‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 149 sur 156 · Am. Thierry. Tableau de l'Empire romain, p · texte numérisé non relu

Am. Thierry. Tableau de l'Empire romain, p

gence, fine et déniaisée; elle garde dans le sang de ses veines un je ne sais quoi d'aventureux, de hardi, de plus alerte et de plus primesautier qu'y ont mis ces courageux pionniers qui les premiers ont affronté, les premiers conquis et dompté cette terre d'abord si redoutable, intrépides colons des plaines humides et fiévreuses couchés dans les sillons mortels, soldats de la bataille d'Isly et de l'assaut de Constantine, fonctionnaires d'esprit plus curieux, d'humeur plus énergique et plus rénovatrice; elle porte dans le cœur une force généreuse et féconde, je veux dire ce double et ardent patriotisme dans lequel elle aime à confondre et le souvenir de la vieille France et le culte de la France nouvelle. Puisse ce chmat heureux, ce ciel limpide et caressant, les horizons gracieux de cette mer bleue et de ces poétiques montagnes, si propices à ces fruits charmants du goût, de l'imagination et des arts, ne point gâter pourtant cette force native, ne point amollir peu à peu cette virilité originelle; puissentils, tout en laissant à ce pays favorisé et comme à ce génie de l'Algérie contemporaine, tous ces aimables dons qui parent, qui égaient et embelHssent l'existence, ne rien diminuer de ce ressort et de cette énergie, de ces armes enfin que, dans ce combat de la vie moderne, ne peuvent plus quitter, sous peine de déchéance, ni les hommes, ni les nations !

J'ai montré avec quelque insistance, dans la troisième partie de cette étude, comment, son grandiose édifice une fois terminé, Rome s'était bien gardée d'en remanier prématurément le plan et l'ordonnance, comment elle en avait, pendant de longues années, respecté le savant agencement. L'essai, un simple essai d'Auguste, dure encore, à travers tout le règne de Tibère, jusqu'à une fantaisie^ fort avisée d'ailleurs, de l'ombrageux Galigula : Galigula invente cette curieuse fiction de l'unité des possessions romaines d'Afrique, sur laquelle j'ai cru

devoir donner d'assez minutieux détails ; en réalité il dépouille le Sénat du plus beau et presque du dernier fleuron de sa couronne : il lui dérobe ingénieusement la prépondérance en Afrique; sur la tête du proconsul amoindri et désormais gouverneur purement civil, il fait planer Tombre et la menace du légat impérial, commandant de l'armée d'Afrique, dont les droits, les pouvoirs militaires excèdent, en toute légalité, les limites de sa province propre, ou mieux, comme le veut la fiction, de son diocèse de Numidie. Souverain maître chez lui, c'està-dire sur le territoire de l'empereur , le légat sera le maître aussi sur les domaines du proconsul, dans la province du Sénat.

Cet artifice de construction, ce remaniement si heureusement trouvé par l'imagination soupçonneuse de l'architecte impérial se prolonge pendant cent cinquante ans, et ne cesse, à ce qu'il semble, qu'avec la fin du second siècle, avec le principat de Septime Sévère. L'empereur africain tourne d'abord les yeux vers sa patrie, et, par une mesure d'ordre qui paraît lui avoir été familière, et qui ne peut sans doute avoir été que très-bienveillante, il proclame, au grand jour, l'autonomie latente de la province de Numidie, l'indépendance des deux gouvernements voisins ; il laisse d'ailleurs au légat impérial le plus clair de sa force et le meilleur de son prestige, le commandement de la troisième légion, dont le quartier général est à Lambèse, et de toutes les troupes auxiliaires qui sont comme les ailes de ce grand corps. 70 ans après , le gouverneur de Numidie est toujours le légat de l'empereur, un personnage sénatorial, un homme clarissime, qui a passé déjà par les honneurs de la préture et qui est, par l'éclat de sa charge africaine, comme désigné pour la magistrature suprême, le consulat.

Mais nous sommes tnaintenant arrivés à l'heure des

changements, des réformes, des tâtonnements, des expériences, à la veille de cette crise administrative et politique qui fait l'effet d'abord de je ne sais quelle triste et obscure anarchie, et où l'on reconnaît toutefois la lente et progressive élaboration de ce vaste système qui recevra son organisation définitive et son couronnement officiel dans la double constitution de Dioclétien et de Constantin. Et quelles sont donc encore, même dans cette période toute de transiti-on, les vicissitudes de la province qui nous a surtout occupé, et des pouvoirs publics qui l'administrent? Est-ce donc qu'ils en soient réduits à l'épreuve presque quotidienne des remaniements incessants, à la gêne, à l'incertitude, à l'impatience anxieuse des modifications sans lendemain, des institutions provisoires et dénuées de vitalité? La Numidie subit, comme toutes les provinces de l'empire, le contre-coup de ce despotisme impérial, de cette méfiance systématique de l'autorité centrale, qui maintenant amoindrit partout l'autorité provinciale, qui la divise, la morcelle, et qui ne s'en prend pas seulement aux fonctions mêmes, qu'elle partage et qu'elle avilit, mais qui, logiquement, change aussi et abaisse en quelque sorte le niveau dans la hiérarchie des personnes et dans le choix des magistrats, disons le mot propre désormais, dans le recrutement des fonctionnaires. Mais encore l'organisation nouvelle est-elle née viable et va-t-elle indéfiniment se prolonger. Notre province aura maintenant, comme l'Afrique naguère, deux chefs, deux gouverneurs : l'un, fonctionnaire civil, homme perfectissime, une façon de préfet moderne, chargé de l'administration proprement dite ; l'autre, personnage militaire, également sorti de l'ordre équestre, officier supérieur ou général peut-être, commandant la troisième légion, mais ne disposant point d'autres forces. Or, sous des titres différents, avec de simples changements de noms, de formules et comme

d'étiquettes, cet état de choses durera, somme toute, et, tel quel, à peu près, il se maintiendra jusqu'au bout. Qu'importe, en effet, que l'administrateur civil reprenne pour un temps son vieux nom de légat impérial propréteur, puis le perde pour se parer de celui de consuïaris, ou même pour s'affubler de la gloriole vide du vain titre de sexfascalis? Il ne recouvre plus ces attributions militaires dont il était si fier et surtout si fort autrefois, et ce redoutable cumul de sa double puissance passée. Qu'importe à son collègue militaire d'être, successivement, chargé comme préfet des confins du territoire numide, duc ou comte de la frontière : il n'a plus dans la main qu'une puissance restreinte, qu'un service précis et spécial : il n'aura plus le double imperium, il ne sera plus gouverneur.

Où donc chercherons-nous les causes qui ont ruiné le grand édifice, qui l'ont lentement et sourdement miné, et qui enfin l'ont jeté à terre ? On n'attend point sans doute que j'ose, humble narrateur que je suis, revenir, après tous les illustres maîtres, sur ces grandes causes générales qui ont préparé le déclin, précipité la décadence et l'écroulement de l'immense Empire et de toute cette grandeur romaine. Mais Rome n'a-t-elle donc pas, sur ce point de son univers, j'entends dans ce vaste et beau domaine d'Afrique qu'elle s'était si prudemment annexé , si laborieusement assimilé , trouvé quelque danger secret, quelque obstacle particulier? Quel est donc le grain de sable imprévu où elle s'est heurtée ; quelle est la faute qu'elle a commise ?

Il est facile ici de disserter sur cette chute, de philosopher sur ce dénouement, même de triompher de cette ruine. Parmi ces griefs de l'histoire, parmi ces préjugés peut-être, il en est un plus spécieux, un peu plus répandu que d'autres, et qui mérite qu'on y réponde. Rome, a-ton dit, a-t-elle donc suffisamment tenu compte des diffî-

cultes spéciales que créait à sa domination la résistance opiniâtre, indomptable, d'une population autochthone plus remuante que pas une autre, plus indocile au joug de l'étranger, plus éprise de son indépendance, plus fière de son antique liberté ? Rome a-t-elle assez ménagé ce puissant et généreux élément berbère ? a-t-elle daigné se préoccuper de ces haines et de ces intérêts indigènes? A-t-elle consenti, ne fût-ce que par politique, à se mettre en contact avec ces vaincus frémissants? A-t-elle fait assez d'efforts pour les attirer à elle, pour leur adoucir Tamertume de la servitude, pour diminuer ces répugnances farouches, pour apprivoiser, en un mot, ces nobles et orgueilleux descendants de Massinissa et de Jugurtha ? — C'est là un point trop grave et trop délicat pour que je ne m'y arrête pas en finissant, et ne mette pas sous les yeux du lecteur les indications, rares d'ailleurs et d'autant plus précieuses, que l'archéologie, ici comme bien souvent, met à la disposition de l'histoire cette fois encore silencieuse.

Au sud de Médéah, à moitié chemin entre cette ville et Boghar, est le village de Bérouaghia. Léon Renier l'a visité en 1852. « Évidemment, écrivait-il dans un de ses savants rapports, une ville assez considérable a existé en ce lieu : sur un espace de plus de deux kilomètres en tous sens, le sol est parsemé de débris de poteries, de fragments de briques et de tuiles romaines. Mais, si c'était une ville assez étendue, ce n'était ni une ville riche, ni une belle ville. On n'y remarque en effet qu'en un seul endroit une certaine quantité de pierres de taille, et cet endroit est le petit plateau sur lequel s'élèvent aujourd'hui les bâtiments de la Smala. »

Entre autres monuments, toutefois, L. Renier y découvrit six inscriptions assez importantes, appartenant aux règnes de Commode, Septime Sévère, Hélagabale et Gordien le Jeune. L'une d'elles lui donna le nom antique de la localité, Tanaramusa castra^ et cette indication fut confirmée par d'autres monuments qui prouvent également que cette ville était le lieu de garnison d'un corps de cavalerie auxiliaire, Ala, portant le numéro III, mais dont le nom a été complètement effacé par le temps.

« Les magistrats qui ont érigé ces monuments, fait justement remarquer Léon Renier, prennent tous le titre de princeps^ et il les ont érigés en reconnaissance de leur élévation à cette dignité, ob honorem principatus. La population de Tanaramusa n'était donc pas alors formée de citoyens romains, le principat n'étant point une des dignités dont se compose la série, aujourd'hui parfaitement connue, des magistratures municipales. Le style et l'orthographe de ces inscriptions viendraient au besoin à l'appui de cette conclusion ; on lit dans l'une d'elles : « I. 0. M.ceterisque dis deabusquce, pro sainte adque incolumitate Vidoriasque domini n. sanctissimi imp. M. Antoni Gordiani, pii, felicis, invicti, Aug. et Sabinise Tranquillinae Aug. conjugis Augusti nostri, totaquœ domo divina eorum. » Sur aucune d'ailleurs on ne trouve la mention du décret des décurions qui, dans une ville municipale, eût été nécessaire pour autoriser l'érection de semblables monuments.

« C'est là un fait très-important pour l'histoire de la domination romaine en Afrique ; il prouve qu'à une époque où le droit de cité avait été donné à tous les habitants de l'empire, on n'avait pas cru pouvoir l'accorder aux habitants de la grande Kabylié, aux limites de laquelle sont situées les ruines de Tanaramusa, et il explique pourquoi ce pays contient, comparativement

avec le reste de l'ancienne Maurétanie Césarienne, si peu de ruines romaines *, »

Ainsi, les principes auraient été les magistrats, ou, si l'on veut, les chefs, les administrateurs des pays et des territoires qui ne jouissaient pas du droit de cité romaine. Or, l'on pourrait sans doute reconnaître et un titre analogue et des fonctions équivalentes dans un monument où figurent deux magistri quinquennales Kas- Ulli, et que l'on a trouvé près du village de Zurich, à quelque distance de Çherchell, au milieu d'une vallée étroite et enfoncée qu'ont troublée récemment encore les sanglantes violences de l'insurrection, Il y avait là quelque village fortifié, quelque petite place d'armes gardant le défilé et la route qui conduit de la plaine de la Mitidja à la ville de Gherchell, et ce Kastellum n'était ni municipe, ni colonie : c'aurait donc encore été là un territoire d'exception, une région suspecte et hostile, où ne régnait point le droit commun. (I. A, 4036.)

M. Henzen admet tout d'abord les ingénieuses conclusions de Léon Renier ; mais il y fait quelques réserves. A ces magistrats principes de Tanaramusa castra, il oppose plusieurs exemples de dignités semblables trouvées dans des localités africaines gouvernées par des duumvirs ou connues comme colonies, qui se trouvaient par conséquent dans des conditions toutes normales et en pays pleinement romain.

A Kalama même, par exemple, les habitants élèvent un monument à la victoire de l'Empereur, et la dédicace est datée du pontificat d'Asmun, fils de Muttieumbal, et d'Urbanus, fils d'Auchusor, ainsi que du principal de Pudens, frère de cet Urbanus ou fils d'un personnage de même nom ^ (I. A. 2773). A Kalama encore ,

2. Encore pourrait-on, contrairement à l'avis de M. Henzen, et dans le sens de Léon Renier, faire remarquer que, si le monument est de

L. Renier croit voir lui-même un subprinœps dans un certain Saturninus qui, de ses deniers, érige un monument quelconque (I. A. 2774). Or Kalama figure, dans toutes les inscriptions connues, ou comme municipe, ou, plus tard, comme colonie.

Une inscription de la basilique de Guiculum (Djémilah) consacre le souvenir d'un vœu de Flavius Félix , vir clarissimus, ex principibus (I. A. 2543). Or les monuments mentionnent et la respublica^ et le splendidissimus ordo coloniœ Çuimlitanorum, et les décrets des décurions qui prennent à tâche d'embellir leur élégante petite ville. A Oppidum Novum (Aïn Khadra, sur le GhélifF, au sudest de Milianah), un même personnage porte, dans la même inscription , les titres d'édile , de duumvir , de duumvir quinquennal, honoré de toutes les dignités municipales, omnibus honoribus functo, et celui de pri^iceps de la localité, principi loci. Et, par surcroît, ce magistrat-princeps est inscrit dans la tribu Quirina î Enfin, dans les ruines voisines du pont du Ghélifi", sur la route de Mostaganem au Dahra, dans l'ancienne Quiza, municipe devenu colonie, un personnage, qui élève un monument à la mémoire de son fils, s'intitule « princeps patriœ suœ, dispunctor reipublicae Quizentium et curator, patronus provinciae. »

Mais, ces restrictions une fois faites, M. Henzen se plaît à reconnaître, dans deux inscriptions de Diar- Mami, chez les Iflissen, en pleine Kabylie, la mention d'une charge manifestement originale et africaine : c'est celle de deux principes ex castello Tulei, de noms singulièrement barbares, ou, si l'on aime mieux, berbères, et dont la présence et le titre, dans un pareil milieu et comme au foyer même de la vie indigène, donnent

Kalama, les personnages sont des indigènes, préposés peut-être par Rome à des tribus du voisinage, et qui, en bons fonctionnaires romains qu'ils sont, fout montre de leur zèle et de leur fidélité par un hommage public à l'Empereur.

en effet une bien grande force à l'hypothèse émise par Léon Renier (I. A. 4291 et 4292). Ceci est plus probant encore (I. A. 1824). C'est un monument élevé « à un cher et illustre ami , lequel a parcouru toute la carrière des dignités de Girta, sa patrie, par Florus, fils de Labeon, prinœps et undecim primus gentis Saboidum. » Ici même, on le voit, est mentionné le nom de la tribu ou de l'agglomération de tribus dont ce personnage était le princeps.

Il y a donc lieu , à ce qu'il semble, de distinguer, dans les inscriptions de l'Algérie , deux sortes de principats et comme deux catégories de principes. Il paraît bien y avoir eu, dans certaines villes romaines ou latines de l'Afrique, comme dans beaucoup de municipes et de colonies des autres provinces, des principes que l'on pourrait appeler municipaux. Encore ce principal d'Afrique semble-t-il avoir eu une importance, une signification particulière ; alors que le princeps , dans les autres provinces, doit être considéré comme un vir principalis, primarius, comme un des primates de la localité, plutôt que comme un magistrat revêtu d'une dignité spéciale, il n'est pas douteux qu'en Afrique, à voir ces monuments élevés ob honorem principatus, à voir cette inscription surtout qui est datée d'un de ces principats municipaux (I. A. 2773), il ne faille entendre là, toutes proportions gardées, une dignité analogue à celle, par exemple, de princeps senatus^ et qui se conférait à une personne seule et pour un temps déterminé.

Mais, à côté de cette magistrature bien connue, et dont l'index du recueil d'Orelli nous donne de nombreux exemples, il y a eu aussi, en Afrique, à titre nouveau, particulier, exceptionnel, ce qu'on pourrait appeler le principat indigène; il y a eu, dans les territoires mal soumis, dans les pays que nous appellerions aujourd'hui pays de commandement, à la tête de certaines tribus à

demi rattachées à l'empire , des chefs spéciaux , des magistrats et des administrateurs extraordinaires, des principes enfin chargés de gouverner les peuplades, les régions ou les places, castella, qui ne jouissaient pas du droit de cité romaine.

On peut même entrevoir quel était le rouage principal qui faisait fonctionner cette administration particulière. Un de ces principes porte, nous l'avons vu, le titre de undecimprimus gentis : ce titre fait supposer une sorte de petit sénat, de petite assemblée locale, de djemâa, formée peut-être des anciens du pays, et dont le princeps était le président. Notre expérience contemporaine ne dément pas ces conjectures de la science ; on sait que chaque ville, chaque village berbère est un petit centre ayant ses lois et coutumes particulières, et sa djemâa, ou conseil, présidée par un chef élu. Les bons juges nous font voir le kabyle foncièrement démocrate, fort attaché à son muni* cipe, c'est-à-dire à ses libertés municipales, à ses notables, à son chef élu, et nous représentent comme une grave maladresse l'expérience impohtique qui a consisté à imposer des caïds arabes aux populations kabyles, oc Nous avons le bonheur, disent-ils, de trouver plus ou moins bien constituée, selon le pays, une organisation communale qui est à la fois poh tique et administrative; il nous faut respecter cette organisation plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici, il nous faut l'encourager, la perfectionner avec discrétion et éviter tout ce qui peut y porter atteinte. » Et ils conseillent « de surveiller, de maintenir, et de diriger les populations kabyles avec les djemâa choisies par les habitants eux-mêmes et présidées par un chef nommé à l'élection. La seule précaution à prendre est d'avoir le plus de monde possible dans ces djemâa et de toujours traiter les affaires sur place , en public et par devant le plus d'auditeurs que l'on peut réunir K i>

1, L'Algérie assimilée : passim.

Sommes-nous donc là si loin de ce mode d'administration antique que semblent nous révéler quelques-unes des inscriptions que je viens de commenter? Et ces traits empruntés à une peinture des mœurs berbères contemporaines , ne jettent-ils pas quelque lumière sur les mesures politiques que Rome crut devoir employer visà-vis de cette race aux coutumes en effet persistantes, de cette société demeurée fidèle à elle-même? Ces deux principes indigènes que nous avons trouvés à Gastellum Tulei, au milieu de cette belliqueuse région des Isaflenses, nos Flissas d'aujourd'hui, et administrant la contrée de risser, ne sont-ils pas deux de ces chefs élus que la tolérance ou l'habileté romaine a laissés à la tête des populations qui les avaient librement choisis et nommés? Quant à cet autre magistrat, dont le titre est le même, prinçeps gentis Saboidum, mais dont la naissance et le nom sont purement romains, Florus, fils de Labeon, qui figure, dans l'inscription de Girta, comme administrateur de ces tribus des Saboïdes, qu'est-ce autre chose qu'un fonctionnaire, un magistrat non indigène que Rome a préposé au gouvernement d'une région qui probablement l'inquiète et où elle croit prudent d'intervenir directement et d'agir sans intermédiaires ? « Les Kabyles haïssent profondément les chefs arabes et leurs errements aristocratiques. Au contraire l'ofïicier français leur répugne beaucoup moins ; ils ne tardent pas à l'estimer et à le supporter facilement, quand ils le connaissent bien et qu'ils lui voient appliquer sérieusement les principes démocratiques, qui sont la base de nos lois françaises. Si cet officier n'a ni morgue ni brusquerie, s'il est facilement accessible et également bienveillant pour tous, s'il sait surtout écouter avec patience et avoir Tair de s'intéresser à une affaire de quelques sous, il ne tarde pas à acquérir une influence très-réelle dans le pays, et cette influence est acquise le jour où les Kabyles, sans exception, cessent de le dési-

gner par son grade ou par sa fonction, pour le désigner par son nom de famille *. » Ce sont là, on le voit, des postes d'honneur et de confiance : les Romains, sans aucun doute, y choisissaient leurs hommes. Que si l'on voulait, à ce point de vue même, tirer encore parti de l'inscription de Gonstantine, y aurait-il quelque subtilité à faire remarquer que l'ami de ce personnage Girtéen, de ce Marcus Goculnius, qui, après avoir parcouru tous les honneurs municipaux de sa patrie^ y compris le flamonium, avait été désigné pour la questure et décoré d'un laticlave par l'empereur, devait être lui-même un homme distingué, et qui peut-être avait, lui aussi, attiré l'attention du prince ?

11 paraît donc certain que, si cette constance de principes et cette unité dans les vues, qui dirigeaient partout la politique romaine, introduisirent dans les provinces d'Afrique tous les emplois, toutes les magistratures que nous retrouvons également dans les autres provinces de l'empire, — en présence des conditions spéciales et, pour ainsi dire, de la physionomie particulière qu'offraient au peuple conquérant certaines parties surtout de sa conquête, laNumidie et les Maurétanies, par exemple, le bon sens et la sagacité des hommes d'Etat romains durent reconnaître d'assez bonne heure la nécessité de quelques innovations administratives, l'opportunité de recourir à des fonctions exceptionnelles, à des agents sui generis^ et en quelque sorte adaptés, appropriés à la population nouvelle qu'il s'agissait de gouverner. Sans doute, une grande partie des territoires annexés, notamment dans la Numidie, était solidement occupée par une population qui, si elle n'était pas toute romaine, était du moins romanisée et s'était peu à peu, pendant la lente et circonspecte élaboration de l'annexion définitive, presque entièrement

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