‹ Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de NumidieChapitre 150 sur 156 · L'Algérie assimilée : passim · texte numérisé non relu

L'Algérie assimilée : passim

rapprochée et assimilée; mais encore, sur certains points, d'un accès moins facile, mieux défendus par la nature ou par une obstination plus résistante, se maintenaient des enclaves indigènes, et grondaient ou frémissaient sous le joug un grand nombre de ces tribus que les Romains appelaient de ce mot juste et ingénieux dans le vague même de l'expression, nationes ou gentes. Ces tribus, ces peuplades, ces confédérations berbères étaient bien englobées dans le pays soumis et annexé ; elles étaient bien comprises dans la province; mais si elles n'échappaient point complètement à la domination du vainqueur, à coup sûr elles défendaient de leur mieux leur vieille et chère indépendance, et gardaient avidement les restes de leur ancienne autonomie. Plus d'un de ces petits peuples n'obéit jamais que de nom, et plus d'un de ces chefs ne prêtait aux puissants empereurs qu'un hommage qui ne l'entrainaît guère au-delà.

Ammien MarceUin nous fait voir^ sous le règne de Valentinien, quelques-uns de ces fiers et libres vassaux (29, 5, 2); et, si ces liens s'étaient relâchés avec le déclin de la puissance et de l'autorité romaines, il est certain que, dans quelques contrées particulièrement rebelles, plus fermées, plus reculées, chez les peuples plus belliqueux et plus opiniâtres, dans les asiles impénétrables de l'Aurès et du Djurdjura par exemple, la soumission n'avait jamais dû être que presque purement nominale. On a retrouvé, gravée sur un rocher, au col de Fdoulès, sur la route de Djidjelli à Gonstantine, dans ces pays si peu ouverts et si mystérieux même aujourd'hui, une inscription fort endommagée par le temps, qui a bien l'air cependant de rappeler quelque heureuse expédition dans ces sauvages contrées, et quelque victoire remportée sur ces indigènes presque insaisissables. On y peut entrevoir le titre d'un grand chef de ces régions : rex gentis Vculamani (orum) ; or, môme après sa défaite, quelle pouvait

être robéissance, quelles étaient les obligations de ce roi des montagnes africaines, retranché dans ce fief inaccessible? Quelques-uns de ces chefs, autrement ambitieux, dédaignaient ces petits commandements obscurs, et cherchaient un plus grand théâtre : le fameux Lusius Quietus, que j'ai pu mentionner dans ce récit, n'était, à l'origine, que l'un de ces chefs indigènes tolérés ou subis par Rome ; méprisant ces honneurs vulgaires, il aspire aux dignités romaines, et devient, on l'a vu, consul, gouverneur de province, et l'un des personnages considérables du règne de Trajan et de l'époque d'Hadrien, lequel crut devoir le faire mettre à mort. Mais c'étaient là des défections rares et des chances extraordinaires; la plupart des chefs indigènes se contentaient de leur autorité locale, et l'exerçaient probablement en vertu d'une investiture du gouverneur romain de la province.

Et ce n'était pas seulement le caractère remuant et indocile de ces populations qui pouvait préoccuper Rome; son attention avait d'ailleurs à tenir compte de cette grande différence de mœurs et de coutumes, de législation, de langage qui séparait le vainqueur du vaincu, et qui rendait l'assimilation immédiate bien plus malaisée que partout ailleurs. Devant de pareilles difficultés, les agents romains ordinaires ne parurent point suffisants ; pour mieux pouvoir veiller au maintien de l'ordre et de la paix parmi les tribus indigènes, on créa des fonctionnaires spéciaux, revêtus d'attributions et de prérogatives particulières, et qui portaient plutôt en eux le caractère de l'autorité militaire : c'étaient des prœfecti choisis en général parmi les officiers, et qui étaient chargés d'entrer directement en relations avec les indigènes, de faire sentir de plus près l'action du pouvoir central et de représenter sur place et plus énergiquement l'autorité du gouverneur. C'est ainsi que nous trouvons dans Gruter (385,6) un préfet de cohorte qui ajoute à ce titre celui-ci,

lequel paraît clair et formel : (s.prœfectus nation {ibus) GœtulicisArsen. quse suntinNumidia. » Ainsi encore, dans une inscription de Kalama (I. A. 2715), figure un personnage romain, un chevalier, qui passe la plus grande partie de sa carrière dans des fonctions africaines, remplit plus d'une procuratelle impériale, et est chargé, au moment où ce monument lui est élevé, d'administrer la tribu ou la confédération des Musulans : prœfeçtus gentis Musulamiorum. Que seraient donc ces deux personnages, si ce n'est des administrateurs de communes indigènes, comme nous dirions aujourd'hui, avec cette différence que l'un est manifestement un officier délégué à ces fonctions, et que le second paraît être un magistrat de l'ordre civil : c'est le duumvir, et le flamine perpétuel d'Ammsedara, que l'on a chargé en même temps d'administrer le territoire et les affaires de quelque grande tribu voisine.

Encore pourrait-on dire que ces emplois de praefecti ne sont guère que la reproduction de magistratures analogues auxquelles Rome a recouru dans quelques autres de ses provinces. On trouve, par exemple, dans les îles Baléares, un préfet placé sous l'autorité du gouverneur de l'Espagne Tarraconaise (Or. 732) ; on trouve un préfet d'Asturie, sous les ordres du même gouverneur (Or, 6937). Ce sont bien là, à ce qu'il semble, des magistratures du même genre et répondant aux mêmes nécessités politiques. La ressemblance de nos prsefecti africains serait plus grande encore peut-être avec ces préfets-centurions ou primipiles que nous rencontrons chez certaines peuplades de la Dalmatie (Or. 5420), de la Mésie et de la Trébellie, des Alpes-Maritimes (Or. 6938) ; avec cet offîcier-praefectus de la province de Rétie, qui porte le titre de « prœfeckis Rœtis Vindolicis vallis Pœninœ et levis armaturœ » et qui semble avoir été chargé à la fois de l'administration civile de ce district et de quelque commandement militaire (Or. 6939). Gomme les prœfecti des indigènes d'A-

frique, tous les fonctionnaires que je viens de mentionner, cantonnés dans leur petit gouvernement dis tinct, n'en étaient pas moins placés sous les ordres et sous la haute autorité du légat de la province voisine.

Que si, sur la foi de ces analogies qui ne sont point en effet discutables, on était tenté de contester l'originalité et le caractère particulier des praefecti d'Afrique, il est du moins impossible de ne pas voir et de ne pas reconnaître un emploi tout à fait nouveau dans la fonction que nous révèle la précieuse inscription suivante (LA. 4033) :

DIISMAVRIGIS M- POMPONIVSVI TELLIANVS • TRIBVS MILITIISPERFVNGTVS PROG. AVG- ADGVRAM GENTIVM. PRAEP . GLAS SISGERMANIGAE •

Ainsi, voilà un officier, évidemment un officier, tribus militas perfunctus, et prœfectus çlassis germanicœ, qui porte le titre de procurator Augusti ad curam gentium : or, que pourrait désigner ce titre, si ce n'est un magistrat chargé du gouvernement des tribus, et non point peutêtre de quelques tribus particulières, mais des tribus en général; en un mot, un administrateur des affaires indigènes, un officier attaché aux bureaux numides?

M. Pomponius avait sans doute longuement servi en Afrique ; il connaissait de longue date et avait manié l'élément indigène; il avait fait là sa carrière, et, par cette expérience et cette aptitude toutes spéciales, il avait appelé sur lui l'attention de l'empereur.

J'ajoute que la dédicace même du monument est une preuve de plus du caractère particulier des fonctions si intéressantes que remplissait ce personnage. C'est aux dieux indigènes que s'adresse ce fonctionnaire, chargé en effet des intérêts et des affaires indigènes : diis mauricis.

N'y ii-t-il point là, évidemment, bien plus qu'une concession politique, bien plus qu'une complaisance administrative, — je ne sais quelle comédie de piété respectueuse à l'égard des divinités qu'adoraient les gens de ces tribus, je ne sais quelle momerie du chef à l'adresse de ses administrés ? Et ces ménagements si habiles ne sontils pas bien dans l'esprit de cette religion romaine si patiente, si tolérante, si peu exclusive et si peu fanatique, qui ne fut guère, dès l'origine, qu'un instrument de gouvernement, et dont le Panthéon large ouvert accueillit toujours si volontiers les divinités étrangères?

Il importe, en eJffet, de toucher ici, ne fût-ce qu'en passant, ce point d'ailleurs connu, et d'indiquer ce trait si souvent relevé de la politique romaine, j'entends cette tolérance rehgieuse qui la faisait s'accommoder si bien de tous les cultes, et qui, dans le Nord de l'Afrique comme partout ailleurs, aplanit entre les vainqueurs et les vaincus cette autre cause si redoutable d'hostilités, de conflits, d'éloignement presque irrémédiable, les dissidences religieuses. On ne saurait trop le faire remarquer : le polythéisme romain ne devint en quelque sorte que malgré lui tracassier et persécuteur. Au premier siècle de l'empire, le christianisme est chose parfaitement légale ; les catacombes sont connues et tolérées du gouvernement romain, et se prolongent impunément. Les chrétiens ne sont point inquiétés pour la sépulture de leurs morts, chose sacrée chez les anciens ; on assimile la nouvelle secte à ces sociétés, à ces confréries qui se formaient dans la classe pauvre pour assurer à tous les associés cette suprême consolation d'une sépulture décente. Ces associations funéraires se plaçaient toutes sous le patronage d'une divinité : elles étaient donc, en même temps, des associations religieuses. Les premières églises chrétiennes sont de véritables collegia funeraticia. On se réunissait tous les mois, on prenait un repas en commun ;

les chrétiens disaient : des agapes. Bref, ce sont là des réunions autorisées : le gouvernement laisse faire. Après le règne de Domitien, un fort long espace de temps nous sépare de persécutions nouvelles : le christianisme fait de grands progrès; les catacombes ne se cachent point : elles ont leur entrée au grand jour, dans quelque grand tombeau païen ; elles étendent librement et entrecroisent leurs vastes galeries souterraines. N'est-ce point là de la tolérance?

C'est même plus que de la tolérance : de nombreux autels découverts sur divers points de l'Algérie romaine sont consacrés aux dieux indigènes, dis Mauris, et particulièrement à la Diane Africaine, Dianœ Maurorum; à Anthée, divinité particulière à ces régions ; au grand dieu des Numides, deo Numidarum magno; à Malagbel, à Baldir, à Aulisva, que sais-je? Depuis Astarté, la grande déesse phénicienne, jusqu'à Mithra, le dieu-soleil, depuis Saturne, le dieu sombre et impitoyable vénéré à Garthage, jusqu'au protecteur des campagnes, Sylvain, particulièrement adoré dans le Sud de la Numidie, les inscriptions de l'Algérie parcourent la série presque entière des noms mythologiques qui nous sont famihers : tous les Olympes y sont représentés.

Plusieurs de ces inscriptions nous attestent la complète association des croyances locales, des traditions indigènes avec celles de l'Olympe romain : celle-ci , entre autres, qui est de Sétif, et où figurent auprès des dieux berbères les autres dieux et déesses du paganisme officiel, et peut-être Jupiter lui-même (I. A. 3302) :

PATRIISETHOSPI TIB VSDIISMA VRI GISETGENIOLOC I M • GORNEL. OGTAVI

Dans une grotte percée au flanc du Djebel-Mtaia, dans

la province de Gonstantine^ ou a recueilli douze monuments consacrés à un dieu indigène qui s'appelle Bacau ou Bacax : Bacaà Augusto Sacrum. Et cela, consacrés par qui? Non seulement par les prêtres de Thibilis (Announa), sacerdotes Thibilitanorum, et par les magistri sacrorum (I. A. 2583, 2586), qui étaient peut-être des indigènes attachés à ce culte spécial, mais par des duumvirs et par de simples particuliers qui ont tout l'air de citoyens romains et ne peuvent avoir pour Bacax qu'une dévotion, sinon de commande, au moins d'imitation et d'indifférence, et qu'une piété toute politique.

De tant de témoignages il est facile de conclure que, sur le terrain religieux, aucun froissement ne dut avoir lieu entre les maîtres de l'Afrique du Nord et les populations indigènes. Or, pour en revenir à mon point de départ, dont cette courte digression ne m'a guère éloigné, on a vu, par la création de ces magistratures spéciales sur lesquelles j'ai cru devoir insister, que, dans le domaine politique et administratif également, les Romains usèrent des mêmes précautions et des mêmes ménagements : ils essayèrent de se rapprocher des vaincus, ils créèrent des agents spéciaux destinés à mettre en contact l'autorité du conquérant et les intérêts de ceux qui lui étaient soumis, à surveiller l'obéissance des uns, à rassurer la confiance des autres, à étudier de près les aspirations, à satisfaire les légitimes besoins des indigènes. En définissant ainsi la mission de ces procuratores ad curam gentium^ est-ce que je ne rappelle pas en même temps de quelle inspiration sont sortis nos bureaux arabes ? Est-ce que, pour la forme et le fond, l'institution romaine ne peut pas faire penser, jusqu'à un certain point, à ce gouvernement spécial imaginé ou plutôt retrouvé, à 1800 ans de distance, par la politique française, — l'administration des affaires indigènes ?

En regard de ces ruines d'un glorieux passé disparu.

qui a toutefois duré tant de siècles et laissé de si grands souvenirs, ne peut-on pas, en saluant une dernière fois ces restes de l'Afrique Romaine , se demander avec quelque confiance quel sera l'avenir de l'Algérie Française, et s'il ne nous est pas permis, à nous aussi, de concevoir là et ces vastes pensées et ces longues espérances dont parle le poète? Dans une récente solennité scolaire algérienne *, un de nos jeunes et brillants universitaires a éloquemment développé ce thème heureux : il a voulu, une fois pour toutes, en finir avec cette vieille idée, aussi fausse que dangereuse, avec ce décourageant préjugé, que les Français n'ont point le génie colonisateur. Eh ! bien, ni des faits de l'histoire, ni de l'étude du fonds moral de notre race ne ressort cette condamnation inique et désolante : notre passé colonial est aussi glorieux que pas un autre, tout plein de noms illustres et dignes de mémoire, tout plein non pas seulement d'exploits et de faits d'armes éphémères, mais d'initiatives aussi intelligentes qu'énergiques, de profonds et politiques desseins, de patriotiques entreprises. Que nous ayons nousmêmes compromis le succès de notre œuvre coloniale par nos défauts héréditaires , cette habituelle mobilité d'esprit, cette promptitude d'enthousiasme à la fois et de découragement ; surtout par ce goût sédentaire, celte humeur si peu voyageuse, cet attachement au sol natal et cette passion de la terre de France qui est notre plus chère faiblesse : oui, sans doute, et qui le nierait? Mais comment méconnaître aussi tant de précieuses qualités, et l'amour du travail , et l'énergie laborieuse , et cet esprit d'audace, et cette joyeuse vaillance devant le danger? Comment surtout ne pas proclamer ce don qui vraiment nous est propre, cette force, cette vertu si française « qui est à nous et à nous seuls, la sympathie? »

1. Distribution des prix du lycée d'Alger. Discours de M" Wahl, professeur d'histoire ; allocution de M. le Directeur Général de Vilers,

Et puisqu'enfln, jusqu'à ces dernières lignes, c'est Rome dont le nom, l'exemple et la pensée doivent préoccuper cette étude, comment ne dirai-je pas que c'a pu être là un mot grec et comme une vertu athénienne, mais qui ne sont jamais passés dans la langue ni dans le génie des Romains, et combien, sur ce point du moins, l'avantage peut être à la France. Non , Rome n'a jamais eu cette curiosité affectueuse et bienveillante, ce penchant envers le prochain, cette générosité, cette chaleur de cœur, cet esprit de concorde et de fraternité, en un mot cette âme sympathique qui n'est pas seulement l'attrait et le charme, qui est aussi la force de la France. Que si coloniser, ce n'est pas seulement se jeter du droit du plus fort sur une vaste région nouvelle, dompter et refouler l'ancien occupant, l'exterminer peut-être, mais si c'est bien plutôt civiliser la terre et civiliser l'homme, si c'est remplir envers ces tardifs enfants de la famille humaine les devoirs 'de protectrice affection où sont tenus les frères aînés, si c'est faire la conquête des âmes, après avoir fait celle du sol, nulle nation n'est plus que la France capable de cette noble et généreuse mission. Rome, hautaine conquérante , maîtresse dure et pourtant bienfaisante, alors qu'elle civilisa le monde, entendit surtout le romaniser ; elle voulut , dans son orgueil fécond, faire l'univers à son image : orbis romanus ; mais alors même qu'il fut devenu romain par le langage, par les mœurs, et même par la communauté des droits, le monde no fut pourtant jamais que l'ensemble des provinœs romaines. La France estime que ce jour-là seulement elle aura mené à bien sa grande œuvre africaine, où elle aura pu faire de l'Algérie non point une autre France, non point une France nouvelle, mais une partie intégrante de son être même, un des nobles et essentiels organes de l'existence de la patrie.

Arbori infecundus.

Je sais là-dessus tout ce qu'on peut dire : Hérodote et Strabon mentionnent les richesses forestières de l'Afrique septentrionale, surtout celles de la Maurétanie ; Pline vante les forêts de cèdres de Numidie, exploitées dès la période carthaginoise ; Silius Italicus couvre l'Atlas de bois épais de pins, et Corippus est prodigue de forêts de toute sorte. M. Frédéric Lacroix (Revue afr. 1869) signale une compagnie spéciale de 60 bâtiments de commerce chargés de transporter à Rome les bois d'Afrique, idonea publicis dispositionibus ac necessitatibiis, et particulièrement destinés à la consommation des Thermes. Aujourd'hui également, les géographes calculent par milliers et milliers d'hectares les forêts de notre colonie •, tel officier ou tel savant très-digne de foi me parle avec admiration de certains massifs forestiers qu'il a longuement traversés, sous lesquels il a bivouaqué comme sous la voûte impénétrable d'une forêt vierge ; on vante h juste titre les cèdres séculaires de l'Aurès et de Teniet-el-Haad, les admirables oliviers des environs de Guelma, les chênes-liége de l'Edough, etc.... ils existent, puisque régulièrement ils brûlent. Et pourtant, je le demande à tout voyageur qui, dépassant ces jolies villes du littoral, gracieuses oasis perdues dans la verdure, pénètre dans l'intérieur du pays, n'est-il pas vrai que ce qui le frappe, c'est cette nudité du sol, cette stérilité d'arbres que constate si nettement Salluste ?

Débarquez à Alger, à Philippe ville, au moment où avril et mai. tièdes et humides encore , font éclater partout la sève luxuriante ! Quelle impression de charme, et d'ombre, et de fraîcheur! Quelle explosion en quelque sorte de feuilles, de fleurs, de pousses vagabondes! Est-il donc quelque part des sentiers plus jolis, des ravins plus ombreux et de plus aimables replis que ceux qui se cachent et circulent à travers les coteaux qui avoisinent Alger ou sur les pentes de son Frais Vallon? Est-il un parc plus riant et plus touffu, une

plus verdoyante promonade que la route où court la diligence, de Philippeville vers Saint-Charles! Les grands arbres se pressent des deux côtés : frônes puissants, eucalyptus précoces ; les bouleaux argentés cachent d'un épais rideau les sinuosités de la rivière. Mais bientôt le gracieux tableau s'évanouit : l'arbre disparaît, à mesure qu'on fuit le littoral; les coteaux se déboisent, le paysage s'attriste et s'appauvrit, et, de Philippeville à Constantine, le regard mélancolique cherche vainement quelque petit bois, quelque couronne d'arbres, quelque bouquet de verdure. Presque sur tous les points du pays, quel que soit le sens où l'on s'enfonce, l'impression sera bien la même.

En résumé, il est bien évident que le nord de l'Afrique n'est point dépourvu de bois ni d'arbres, et que le sol ne s'y refuse point aux forêts ; mais il est manifeste aussi que sa fécondité se répand davantage en productions d'une autre sorte, (jue les hautes futaies dont on parle sont comme des points perdus dans l'immensité du pays, comme des taches qui disparaissent dans la nudité de l'ensemble et ne modifient point le caractère général et l'aspect de ces étranges contrées. Ajoutons que ces riches massifs se dérobent dans les replis secrets des montagnes, dans les régions pour ainsi dire fermées et inexplorées, dans ces contrées presque mystérieuses qui avoisinent Colle, par exemple, ou Djidjelli. Pour les profanes, si l'on veut, pour ceux qui suivent la grande route et les chemins tracés, le trait de Salluste est absolument vrai : il est indispensable et caractéristique. Quelle que soit la raison de cette pauvreté réelle ou peut-être seulement apparente, soit que la Providence ait été là moins bienveillante, soit que la dent des grands troupeaux errants ou l'incurie héréditaire et la stupide brutalité d'une population que le sol et le climat de l'Afrique ont invitée de tout temps à la vie pastorale et nomade, aient gêné ou détruit l'effort de la nature, l'arbre était autrefois et est encore, en Algérie, une exception, et le caractère général et saisissant du pays, c'est bien, comme le disait Salluste, l'absence de bois et de verdure.

Cœlo terraque penuria aquarum.

Il faut encore s'entendre sur cette sorte d'avarice du ciel ; la pluie, ce don céleste, tombe sans doute, large et abondante, sur ces régions altérées ; mais par saisons et à de longues intermittences. La saison des pluies commence au plus tôt au mois d'octobre, et elle s'arrête complètement à la fin du mois d'avril, ou dans le mois de mai au plus tard. Les cieux alors se ferment et deviennent d'airain, la terre se sèche et se calcine ; la végétation brûle, jaunit et disparaît ; le sol se revêt de cendres ; les pauvres Algériens haletants appellent le retour de la pluie, maudissent ce bleu du ciel devenu implacable, et cette sécheresse où ils étouffent. Dans cette mesure, le trait est juste et vrai, et devait trouver place dans le tableau. Encore paraît-il que, depuis vingt ans environ, les choses aient un peu changé ; les vieux Algériens, ceux de la première heure, ne reconnaissent plus tout à fait leur climat ; quelque chose a dérangé leur atmosphère ; il semble bien que tous ces beaux arbres qui grandissent de tous côtés et se multiplient par la plus heureuse des émulations, paient déjà les colons de leurs peines , et leur distribuent plus également l'humidité et la fraîcheur *.

Il convient d'ailleurs de remarquer que ces vieilles lignes de démarcation historiques, numides ou romaines, qui partagent la Berbérie de l'E. à l'O, et qui, adoptées par nous, sont devenues ou nos frontières ou nos divisions administratives, répondent assez sensiblement, sinon à des différences climatériques tranchées, à des régions tout à fait distinctes, du moins à des différences naturelles encore saisissables. La moyenne annuelle des eaux pluviales, par exemple, n'est point du tout la même dans toute la Berbérie ; elle augmente, à mesure qu'on s'avance vers l'Est. D'Oran

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