prouve quelle fut la gravité de ces insurrections périodiques qui agitèrent presque incessamment l'Afrique depuis la fin du règne de Trajan.

IMP. CAES • T . AEL.IO HADRIANO. ANTONINO AVG- PIO- p. p. IIIIETM AVRELIOGAESAREII GOSPERPRASTINA MESSALINVM • LEG • A VG .^R . PR • VEXIL LEG . VI • FERR • VIA • FEGIT

Imperatore Caesare Tito iElio Hadriano Antonino Augusto Pio, pâtre patriœ, quartum, et Maroo Aurelio Cîesare secundum, consulibus, per Prastinam Messalinum, legatum Augusti, pro preetore, vexillatio legionis sextœ Ferratœ viam fecit * .

Il y a là deux faits importants ; c'est un détachement de la légion 6® Ferrata qui construit la nouvelle voie : la 6^ légion ne faisait point partie de l'armée d'Afrique ; l'effectif normal de cette armée avait donc paru insuffisant pour conjurer la crise, puisque l'empereur avait dû envoyer des renforts. De plus, ce détachement est occupé, d'urgence, à un travail considérable : on veut ouvrir enfin, sinon à la colonisation , du moins aux troupes romaines, ce pâté montagneux de l'Aurès où s'abritent les rebelles; on veut, par une grande voie militaire, prendre une offensive énergique, atteindre le désert et la turbulente zone des oasis ^.

2. En 1850, le général de St-Arnaud traversait avec une colonne le défilé de Khanga-Tigaminin, que les indigènes représentaient comme impraticable : il allait de Lambèse à Biskra, par la voie de l'Aurès. « Nous nous flattions, écrit-il à son frère, d'avoir passé les premiers

L'heure n'était point propice d'ailleurs aux efforts de la colonisation ; les hommes commençaient à manquer à l'empire. La peste ravageait le monde romain, et, bien loin de pouvoir disséminer dans les provinces de nouveaux centres de population civile ou de nouveaux établissements militaires, on eut recours aux prisonniers barbares pour repeupler certaines régions de l'Italie, où les terres domaniales étaient vides ; les vétérans manquant, on prodigua les concessions civiles. Marc-Aurèle institua pourtant quelques colonies en Pannonie, dans le Norique et dans la Mésopotamie.

Commode eut une idée bizarre, entre autres : c'est de Rome qu'il voulut faire sa création, sa colonie en quelque sorte : il voulut que la ville éternelle s'appelât de son nom Commodiana; il imposa le même et triste hon* neur à Carthage, qui s'appela, du vivant du prince, Alexandria Commoda Togata. Commode même fît mine de vouloir passer en Afrique, vers l'année 188. Là se bornèrent ses bienfaits.

Pertinax, ancien proconsul de la province d'Afrique, n'eut pas le temps de se souvenir de ses administrés. « Vigoureux défenseur de la discipline militaire, il se vit immolé à la fureur des soldats licencieux qui l'avaient un peu auparavant élevé malgré lui à la souveraine puissance (193). L'empire, mis à l'encan par l'armée, trouva un acheteur. Le jurisconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi marché (194); il lui en coûta la vie. Sévère, Africain, le fit mourir... * »

Cependant, durant cette série séculaire des césars espagnols, et depuis plus de deux cents ans que l'Espagne produisait des hommes remarquables dans tous les gen-

dans le défilé de Khanga, Erreur! Au beau milieu, gravée dans le roc» nous avons découvert une inscription parfaitement conservée, qui nous apprenait que, sous Antonin le Pieux, la 6" légion romaine avait fait la route à laquelle nous travaillons 1630 ans après I » 1. Bos8uet. Hist. Univ., éd. Jacquinet, p. 123.

res, le reste du monde avait marché. « Une autre province atteignait à son apogée de développement, une autre race imposait sa suprématie à la communauté de l'Empire : c'était le tour de la province d'Afrique, et de la race liby-phénicienne \ » Pourquoi ne dirais-je pas... — c'était le tour de la race Berbère.

Sévère, qui avait à se plaindre de l'Italie et des provinces d'Europe, Sévère, enfant de l'Afrique et mari d'une Syrienne^ Julia Domna, dirigea naturellement ses préoccupations et ses faveurs vers sa patrie et vers celle de sa femme. Garthage, Utique, Leptis la Grande obtinrent de lui le droit italique; les inscriptions d'Afrique mentionnent abondamment et les travaux qu'il fit exécuter, et la reconnaissante affection des populations et des troupes, et les vœux adressés au ciel pour l'empereur et pour sa famille 2. Il est, à tous égards, vraisemblable que ce fut lui qui, pour des raisons politiques que nous ne faisons guère qu'entrevoir, mais que nous avons tout lieu de croire bienveillantes, sépara officiellement la Numidie de la province d'Afrique, fit cesser la vieille anomalie primitive, et y substitua l'organisation régulière de deux gouvernements distincts, d'une légation impériale et d'un proconsulat sénatorial nettement séparés et indépendants l'un de l'autre.

Avec l'apparition de la province de Numidie dans l'histoire, se découvre tout naturellement sur les monuments épigraphiques un titre nouveau pour le légat qui en est le gouverneur. On connaît la célèbre inscription de Yelletri, l'épitaphe fameuse de Sextus Varius Marcellus, le mari de Julia Soemias Bassiana, le père d'Héliogabale (Orelli, 946. G. I. G. 6627); Sextus Varius y porte le titre de legatus legionis terliœ Augustœ, prœses provinciœ Numidiœ.

il km. Thierry, livre. II, cli. 3.

2. Voir, entre autres, une belle inscription de Cirta. I. A. 1832.

Le légat gouverneur demeurera en effet à la tète de la légion ; et , comme tel , il continuera , sur certains monuments, à s'appeler legatus Augusti pro prœtore legionis tertice Augustœ; ainsi, au temps d'Alexandre Sévère, G. Julius Junianus Martialianus portera, dans une inscription (I. A. 1839), le titre de legatus legionis III Augustœ Severianœ Alexandrianœ * ; mais le plus souvent le légat prendra le simple titre de legatus Augusti pro prœtore, et il se décorera volontiers du nom de prœses de la province qu'il administre.

Il est peut-être intéressant de s'entendre en quelques mots sur ce nom de prœses, et de chercher la raison qui semble, à l'époque où nous sommes parvenus, avoir poussé non pas seulement les gouverneurs de Numidie, mais tous les gouverneurs de provinces à prendre cette nouvelle dénomination.

Gomme terme technique et légal, le terme de prœses désigne un gouverneur de rang équestre ; le titre de prœses, dans son sens propre, signifie un gouverneur qui n'est pas sénateur, c'est-à-dire un procurateur, et c'est le seul titre par lequel un chevalier, procurateur de province, puisse être qualifié de gouverneur. Prœses est proprement celui qui, dans une province, est investi de la suprême autorité civile. Mais c'est aussi un terme général et qui, comme le mot grec ^ejxojv, s'applique indistinctement à toute sorte de magistrats de premier rang; or, dans cette signification plus étendue, il convient et se donne à toute catégorie de gouverneurs, même aux gouverneurs de rang sénatorial. « Praîsidis nomen, dit Macer (Dig. I, 18^ 1), générale est, eoque et proconsules, et legati Gsesaris, et omnes provincias régentes, licet senatores sint, prsesides appellantur. » Borghesi, t. III, p. 277.

1. A partir de Caracalla, les légions elles corps de troupes prennent habituellement un nom dérivé du nom de l'empereur régnant, et qui, par conséquent, donne la date.

L'expression de prœses, dans cette acception de gouverneur de rang sénatorial (licet senatores sint), se trouve, entre autres exemples, mentionnée d'une façon précise et intéressante dans une inscription de l'Algérie, qui semble être de l'époque des Antonins, et date probablement de M. Aurèle et de L. Ver us :

AELIAE P R 0 S P E R A E . G • F .

POMPONI- MAGNI LEG . AVGG- P R- PR- G • V . P RAE S IDI S.

STRATORES.

Cette inscription se lit ainsi :

Mliee Prosperœ, clarissimœ feminœ, conjugi Caii Pomponii Magni, legati Augustorum duorum pro prœtore, clarissimi viri, preesidis. Stratores. (I. A. 49.)

Si l'inscription est du règne -de M. Aurèle, on voit que l'habitude de ce nouveau titre de presses remonterait pour le moins aux derniers règnes des Antonins. Ce qui est sûr, c'est que, dès le règne de Commode, et surtout depuis celui de Septime Sévère, à l'antique appellation de légat impérial ou de légat impérial propréteur, on commence à ajouter la qualification de prœses. J'imagine que l'on aura voulu ainsi mieux distinguer les légats impériaux gouverneurs de provinces des simples légats légionnaires, et montrer qu'à l'autorité militaire, le légat gouverneur joignait aussi l'autorité civile, l'autorité administrative et judiciaire. C'est ainsi que , dans certaines inscriptions grecques, et sur les médailles de Mésie Inférieure et de Thrace, depuis le règne d'Antonin, le légat impérial chargé du gouvernement de la province s'appelle simplement %£[ji.t6v.

Mais comme tout, en ce monde, est, et a toujours été

mode et vanité ; comme chacun s'efforce toujours de grossir et d'enfler son personnage, il arriva que les gouverneurs de rang équestre, administrateurs des petites provinces, faisant tourner à leur profit le sens légal et officiel du terme de presses, suivirent bientôt l'exemple des gouverneurs de rang sénatorial et renoncèrent à leur ancien titre de procurateurs, apparemment trop modeste, pour se donner le nom plus retentissant de prseses, lequel, de fait, leur appartenait légalement, et qui, en apparence au moins, les assimilait aux gouverneurs sénatoriaux. Dès le règne de Garacalla et de Géta, par exemple, nous voyons, dans une inscription d'Afrique trouvée à Gsesarea (Gherchell), un personnage qualifié de prœses provinciœ Maiiretaniœ Cœsariensis, perfectissimus vir. Ge n'est là qu'un procurateur, qu'un simple chevalier : le même personnage figure en effet, comme procuratoVy peut-être dans l'inscription 3280 de Sétif, à coup sûr dans une inscription d'Aumale, n° 3559. Ainsi encore se pare du titre de praeses un procurateur impérial chargé de l'administration des Alpes Gottiennes, qualifié, dans l'inscription 6939, a, du recueil d'Henzen, de procurator Augusti nostri, prœses Alpium Cottiarum; de même trouvons-nous, et cela, dès l'année 74, dès le règne de Yespasien, un procurator et prœses provinciœ Sardiniœ, la Sardaigne ayant cessé d'être province proconsulaire (Henzen, 5419); de même enfin, un prœses provinciœ Tingitanœ (Gruter. 346, 1).

Sous le règne d'Alexandre Sévère, c'était là une habitude prise, favorisée d'ailleurs par une pratique administrative qu'adopta volontiers ce prince, si modéré dans l'exercice de sa puissance, si respectueux de l'autorité du Sénat. On sait qu'il envoya souvent dans les provinces impériales, au lieu d'un légat propréteur, un procurateur gouverneur (procurator prseses), c'est-à-dire un fonctionnaire qui n'était point de rang sénatorial, tandis qu'en

ce qui touchait le recrutement des gouverneurs des provinces du Sénat, il montrait une complète déférence pour le choix et la volonté de la vieille compagnie. C'est Lampride qui le dit (Alex. Sev. 24) : — « Provincias legatorias prsesidiales plurimas fecit, proconsulares ex senatus voluntate ordinavit. » Il est évident que l'amourpropre de ces chevaliers procurateurs érigés ainsi en légats impériaux s'accommodait fort de cette simplicité du prince; la situation exceptionnelle qui leur était faite rehaussait nécessairement le prestige et l'autorité de leur ordre tout entier et de toute cette classe de fonctionnaires, et tendait à supprimer peu à peu toute distinction hiérarchique entre les gouverneurs, quels qu'ils fussent ; surtout puisqu'ils se décoraient du même titre de prseses, soit que leur province fût une légation ou un proconsulat, soit qu'elle ne fût qu'une procuratelle; que le gouverneur presses fût simplement de rang équestre, ou qu'il fût de rang sénatorial. Dioclétien consacra définitivement l'usage de cette appellation de prseses, et, sous son règne , les procurateurs , chefs de provinces , cessèrent officiellement de s'appeler procurateurs pour prendre le nom de prseses. Mais il précisa le sens et spécialisa l'application de ce titre , lequel , par un retour naturel à la signification particulière et restreinte des premiers jours, désigna formellement les gouverneurs des provinces procuratoriales, sans que ces procurateurs de la veille pussent pourtant jamais prendre le titre de légat. Il n'y avait plus d'équivoque possible. Ils en revenaient au point de départ et on les remettait dans le rang.

Il y a donc lieu de distinguer, comme le fait très-nettement l'Index si précieux placé par M. Henzen à la suite de son recueil, entre deux ordres, deux catégories de prseses. On rencontre d'abord, dans l'ordre des temps, — l'usage en apparaît vers l'époque deSeptime Sévère —

les gouverneurs de provinces qui sont de rang sénatorial, et qui sont, en vertu de leur rang, décorés du titre de viri clarissimi. Je renvoie, pour les exemples, aux monuments nombreux reproduits par M. Henzen, ainsi qu'aux inscriptions de l'Algérie. J'ai cité moimême tout à l'heure un légat de Numidie, G. Pomponius Magnus, qualifié de legatus Augustorum pro praetore, clarissimus vir prœses. x4.insi encore, un légat de Mésie Inférieure, appelé gravissimus prœses, dans un document curieux qui date de l'année 201 (Henz. 6429) ; ainsi un légat de Bretagne, vir clarissimus jtrœses (H. 6725); enfin, dans la Dacie, un procurateur chargé deux fois de l'intérim du légat gouverneur, his vice prœsidiSj etc. Je répète d'ailleurs avec M. Henzen que, pendant un temps, le titre de praeses fut porté indistinctement par tous ceux, sénateurs ou chevaliers, qui étaient à la tête d'une province.

Mais encore faut-il distinguer entre ces deux classes de praeses; à côté du praeses vir clarissimus, c'est-àdire du gouverneur de rang sénatorial, il y a une seconde catégorie de praeses : ce sont les gouverneurs de rang équestre, les procurateurs, lesquels s'autorisent d'abord de la signification légale du mot même pour se parer un peu abusivement d'un titre qui les flatte, puis qui l'obtiennent ensuite officiellement, lorsque Dioclétien régularise leur vaniteuse usurpation. Ce titre alors prendra une acception particulière : il se donnera spécialement aux gouverneurs de provinces qui ne seront que des administrateurs civils, et qui, privés de toute autorité miHtaire, n'auront point de troupes sous leurs ordres : le commandement militaire^ à cette époque, sera entre les mains des duces. Au reste, même auparavant, la confusion n'est guère possible entre les deux classes de presses dont je marque ici la distinction; et le point de repère est facile. Ces praeses de second ordre, de

simple rang équestre, n'ont point droit, eu effet, à un titre qui est l'apanage du rang sénatorial, celui de vir clarissimus, et, dans les inscriptions, ils s'appellent, chevaliers ■ qu'ils sont, vir perfectissimus. Je cite, entre maint autre exemple, deux procurateurs de la Maurétanie Sitifienne : l'un, Flavius Terentianus, est qualifié de V. P. prseses provinciae Maure tanise Sitif. vir perfectissimus , en 319 (Henz. 5576); — l'autre, en 315, porte le même titre, avec les sigles que voici : V. P. P. P. vir perfectissimus prœses provinciae Mauretaniae Sitifensis (llenz. 5578).

Ainsi, désormais est créée la province de Numidie; à partir de Septime Sévère, il n'y a plus de légat impérial chargé du commandement de la troisième légion et de l'armée d'Afrique ; il y a un légat impérial gouverneur de la province de Numidie, lequel prend fréquemment sur les monuments épigraphiques le titre de prœses. Ce changement prête à quelque erreur, qu'il est facile d'éviter. Un personnage mentionné dans les Mélanges de Léon Renier (p. 44), et qualifié de legatus pro prœtore provinciœ Africœ dans une inscription de Girta, postérieure à l'époque à laquelle nous sommes parvenus, doit être pris pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un des légats du proconsul de la province d'Afrique (I. A. 1817 et 1818). Dans Orelli non plus, le personnage qui figure au n** 3042 comme legatus provinciœ Africœ eodem tempore vice proconsulis, n'est point du tout un légat de Numidie ; c'est un des lieutenants du proconsul qui fait par intérim fonctions de gouverneur dans la province proconsulaire.

A partir de ce moment aussi, le légat de Numidie s'entoure du personnel administratif qui accompagne d'ordinaire les gouverneurs des provinces impériales. C'est ainsi que nous trouverons maintenant en Numidie, sous les ordres du légat , un procurateur chargé de l'administration des finances de la province, et remplis-

sant auprès du légat le même office que le questeur auprès du proconsul. Ce procurateur changera, sous Dioclélien, son ancien titre en celui de rationalis, plus précis en effet, et, par conséquent, plus administratif : le rationalis, c'est le fonctionnaire chargé des comptes. Nous rencontrerons, sous le règne de Constantin, en 313 (I. A. 1847), un de ces agents financiers qui réunira dans son service la Numidie et la Maurétanie : rationalis Numidiœ et Mauretaniœ. Ce procurateur ne sera d'ailleurs pas seulement chargé du soin des finances : en l'absence du légat, il fera l'intérim, comme le questeur, en l'absence du proconsul. J'ai cité tout à l'heure un prseses de Dacie remplacé par son procurateur (OreUi-Henzen 6932). L'inscription 6933 du même recueil mentionne également un procurator prolegato; on connaît dans Marini (Att., p. 5), un procurator provinciœ Asiœ, qiiam, principis mandatu , vice proconsulisdefiinctirexit. Enfin l'on a, de ces intérim du procurateur à la place du légat, un exemple célèbre dans la fameuse inscription de Torigny. On sait l'intitulé de cette inscription : « Exemplum epistulae iEdini Juliani prsefecti prsetorio ad Badium Comnianum procuratorem et vice prœsidis agentem. » Il s'agit ici du procurateur et du légat de la province Lyonnaise : « in provincia Lugduness quinque fascalis cum agerem » , écrit le légat. La Numidie, comme la province Lyonnaise, était gouvernée par un légat impérial prétorien ; les règles administratives devaient naturellement être les mêmes dans les deux provinces; le procurateur de Numidie avait donc les mêmes attributions et les mêmes privilèges que celui de la Lyonnaise et des autres provinces du même rang. L'inscription 6934 du recueil d'iïenzen mentionne un de ces procurateurs de Numidie; il est qualifié de vir egregius, appellation qui convient en effet à un fonctionnaire de l'ordre équestre. Une des premières inscriptions, une aussi des plus

importantes, où figure la province deNumidie, officiellement détachée de la province d'Afrique, est une inscription trouvée dans les ruines de Thamugas , sur une grande base encore en place dans le forum de cette petite ville *. Elle a trait à un personnage dont nous avons déjà parlé, P. Julius Junianus Martialianus ; c'est un second cursus honorum de ce légat, qui semble avoir été un fonctionnaire distingué, et avoir laissé des souvenirs particuliers dans la province qu'il avait administrée. Il est qualifié, dans l'inscription, de clarissimus vir, consul; il est probable que le monument lui a été élevé en l'honneur de son consulat ; on sait combien les villes et les provinces se montraient fières de ceux de leurs administrateurs qui parvenaient à la magistrature suprême, au consulat, et combien elles tenaient à glorifier et à éterniser cette sorte de souvenirs. Nous connaissons très-bien l'époque où vivait Martialianus, puisque, dans l'inscription que nous avons déjà reproduite, il porte le titre de legatus legionis III Augustse Severianse Alexandrinse ; les deux inscriptions et le personnage qu'elles célèbrent sont donc du règne d'Alexandre Sévère. Or, pour le fond des choses, sauf l'ordre dans lequel sont énumérées les dignités, les deux inscriptions sont identiques : elles se complètent pourtant en un détail qu'il est bon de faire ressortir, pour le point de vue qui nous occupe. Sur l'un des monuments, le personnage porte le titre de legatus legionis tertiee Augustae prseses; sur l'autre, celui de legatus Augusti pro praetore provinciae Numidise. En rapprochant ces deux inscriptions et ces deux formules l'une de l'autre, nous retrouvons le titre complet du légat impérial, tel que nous avons dit qu'il avait pris l'habitude de le porter, vers la fin du second siècle et le commencement du troisième,

SES PROVINCES AFRICAmES 301

après que la province de Numidie eut été définitivement et officiellement séparée de la province d'Afrique : et ce titre est celui-ci : Legatus Augusii pro prœtore legionis tertiœ Augustce, prœses provinciœ Numidiœ.

L'inscription de Martialianus appelle d'ailleurs notre attention sur un fait intéressant qu'il importe, en passant, et l'occasion venue, de mettre en lumière. Martialianus est appelé consul dans l'un et dans l'autre des deux cursus honorum que nous avons cités de ce personnage. Il n'est pas le seul légat de Numidie qui soit arrivé au consulat en quittant l'Afrique : bien au contraire. La légation de Numidie était un emploi considérable, et, d'ordinaire, le légat commandant la troisième légion et gouverneur de Numidie était nommé consul au sortir de sa charge. Nous avons, de cet avancement glorieux, qui était habituel et comme réglé, des preuves nombreuses dans les inscriptions, — et tout d'abord les deux inscriptions de P. Martialianus, qui, vraisemblablement, lui ont été élevées par les habitants de Thamugas et de Girta à l'occasion de son consulat. Telles aussi ont été sans doute la cause et l'intention qui ont fait ériger un monument semblable (I. A. 26) en l'honneur de M. Yaterius Maximianus, legatus Augusti pro prsetore legionis tertise Augustae, consul, presses rarissimus; et celui-ci encore (I. A. 44) — hommage délicat non plus au légat lui-même, mais à sa femme : Statise Agrippinse conjugi Modii Justi, legati Augusti pro preetore, consulis. Encore pourrait-on supposer que ces différents personnages n'aient pas obtenu le consulat immédiatement après leur légation de Numidie; l'inscription les appelle consul, sans désigner l'époque où ils ont obtenu cet honneur, et il serait permis de croire qu'après quelques années d'intervalle, les habitants de leur ancienne province, reconnaissants des services rendus et fidèles au passé, apprenant le grand honneur obtenu par leur

gouverneur d'autrefois, lui offrent ce témoignage d'un durable et lointain souvenir. Mais toute hésitation disparaît devant les nombreuses inscriptions qui nous montrent les légats de Numidie encore en charge et décorés, sur des monuments élevés sans doute à cette occasion, du titre de consul designatus. A Lambèse, par exemple, un légat impérial célébrait en quelque sorte lui-même son propre avancement en offrant à Jupiter et à Silvain deux dédicaces, deux ex-votos peut-être, qu'il plaçait dans le temple d'Esculape, et où il mentionnait le consulat auquel il venait d'être désigné : Jovi Valenti (I. A. 29) — Silvano Pegasiano (I. A. 30) Decimus Fonteius Frontinianus Lucius Stertinius Rufinus ^ legatus Augustorum pro prsetore consul designatus. Puis, dans deux inscriptions analogues trouvées près du forum de Lambèse, c'est — évidemment en l'honneur du même événement — un centurion de la 3« légion qui élève un monument au légat consul désigné ; la mère d'un officier qui adresse un semblable hommage à la femme de l'heureux gouverneur (I. A. 31, 32). Ailleurs (I. A. 54 et 55), le légal consul désigné associe toute sa famille aux remerciements qu'il adresse aux dieux , et sa dédicace mentionne avec lui sa femme et ses enfants. Les légats mentionnés dans les inscriptions 39, 47, 56, 57, etc., sont également consuls désignés. Enfin j'ai retrouvé à Troesmis, dans la Mésie Inférieure, comme légat impérial gouverneur, un ancien légat de Numidie, Sextus Julius Major, lequel, alors qu'il était à la tête de la légion 3« Augusta, avait fait construire, aux frais des quatre colonies Girtéennes, les ponts de la voie qui conduisait de Cirta à Rusicade ^. Or, la Mésie Inférieure, où nous le retrouvons, étant une province consulaire, il fallait que,

1. Ces séries, ces kyrielles vaniteuses de noms que l'on emprunte à toutes ses parentés, deviennent fort à la mode à un certain moment de l'empire.

dans l'intervalle qui avait séparé pour lui cette dernière magistrature du commandement de l'armée d'Afrique, qui n'était qu'une fonction prétorienne, il eût exercé le consulat. 11 y a toute vraisemblance pour que, comme la plupart de ses collègues, il l'ait en effet obtenu au sortir de sa légation de Numidie ^

Je n'insiste pas davantage : on voit que d'ordinaire le consulat attendait, à l'expiration de leur charge africaine, et comme récompense d'un commandement qui passait pour considérable et difficile, tous ceux des légats de Numidie qui semblaient n'être pas demeurés au-dessous d'une pareille tâche.

Donc, au temps d'Alexandre Sévère, le titre officiel du légat gouverneur de la province de Numidie est celui-ci : legatus Augiisti pro prœtore provinciœ Numidiœ, auquel on ajoute volontiers, et même officiellement, la qualification plutôt honorifique de prœses. Ce titre, Léon Renier l'explique comme mot à mot et il en interprète ainsi à la fois le sens et l'emploi. Le général commandant la légion d'une province était en même temps gouverneur, lorsque cette province n'avait qu'une légion; lorsqu'au contraire il y avait plusieurs légions dans la province, on y plaçait un gouverneur d'un rang supérieur à celui des divers commandants militaires, et qu'on prenait à cette intention non plus seulement parmi les anciens préteurs, mais parmi les personnages consulaires. Or la province de Numidie n'avait qu'une légion, la troisième Augusta; aussi la nouvelle formule adoptée par le légat gouverneur de Numidie devait-elle être parfaitement comprise des contemporains; ils savaient bien que le légat impérial propréteur de la province était en même temps le commandant de la légion et des autres troupes cantonnées dans la Numidie, ainsi que dans les pays qui en

1. Archives des Missions, t. IV, 1867. Rapport sur une mission épigraphique en Moldavie et en Valachie, par M. G. Boissière, p. 202.

dépendaient militairement; ils savaient bien que le gouverneur de la province et le général ne faisaient qu'un. Les deux fonctions s'entraînaient l'une l'autre dans la pratique administrative, et les deux titres pouvaient mutuellement se remplacer dans le langage officiel et dans les inscriptions. Qui disait l'un, disait l'autre. Aussi était-il naturel que le plus important éclipsât peu à peu et fît disparaître le moindre, et que la mention du commandement militaire s'effaçât devant la dignité de gouverneur. C'est ce qui explique comment l'inscription où Martialianus est appelé légat impérial, commandant de la 3* légion, est la dernière connue où figure le commandement militaire du légat de Numidie. Mais il faut bien remarquer ceci : c'est que le titre seul disparaît : l'autorité reste ; et, tant qu'il y aura des légats de Numidie, ils seront revêtus du même commandement militaire. Nous en avons plus d'un exemple : bornons-nous à celui de Gapellien, le vainqueur des Gordiens, et qui les a vaincus, on le sait, avec l'aide de la troisième légion : or, à quel titre la commandait-il, si ce n'est comme légat de Numidie?

Une inscription postérieure, puisqu'elle est de 256 ou de 257^ nous montre encore à la tête de la légion le gouverneur de Numidie, qui continue à s'appeler légat impérial propréteur. Il s'agit d'une statue élevée au dieu Mars, au dieu de la guerre, en l'honneur de la 3« légion, par un centurion primipile, et que dédie le légat impérial propréteur. La mention, sur ce monument, du légat gouverneur indique bien nettement qu'il est en même temps le chef de la légion ; c'est même à ce titre surtout qu'il figure sur un monument que l'on peut appeler militaire. Quant à la date de l'inscription, elle nous est fournie par les surnoms que porte la légion troisième Augusta, qui y est appelée Valerina, Galliena, Valeriana, et par le titre du légat qui y figure comme le représentant de trois

empereurs, legatus Augustorum trium pro prsetore. Ces trois Augustes sont Yalérien, Gallien et le fils aîné de Gallien, P. Cornélius Yalerianus *^ de très-bonne heure associé à l'empire, envoyé par son père pour comprimer la révolte de Postumus en Gaule et en Pannonie, et pris et tué par Postumus en 258. (I. A. 4073.)

Une inscription de deux ou trois ans plus récente — elle est de l'an 261 — confirme le même fait; le légat impérial propréteur, gouverneur de la province de Numidie, élève^ dans le temple d'Esculape à Lambèse, en l'honneur de Jupiter très-bon, très-grand, et des autres dieux et déesses, un monument qui rappellera sa reconnaissance envers les divinités immortelles, et le souvenir de succès militaires qui semblent avoir été considérables. L'inscription, qui est des plus intéressantes, est formelle; quatre puissants chefs indigènes, unissant leurs efforts , ont envahi la Numidie : le légat les bat en trois rencontres et les met en complète déroute (LA. 101) ^

Dans ces différentes inscriptions, le gouverneur est toujours qualifié de légat impérial, vir clarissimus, c'està-dire de rang sénatorial; et, bien qu'il ne mentionne pas son commandement militaire par la raison toute simple que j'en donnais tout à l'heure, il n'en est pas moins manifestement le général en chef des troupes cantonnées dans la province de Numidie, puisque nous voyons, dans l'inscription 4073, le légat Veturius Yeturianus faire la dédicace d'un ex-voto offert au dieu Mars par un des officiers placés sous ses ordres, et que, dans l'inscription 101 , le légat G. Macrinius Decianus remercie lui-même les dieux qui l'ont aidé à réprimer l'insurrec-

1. C'est à ce P. Cornélius Licinius Valerianus que la colonie de Thamugas élève un monument reproduit dans les inscriptions de l'Algérie au n° 1510. Voir aussi les inscriptions 1508, 1509, 1511.

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