Revue des Deux-Mondes
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venu, le général de Galliffet, qui commandait la subdivision de Batna et qui avait la garde et la responsabilité de ces régions lointaines, dux limitis, eut l'honneur d'organiser et de conduire cette audacieuse et difficile expédition. Ainsi sans doute, plus d'une fois, à Lambèse, sinon à Batna, dans cette même plaine, au pied de ces mêmes monts, le légat chef de la légion s'était mis, lui aussi, à la tête d'une colonne éprouvée pour aller châtier au loin quelque tribu saharienne remuante et indomptable ; et par cette même route, par cette même déchirure de l'Aurès, avait passé et s'était éloignée la vaillante petite troupe romaine, qui peut-être ne reviendrait pas tout entière.
Comme Metcllus etMarius, le Général avait à se préoccuper avant tout des moyens de transporter à de pareilles distances, et cela pour une colonne relativement nombreuse, les vivres et surtout la provision d'eau nécessaires. Il y réussit, à force de précautions et de vigilance personnelles. « Pro rei copia, disait Salluste, satis providenter exornat. » Les chefs des Mkhadmas et des Chambas, nouvellement soumis, procurèrent gratuitement tous les chameaux dont on avait besoin, pareils à ces Numides antiques qui, insurgés de la veille, affectaient le zèle et le bon vouloir : Sicuti plenque in nova deditione, officia intenderant. La colonne expéditionnaire était toute prête et réunie à Biskra, vers le milieu du mois de décembre.
Elle se composait d'une compagnie du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, de trois compagnies du 3« régiment de tù'ailieurs indigènes {vexillatio militum maurorum), d'un escadron du 3« régiment de spahis (aZrt Gaetulorum), et d'une pièce de montagne ; elle comptait environ 700 hommes.
Parti de Biskra le 20 décembre, le général de Gallitfet arrive à Tougourt le 30 du même mois, et à Ouargla, le 8 janvier. Au delà de ce point, toute l'infanterie devait monter à dos de chameaux. La colonne se remit en marche le 1 1 janvier, avec quarante jours de vivres, un équipage d'eau de 1000 tonnelets, d'une contenance moyenne de 50 litres, enfin 1400 guerbas (outres) de la contenance de 15 à 20 litres. Chaque chameau, monté par un fantassin, transportait deux de ces guerbas. Il me semble que je traduis Salluste .
Le 17 janvier, après neuf jours de marche, on arrivait à Berghaoui, à 217 kilomètres d'Ouargla; on s'y reposa un jour. Il restait encore 145 kilomètres à parcourir pour atteindre El-Goléah; la colonne y arriva le 24 janvier, après plus d'un long mois de marche. Plus heureuse que Capsa, El-Goléah resta debout ; le général usa de sa victoire plus noblement et plus utilement que n'avait fait Marius; il se contenta de faire compter les 16,000 palmiers de l'oasis; l'impôt fut basé sur ce chiffre et accepté sans contestation.
La colonne revint à Ouargla par une route un peu plus courte ; elle franchit en sept jours les 307 kilomètres qui séparent les deux
oasis. Grâce aux précautions si bien prises, et non pas à, la surveillance seulement, mais à la sollicitude d'un chef qui se prodigua lui-même , cette longue marche de cinquante jours à travers le désert, en plein pays de la soif, en pays hostile et suspect, s'était effectuée dans les meilleures conditions. Le Général et les soldats avaient sux'monté toutes les difficultés, et, comme le dit Salluste, vaincu la nature elle même. La colonne française, non plus que l'armée de Marins, n'avait laissé sur la route un seul de ses soldats : un seul homme avait été malade 1
Cette prodigieuse apparition du drapeau français dans le Sud fit sur les indigènes le même effet que la prise de Capsa sur les Numides ; les rebelles voyaient tomber le châtiment jusque dans ces solitudes qu'ils avaient crues inaccessibles. Des protestations d'amitié arrivèrent d'insalah elle-même ^ ; et la limite de l'influence française sur les oasis du désert se trouva d'un coup reportée à une centaine de lieues plus au sud ^.
i. A moitié chemin de la mer et de Tombouctou.
2. D'après le compte-rendu du Journal officiel de la République.
A propos de l'iusurrection des Quinquégentieus.
La très-belle inscription suivante, recueillie dans la ville d'Auraale, Auzia, a trait à cette insurrection et à cette grande victoire du légat Decianus.
ARGILIOQFQMARTIALIEQR
EFCOHIASTYRVMPRBRITTA
...AETRIBGOHSPPRMAVRGAES ..MILPRAEPCOHSINGETVEX .QQMAVRORINTERRITORIO .VZIENSIPRAETENDENTIVM DEGDVARVMGOLLAVZIEN SISETRVSGVNIENSISETPAT PROVOBINSIGNEMINGI VESAMOREMETSINGVLA REMERGAPATRIAMADFEG TIONEMETQVODEIVSVIR TVTEAGVIGILANTIAFA RAXENREBELLISGVMSA TELLITIBVSSVISFVERIT GAPTVSETINTERFEGTVS ORDOGOLAVZIENSIS INGIDIISBAVARVMDE GEPTOPPFDDVIIIKAL PRPRGGXXI
Gette inscription doit se lire ainsi :
Quinto Gargilio, Quinti filio, Quirina tribu, Martial! , equiti romano, prsefecto cohortis primae Astyrum proviuciae Brittanise, tribune cohortis speculatorum provincise Mauretanise Caesariensis, a militiis , praeposito cohorti singularium et vexillationi equitum Maurorum in territorio
iÙ APPENDICE
Auzieusi pi'œtendeutium , decurioni duarum coloniarum Auziensis et Rusgunieusis et patrono provinciœ, ob iusiguem in cives amorem et singularem erga patriam adfectionem, et quod eius virtute ac vigilantia Faraxen rebellis cuni satellitibus suis fuerit captus et interfectus ; ordo colonise Auziensis incidiis Bavarum decepto ; pecunia publica fecit dedicavit, octavum Kalendas Apriles, anno provinciae ducentesimo vicesinio primo. (I. A. 3579).
On le voit : c'est un monument élevé par la reconnaissance de la colonie d'Aumale en l'honneur et à la mémoire d'un chevalier romain qui paraît s'être distingué en tout temps par son patriotisme et son dévouement municipal, et s'être signalé enfin par un service exceptionnel, en battant et en faisant prisonnier un grand chef indigène des plus redoutés et qui semble être devenu comme légendaire. Ce Q. Gargilius dont nous avons là la carrière complète, avait pris sa retraite {a militiis) dans le pays même où il avait longtemps servi; il s'était fixé à Aumale ou peut-être à Rusgunia (cap Matifou, près d'Alger), et était devenu décurion, comme qui dirait conseiller municipal des deux petites villes, lorsqu'éclata l'insurrection. Ancien officier qu'il était , et citoyen des plus dévoués, on eut recours à son expérience de la gueiTe, et il prit le commandement d'une cohorte : praeposito cohorti ne désigne ni un grade, ni un titre officiel. A la tête de ce petit corps, composé peut-être de volontaires, à force de bravoure et de vigilance, il met la main sur le chef fameux, famosissimus dux, dont le légat Dccianus, qui se fait ici la part du lion, sa part de général en chef, célèbre, lui aussi, la capture, dans sa dédicace de Lambèse ; et il débarrasse le pays des bandes que l'inscription appelle, du nom du héros indigène, les tribus, les gens de Faraxen : gentilibus Fraxinensibus.
Gargilius, à son tour, se laisse prendre dans une embuscade que lui tendent les tribus révoltées des monts Babors ; et c'est pour éterniser à la fois la mémoire de ses grands services et de sa fin tragique, qu'Aumale lui élève le monument dont nous parlons, fan 221 de la province, l'an 201 de notre ère.
Des ruiues militaires de l'époque byzantine.
Chargé, en 1865, de l'exploration des ruines de Troesmis, de concert avec M. Ambroise Baudry, un des plus brillants élèves d'un maître illustre et d'un maître aimé, Charles Garnier, et qui portait dignement, alors déjà, le nom fraternel, j'ai pu, avec lui, et surtout grâce à lui, surprendre à l'œuvre, et comme sur le fait même, ce suprême et glorieux eifort de l'empire.
M. Desjardins, qui, depuis notre passage, est retourné dans ces régions, et, avec sa grande expérience, a exploré les tours et les détours de toute cette Ugne du Bas-Danube et suivi cette chaîne des établissements romains qui peuplaient et surtout qui gardaient ces rivages, a emporté la même impression respectueuse de toutes ces ruines byzantines.
« J'ai pu me convaincre, dit-il, en suivant le Danube, qui redevint la frontière de Justinien comme il avait été celle de l'empire romain avant Trajan et après Aurélien, que Pracope, loin d'exagérer l'impoi'tance des travaux du vi» siècle , l'aurait plutôt atténuée. Troesmis en serait la preuve, car ce nom se trouve simplement mentionné dans la longue liste des Castella, fpoùpiK, qu'il donne à la fin du livre IV de son De œdificiis (ch. xi, p. 92), au lieu d'être cité avec quelque détail, ne fût-ce qu'à cause de ses restaurations, comme cela arrive d'ordinaire pour les défenses principales créées ou réparées par l'empereur. Cependant les deux anciens camps romains de Troesmis redevinrent des forteresses foi'midables, flanquées de bastilles, garnies d'éperons, défendues par d'immenses fossés naturels et trois rangs de retranchements. C'est alors que tous les matériaux romains, tombes, autels païens, monuments honoraires, religieux ou autres, furent employés comme matériaux de construction, et la peine que m'a donnée à démolir la porte
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orientale m*a permis de juger de celle qu'elle a dû coûter à construire. Elle m'a fourni six inscriptions, gravées sur des pierres colossales. » — Ernest Desjardins, Voyage archéol. et géogr. dans la région du Bas-Danube. (Revue archéol. 1868.)
Voir, dans le même volume, les deux planches où M. Ambroise Baudry, à la suite de sa mission et de ses fouilles de 1863, a reproduit l'état actuel de la forteresse du sud de Troesmis, et a donné en même temps un très-curieux et très-savant essai de restitution. J'aime à me rappeler également et les beaux et nombreux dessins, et les charmantes et fines aquarelles, tous ces souvenirs d'un rude et périlleux voyage, exposés par le jeune architecte au salon de 1866 et qui lui valurent alors une récompense publique des plus flatteuses.
Voir encore, sur ces dernières précautions des empereurs en ce qui touche particulièrement l'Afrique, une savante notice extraite par M. Waddington de son recueil des Inscriptions de la Syrie, et reproduite par la Revue archéologique (1868), et qui est relative à un édit de l'empereur Anastase sur l'administration militaire de la Libye. « C'est le sommaire d'une ou plusieurs ordonnances destinées à préciser les droits et les devoirs du dux, ou commandant militaire de la Libye, et des troupes sous ses ordres. Le dux Daniel, du gouvernement de qui est daté cet édit, était dux Libyae ou Libyarum; les commandements miUtaires des deux Libyes étaient réunis entre les mains d'un seul chef. » Défense, entre autres, est faite au dux de rien recevoir des soldats pour ce qu'on appelait l'«C//4vetet, c'est-à-dire la bonne volonté, la bienvenue; l'édit blâme cette coutume, qui paraît remonter aux premiers Césars. (Tac, A., 1, 17; H., I, 46.) Recommandation lui est adressée de tenir trèsrégulièrement les registres matricules, /u«T|Otx«s; nous avons vu quelque chose d'analogue dans le rescrit de Justinien à Bélisaire. — Tous les soldats qui ne sont pas détachés pour des services spéciaux, doivent rester au camp, ou veiller aux retranchements. Une des punitions dont était menacée une légion qui avait manqué h ses devoirs, était d'être envoyée au-delà du Danube pour être employée à la garde des retranchements sur les frontières. (Justinien. Edict.,Xni, U.)
Des ruines romaines dans la Grande Kabylie .
« Le pays si improprement appelé Grande Kabylie, et auquel je restituerai son vrai nom de Kabylie du Djurdjura, a été sinon occupé, du moins étroitement surveillé par les Romains.
Une première zone voisine de la côte devait être entièrement soumise et très-habitée : les grandes ruines du cap Djinet, de Dellys, Tigzirt, Taksebt, AzefToun, etc., etc., en sont les témoins muets. Elle s'arrêtait, parallèlement à la mer, dans la vallée du Sebaou, avec des débouchés sur la Mitidja, à l'Ouest, et sur Bougie, à l'Est. Dans toute cotte vallée et dans celle de l'Isser, jusqu'au col des Beni-Aïcha, on rencontre en grand nombre des ruines plus ou moins considérables, presque uniformément placées à mi-côte dans les revers sud du thalweg, entre 300 et 400 mètres de hauteur, protégeant cette zone contre les massifs montagneux en arrière.
A l'Ouest, les affluents de droite de l'Isser traversent un pay s relativement facile : là, nous trouverons quelques points militaires bien accusés; puis, au pied des grandes arêtes du Djurdjura, divers postes, depuis 400 jusqu'à 800 mètres de hauteur, tout cela formant une ceinture sensiblement parallèle à la première.
A l'Est, l'occupation ne semble pas s'être étendue au Sud de la route directe sur Bougie par Ksar-en-Kebbouch. Les cols de Tarch , d'Akfadou et de Cheria, ces derniers surtout, assez facilement' accessibles, ne présentent pas de traces romaines : j'ai suivi la crête dans toute cette partie sans y rencontrer aucun vestige ; au delà vers le Sud, entre Chellata et Tirourda, les recherches sont encore plus inutiles. Pour le massif intérieur, je ne crois pas à l'occupation si discutée de Koukou... sans quoi, les Romains, avec leur sûreté habituelle de coup d'œil, n'auraient pas manqué de s'établir à quelques kilomètres plus haut en arrière, dans cette superbe
position du Sebt des Aït-Yahia, véritable observatoire et clef du pays : or, il n'y a rien là.
Ainsi, toute une partie de cette région, qui forme sensiblement aujourd'hui le cercle de Fort-National, était complètement en dehors de l'action romaine.
La crête rocheuse du Djurdjura, soit par ses neiges, soit par son terrain même, est inhabitable en très-grande partie : elle a dû tout au plus servir d'asile aux brigands divers qui n'ont jamais manqué en Afrique ; elle était donc de peu d'importance politique, et le fameux Mons Ferratus n'a jamais été l'épouvantail qui fit reculer le comte Théodose dans les guerres de Firmus, comme on l'a prétendu fort légèrement dans la Revue des Deux-Mondes, il y a deux ou trois ans. En ce moment, observons seulement que nous avons vu son pied nord surveillé sur une grande longueur; nous lui trouverons aussi sa ceinture de postes romains, au sud, dans toute la vallée de l'0-Sahel.
Plus forts que Rome, nous avons planté notre drapeau au sommet des Aït-Iraten; c'est le nœud du pays. Avec Foi-t-National comme centre, des routes ouvertes sur Bougie, les Beni-Mançour et Drael-Mizan, nous assurerons l'avenir du pays kabyle, susceptible qu'il est de grands progrès avec une population peu aimable assurément aujourd'hui, mais industrieuse et commerçante au suprême degré
Je suis très-disposé à croire que la soumission de la Kabylie, une des régions les plus difficiles de l'Afrique, fut toujours problématique; cependant la ceinture de postes que nous avons vus dans l'étude des ruines réduisait à bien peu de chose le noyau réellement libre. » — Capitaine de Vigneral, Recherches archéologiques dans la grande Kabylie.