Salammbô
3. « Les auteurs anciens, tant grecs que romains, n'ont pas fait usage de ce nom de Berbère pour désigner, en terme générique, le peuple de l'Afrique septentrionale ; ils ne paraissent même pas avoir apprécié cette race dans son unité, et parlent successivement des peuplades habitant le pays, sans paraître se douter du lien qui les unit. Il ne faut pas, du reste, attacher trop d'importance à leurs nomenclatures, ni chercher à les relier, par des moyens plus ou moins ingénieux, aux données précises fournies par les auteurs arabes. Eu effet, parmi les noms que l'on trouve dans les ouvrages anciens, les uns appartiennent aux langues grecque ou latine, et s'appliquent à une circonstance physique de la peuplade qu'ils qualiiient ; les autres ont été tellement défigurés en prenant une nouvelle forme, qu'il serait dangereux de vouloir les ramener à leur origine. Pour les premiers, nous citerons : Numides, latinisation du grec Nomades (pasteurs, nomades) ; Ethiopiens, de Aîthos, brûlé ; Leuesethiopiens (Ethiopiens blancs) ; Mélano-Gétules (Gétules noirs) ; Libyœgypti Lihtjphœnices; Lotophages, Troglodytes (vivant dans des cavernes); Atlantes, Garamantes, Daradse , Lyxites (habitants de l'Atlas, de Garama, du fleuve Daradus, du Lyxus), etc., tous noms qui ne pouvaient pas être usités chez les indigènes. Pour les seconds, il suffit de nommer les
tions de vieille date, d'une origine fort obscure, mais d'un emploi très-net, et appliquées de très-bonne heure à deux vastes régions, à deux grandes circonscriptions géographiques, sinon (ce que nous ne pouvons savoir) dans la langue et dans les usages indigènes, du moins parmi les étrangers. Grecs, Carthaginois ou Romains ^ Ce qui est sûr, c'est qu'à Rome, l'habitude s'était établie d'appeler Numidie la vaste contrée qui s'étendait depuis le territoire de Garthage jusqu'au fleuve Mulucha : Numides, les indigènes qui la peuplaient; et Maurétanie,le pays plus lointain, compris entre le Mulucha et l'Atlantique : Maures, les Marocains d'aujourd'hui, les Berbères de l'extrême Moghreb 2.
Ghiligammes, les Auskhises, les Adyrmakhides, les Zegrensii, pour renoncer à entreprendre toute assimilation. » E. Mercier, Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrio7iale.
1. Le mot No/JiaSicn, avec son acception géographique, est déjà dans Polybe. (Vivien de St-Martin ; le Nord de l'Afrique dans l'antiquité, p. 100).
2. Au moment où commence le récit de Salluste, cette double division géographique correspondait exactement à la situation politique ; tout cet immense pays se partageait entre deux maîtres : Bocchus était obéi de toutes les tribus Maures ; Jugurtha, débarrassé de ses rivaux, possédait toute la Numidie et commandait à la plus grande partie des peuplades Gétules *.
Mais en remontant le cours des années, l'histoire rencontre, non pas dans la Maurétanie qui est toujours restée pour elle enveloppée d'obscurité, mais dans la Numidie plus accessible et mieux connue, des subdivisions intérieures qu'il est peut-être utile de rappeler en passant, pour une plus grande netteté et une complète exactitude. Je veux parler, en me reportant aux guerres puniques et aux premières apparitions des Romains sur les rivages d'Afrique, de ce partage bien connu de la Numidie entre deux grandes tribus, ou plutôt confédérations de tribus, qui dominaient sur toutes les autres : à l'ouest, celle des Massaesyli, qui obéirent, entre autres rois, au célèbre Syphax, et qui, détruits sans doute dans les guerres subséquentes, dispai-urent à peu près du sol africain *; à l'est, celle des Massyli, avec leur vieux chef légendaire, le rival de Syphax, l'amant de Sophonisbe, l'ami de Scipion : des Massyli que nous retrouvons plus tard dans les généalogies berbères sous le nom de Messala, et au même emplacement géographique 3.
Peut-être convient-il d'indiquer également ici, en devançant par une mention rapide les détails que j'aurai à donner sur l'organisation
1 Gaetulorum magna par8 et Numidia usque ad flumen Mulucham sub Jugurtha erant : Mauris omnibus rex Bocohua imperitabat... Jug., XIX. î. Pline, H.-N., 1. V. — • Viviea de St.-Martin, p. 155. 8. Ibid., p. 100, iOl.
Ainsi Salluste partage l'Afrique septentrionale en quatre grandes régions : 1» la Gyrénaïque et le pays des Syrtes, c'est-à-dire le moderne plateau de Barka, avec son pauvre petit port ensablé de Ben Ghazi, bien déchu de l'éclat de l'antique Bérénice ; le Tripoli proprement dit, et, à l'intérieur, le Fezzan, « vaste région d'oasis, de dunes, de sables plats, de fonds salés, de lacs de natron, de palmiers, par où passe la route la plus courte qui mène de la Méditerranée dans l'Afrique centrale.... » —
administrative de la Numidie conquise sur Jugurtlia, puis devenue province romaine, cette sorte de resserrement de sa frontière occidentale, ce rétrécissement sur elle-même qui en fera, après la bataille de Thapsus et à l'époque impériale, et même dès la constitution provisoire de l'an 106, la Numidie proprement dite ; division toute politique, qui correspondra à peu près à notre département actuel de Constantine.
J'insiste, pour plus de clarté, sur cette variation des limites respectives de la Numidie et de la Maurétanie, et, par suite, du sens géographique de ces deux mots. 1" A l'est, séparée du territoire de Carthage par une ligne, d'abord indécise, puis par le fossé qu'avait fait creuser le second Africain, et qui s'étendait depuis Tlienœ jusqu'à l'embouchure de la Tusca i ; à l'ouest, bornée par le fleuve Mulucha ; à l'intérieur, partagée entre les Massyliens et les Masssesyliens, telle est la Numidie primitive, celle que trouvent les Romains à leur arrivée en Afrique, celle qu'ils osent laisser entre les mains fidèles de Massinissa, celle qu'ils arracheront à un Jugurtha; telle même elle se perpétuera comme circonscription géographique , et cela jusqu'à nos jours, puisque ce qui s'appelait autrefois le pays numide n'est autre chose que l'Algérie moderne. 2o Mais la province romaine de Numidie n'embrassera plus tout l'ancien pays des Numides ; et, dans l'organisation comme dans la langue politiques, le nom de Numidie sera restreint à un territoire beaucoup moins étendu, puisque la frontière occidentale sera ramenée du Mulucha à une ligne qui part de l'embouchure de l'Ampsagas ^ pour aller au désert, et qui comprend Constantine et Lambèse, mais laisse en dehors la ville de Sétif. Autrement dit, la Numidie romaine sera circonscrite à peu près à l'ancien territoire des Numides Massyliens ; de même que le pays des Numides Massœsyliens deviendra la Maurétanie Césarienne. En effet, par une progression contraire, la Maurétanie, qui ne comprenait à l'origine que le pays situé entre le Mulucha et l'Océan Atlantique , c'est-à-dire le Maroc actuel et la Tingitane de l'empire, se développe successivement et empiète peu à peu sur la Numidie, pour former cette triple division bien connue de Maurétanie Tingitane, de Maurétanie Césarienne , et môme, à un moment donné, de Maurétanie Sitifienne.
1. Thenae, aujourd'hui Tina, litt, au N. du golfe de Gabès. (Champlouis, p. 39. Voyage de Guérin, t. I, p. 177.)
Tusca, aujourd'hui Oued Zaïn ou Oued Berber ; ibid , un peu à l'est de la ville française de la Galle. L'oued Berber se jette dans la mer à quelque distance du cap Houx, d'où part la ligne de démarcation qui sépare l'Algérie de la Tunisie. De ca côté-là encore, nous en sommes donc toujours aux limites antiques.
2. Oued el Kébir et 0. bou Merzoug, rivière de la prov. actuelle de Conatantinei
c'est la régence de Tripoli, avec ses 750,000 habitants perdus sur ses 90 millions d'hectares * ; 2" le territoire de Garthage, qui, depuis la troisième guerre punique, était entre les mains de liome, et qui s'appelle aujourd'hui, du nom de la grande ville, jadis pauvre rivale envieuse^, et maintenant héritière, héritière lointaine de Garthage, la Tunisie; 3° la Numidie, c'est-à-dire l'Algérie française; 4" le grand pays des Maures, à présent l'empire du Maroc, un des pays les moins connus du monde, et qui, faisant front sur deux mers avec ses quelque dix-huit cents kilomètres de côtes, couvre environ la moitié de la Berbérie de ses 70 millions d'hectares ^.
Dans cette zone septentrionale, les Romains, au temps de Salluste, commencent à bien connaître, sinon les parties profondes ou reculées à l'Ouest, du moins, par les expéditions militaires et par les relations diplomatiques qu'ils ont nouées avec les différents chefs indigènes habilement intéressés, soit à leur lutte contre Garthage, soit à leurs guerres civiles, l'ancien territoire de Garthage et une grande partie du pays des Numides. La guerre de Jugurtha, cette guerre de fuites et de poursuites a promené au loin, jusqu'aux frontières maurétaniennes, les armes romaines ; les colonnes expéditionnaires de Métellus et de Marins ont sillonné le pays en tous sens ; Salluste lui-même a fait campagne avec César : il a vécu en Afrique, il a administré la Numidie. Néanmoins, ni lui, il l'avoue, ni ses contemporains ne savent encore grand'chose de la Maure tanie elle-même. Le roi Bocchus, dit-il, n'était pas plus connu de Rome avant la guerre de Jugurtha, qu'il ne connaissait Rome lui-même ^