Fromentin ; 0. Reclus
ressentit lui-même le proconsul écrivain, avant de l'exprimer avec tant de netteté et de relief, nos soldats l'ont éprouvée à leur tour en 1830; nos colons et nos voyageurs la ressentent encore aujourd'hui. Pas un trait n'a pâli dans le tableau; ni le temps, ni les hommes, ni la marche de la nature, ni les progrès de la civilisation ou plutôt les reculs de la barbarie ne l'ont effacé, ne l'ont altéré; tout en est aussi vif, aussi exact, aussi présent; les lignes sont toujours nettes et justes, l'ensemble toujours ressemblant. C'est qu'aussi bien, si Salluste est un de ces maîtres qui peignent une fois pour toutes et à toujours, la nature qu'il nous représente est de celles qui ne changent pas.
« Un jour, Horace Vernet, dans une de ses courses en Algérie, avait fait une première remarque; il lisait la Bible, et, voyant une jeune femme arabe venir chercher de l'eau à un puits, il crut avoir sous les yeux la parfaite représentation de Rébecca à la fontaine, lorsque la fille de Bathuel, portant sa cruche sur son épaule gauche, la laissait glisser sur son bras droit pour donner à boire au serviteur d'Abraham; c'est ainsi du moins qu'il s'expliquait ce mouvement et ce jeu de scène. Il songea tout d'un coup que peut-être, à travers la suite des âges et les vicissitudes des révolutions , les mêmes usages , les mêmes coutumes et costumes, transmis dans la race ou imposés par le climat, avaient pu se perpétuer presque invariables.
« Cette idée le reprit vivement dans son voyage de Syrie; et, en repassant sur ses impressions anciennes et récentes, il écrivait de Damas en 1840 : « Ce pays-ci n'a pas d'époque. Transportez-vous de quelques milliers d'années en arrière, n'importe; c'est toujours la môme physionomie que vous avez devant les yeux. Que le canon chasse devant lui des populations entières, qu'il les extermine, ce n'est que le moyen qui a changé, mais
non la chose. Pharaon poursuivant les Hébreux, monté sur son chariot, soulevait la même poussière dans le désert que l'artillerie de Méhémet-Ali. Les Arabes n'ont pas changé \ »
« Et remarquez-le, ajoute Sainte-Beuve ^, non-seulement Horace Vernet soutenait cette immobilité, cette invariabilité de l'Orient au point de vue pittoresque du spectacle, en ce qui était du paysage et du costume ; il l'entendait aussi au point de vue moral, et il observait très-ingénieusement que cette idée de fatalité, qui domine les populations orientales, agissait autrefois tout comme aujourd'hui, au temps de Moïse ou des prophètes comme au temps de Bonaparte , de Méhémet-Ali ou d'Ibrahim ; que la cause extérieure de l'étonnement et de la soumission machinale pouvait être diverse, mais que, l'explication n'étant pas autre ni plus avancée aujourd'hui qu'il y a quarante siècles, la physionomie qui exprime l'état intérieur habituel restait la même ; que le faciès^ en un mot, n'avait pas changé \ »
1. Cela est vrai de la plupart de nos Israélites d'Algérie ; cela est vrai de nos Berbères. Au reste Vernet enveloppe ici, comme presque tout le monde, sous ce nom d'Arabes, toutes ces diverses nationalités orientales ou africaines.