L'Algérie assimilée, p
celui que tu traitais comme ton fils, de celui qui a eu la même part que nous de ton royaume ! » Je n'aime point celle-ci davantage : « 0 mon frère, mon frère bien-aimé, si prématurément, si indignement mort, ton sort pourtant est moins à plaindre qu'à envier. . . » et tout le développement qui se devine et qui semble définitivement un artifice un peu usé. Ce souhait non plus n'est pas bien naturel et est quelque peu rafîiné : « Il dit queje mens, que j'exagère mes craintes, que je fais semblant d'être chassé, quand je n'avais qu'à rester paisiblement dans mon royaume! Ah! puissé-je, le misérable, le scélérat, à qui je dois toutes mes douleurs, le voir ici jouant devant vous la même douloureuse comédie ! »
A cette critique près, il y a bien de la vie et de la vérité, bien de la passion barbare dans mainte explosion de haine, dans cette brusquerie par exemple, et dans ce cri qui, tout à coup, après ce calme exorde, tout plein de tristesse et de résignation, jettent en quelque sorte sur la scène, comme en un bond de bête fauve, l'ennemi mortel, exécré ! « Mon père m'avait répété que tous mes efforts devaient tendre à vous plaire et à vous servir, que je vous devais considérer comme des parents aimés et respectés, qu'à ce prix j'aurais votre amitié, et que cette amitié me vaudrait mieux que tous les soldats, mieux que tous les trésors, me serait le meilleur des soutiens. J'aimais à me redire ces conseils paternels, et je n'attendais que l'heure de les mettre en pratique, quand Jugurtha, le plus scélérat de tous les hommes, au mépris de votre autorité, — moi, le petit-fils de Massinissa, moi l'alHé, dès mon berceau, et l'ami du peuple romain, me dépouille de mon pouvoir et de tous mes biens ! » Je note un peu plus bas un effet tout semblable, et le même contraste dans la forme. — Mais cette violence de ton serait pour déplaire au sénat qui l'écoute; il se calme, il se radoucit, il se fait humble et suppliant, il rappelle cette paix heu-
reuse qui suivit pour les Africains la chute de cette Cartilage odieuse, « postquam illa pestis, aime-t-il à dire en passant, ex Africa éjecta est; » — nous n'avions alors d'autre ennemi que celui que vous pouviez nous désigner (ce qui, par parenthèse, est d'une allure tout indigène). « Mais voici que tout à coup Jîigurtha, enivré d'orgueil et d'audace, et pris de la fureur du crime, assassine mon frère, son parent, se paie de cet attentat en s'emparant de son royaume, et, n'ayant pu me traiter de même, me force à fuir loin de ma patrie, loin des miens, et à venir chercher à Rome une sécurité qui me manque désormais en Afrique ! » Sent-on bien un peu le mouvement, et entend -on le timbre de cette voix, lorsqu'elle prononçait le nom odieux, Jugurtha? 'D'^OMires traits de ressemblance ne manqueraient point, si l'on voulait poursuivre cette étude; ce rappel insistant de tous les services passés, cette amère comparaison de ce qu'ont fait les autres rois pour Rome et de ce qu'ils ont obtenu d'elle, avec ce qu'elle doit aux Numides et ce que leur roi peut attendre en retour : tout cela est bien indigène, et l'on croit entendre un de ces cheiks, un de ces caïds volontiers mécontents et qui se croient si aisément lésés, réclamer auprès de nous, moins éloqaemment sans doute^ mais dans la même note et le même sentiment : « Les autres caïds, dirait-il, ont tout ! moi, je n'ai rien ! »
J'ai peur d'abuser de ces recherches; mais je dois à la collaboration précieuse dont j'ai parlé un document si curieux que je n'hésite pas à le reproduire ici, comme une dernière preuve de cette ressemblance intéressante que j'ai signalée entre ces vieilles mœurs, ces vieilles figures et cet antique langage des indigènes d'Afrique, et les coutumes contemporaines. Il ne s'agit plus ici d'un discours; c'est une lettre^ une réclamation par écrit; c'est lasupphque toute récente adressée par un chef indigène, dont le territoire vient de passer sous le régime de droit
commun, et dont les fonctions de caïd viennent d'être par là supprimées. Il demande une place et de l'argent. Je cite textuellement, suivant une obligeante traduction.
a Au gouverneur général. » — Yiennent d'abord les compliments d'usage. « Et ce que je demande de votre haute bonté et de votre pouvoir élevé, c'est que vous entendiez ce que j'ai à vous dire : et c'est ceci, ô seigneur! Nos hommes tués, nos labours perdus, nos biens pillés, nos maisons incendiées (châteaux même, bordj, dirait le texte, avec l'emphase que je relevais précisément tout à l'heure), voilà ce qui nous est arrivé pour la défense de la cause française. En échange, qu'avonsnous obtenu? rien. Nous pensions cependant que la France ne laisserait pas notre dévouement sans récompense; car elle a l'habitude de rémunérer ceux qui la servent bien. Vous n'ignorez pas le concours empressé que nous avons toujours prêté à la France, depuis le jour où elle s'est emparée de Gonstantine; nous n'avons cessé un seul instant de lui consacrer tous nos efforts, toutes nos peines. Aucune expédition n'a eu lieu sans que nous n'ayons été présent, soit par nous-même, soit par nos enfants, soit par nos frères. Dans chaque circonstance où votre cause était en jeu, nous avons été conduit par les meilleurs sentiments. « Nous avons fait, dit le texte, en toute sincérité, le comble du zèle et des efforts. » Bien loin d'avoir été indemnisé de ce que nous avons perdu pendant l'insurrection de 1871, on nous a enlevé les fonctions ou emplois que nous occupions, on a pris des parties de nos immeubles pour les donner à ceux qui les demandaient, et enfin on nous a traité comme si nous n'avions rendu aucun service au gouvernement. Ainsi donc, malgré notre dévouement, nous n'avons obtenu ni emploi ni indemnités, alors que ceux qui ont moins fait que nous ont été rétribués suivant leurs désirs.
Je suis venu auprès de vous pour vous exposer mes
plaintes, ce que j'ai fait, ce que j'ai perdu au service du gouvernement. C'est à vous d'apprécier. « A vous d'aviser là-dessus, » dit le texte \ J'espère que vous voudrez bien prendre en considération la demande de votre enfant et de votre serviteur. Et voici la liste de ce que j'ai perdu... etc. »
La situation sans doute ici est beaucoup plus modeste, et le personnage bien plus humble; c'est un pauvre homme qui paraît au fond avoir été lésé matériellement par l'insurrection et incomplètement indemnisé; et qui surtout, moralement, a souffert de l'extension du régime civil, lequel a fait rentrer dans le droit commun lecaïdat dont il était si fier. Mais, ces différences signalées, qui rétablissent le point de vue, n'est-il pas vrai pourtant que les deux plaintes se ressemblent, qu'il y a là deux peintures semblables du même milieu , des mêmes hommes, de la même société et d'une situation analogue, et deux tableaux qui se font pendant à tant de siècles de distance? Le pauvre caïd inconnu n'écrit-il pas un peu comme parlait Adherbal, et par endroits, en le lisant, ne croyons-nous pas traduire Salluste?
J'ai décrit, un peu complaisamment peut-être, cette Afrique romaine que l'Algérie française m'a si bien aidé à retrouver et à comprendre; j'ai essayé de montrer ce que c'était que cette race berbère, ces tribus indigènes que Rome allait trouver, tantôt à côté d'elle, et tantôt devant elle, et que la France a rencontrées à son tour, survivant à toutes les conquêtes. Il est temps, maintenant que nous connaissons bien la scène, d'y introduire ces grands acteurs qui ont eu le monde pour théâtre, les Romains, et de nous acheminer avec eux à travers les prudentes étapes de leur conquête africaine.
1. Adherbal écrivait au sénat, lui aussi : Regno Numidiœ, quod vestrum est, uti lubet, consulite....