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ce jour il avait ardemment cherché une occasion que la bonté des dieux venait enfin de lui offrir, et qu'il avait saisie avec bonheur. Ce qu'il désirait, c'était lui prêter, ainsi qu'au peuple romain, un tel concours que jamais étranger ne put se targuer de pareils services. Ce dévouement, tout prêt de longue date, demeurerait stérile en Espagne, oîi Massinissa n'était point chez lui et ne pouvait rien; mais en Afrique, là où il était né, où il avait été élevé, où l'attendait la succession des fiefs paternels, combien serait-il plus à l'aise ! Ah ! si un Scipion débarquait en Afrique, comme il en serait vite fait de Garthage !
Ce discours, en partie sincère, est un petit modèle de finesse et de bonne grâce ; un connaisseur que j'ai déjà cité, des plus versés, des plus experts dans ces mœurs et dans cette société indigènes, appelle mon attention sur l'exorde auquel il trouve une couleur particulièrement locale. « Louange à Dieu, dirait un de nos grands chefs, qui a permis enfin que je te rencontrasse ! » Il me raconte qu'au commencement de notre occupation, alors que nous étions maîtres du littoral, mais du littoral seulement, nos généraux avaient souvent des visites et des entrevues toutes semblables ; les grands chefs de l'intérieur, indécis, hésitants entre les Turcs, entre Abd-el- Kader et la France, comme Bocchus entre Jugurtha et Rome ; quelques-uns, comme Massinissa, séduits peutêtre par la bonne mine et la franchise, par la valeur de quelqu'un des nôtres, venaient tàter le terrain dans nos grandes villes ou à notre quartier-général, y demandaient, suivis de quelques fidèles, quelque mystérieux rendez-vous, et offraient à nos généraux leur dévouement et leur concours. Et nous de leur dire : « Nous acceptons; viens avec ton goum et tu seras le bienvenu. » Mais alors ces Massinissas au petit pied, ces Massinissas moins sincères nous payaient des mêmes paroles moins fran-
ches et de la même défaite : « Ici, je ne puis rien, disaientils ; mais dans mon commandement, dans mon cheikat héréditaire, je suis le maître. Paraissez seulement, et le pays est à vous. » Promesses faciles de si loin, exagération vaniteuse autant que calculée d'une puissance que l'Européen connaît mal et où il ne peut guère aller voir ; flatteries plus ou moins délicates, souvent même flagorneries pour le puissant personnage auquel on parle : on voit, toutes réserves faites encore une fois, avec d'importantes différences, combien les situations pourtant se ressemblent, combien les mœurs et le langage, combien le style même se rapprochent. Puis, le dos à peine tourné, au retour, pour effacer chez les compatriotes une mauvaise impression possible, une méfiance très-naturelle, pour donner un gage de fidélité à la bonne cause, on rase avec ses cavaliers quelque coin de terre devenu français, quelque tribu qui s'est soumise ; on enlève des bestiaux et des grains et l'on rentre paisiblement dans sa tente. Ainsi a fait Massinissa après avoir quitté Scipion ; un peu embarrassé de son retour au camp carthaginois, afin de justifier son absence, il demande aux Romains la permission d'un semblant de razzia — d'un semblant ou d'une réalité — sur les terres espagnoles ; et, fort de la parole de Scipion, décidé à tenir la sienne, il retourne enfin à Gadès.
A ce point de vue qui n'est pas seulement un retour intéressant, et, ce semble, agréable à ces vieux souvenirs classiques, mais qui éclaire aussi plus d'une chose^ ne fût-ce, par exemple, que l'art de l'historien, aucun morceau n'est plus curieux à étudier que le grand discours d'Adherbal. On sait les événements : Hiempsal s'est établi dans une petite ville aujourd'hui inconnue, qui renfermait un de ses trésors. Le hasard le fait le locataire d'un homme qui a été l'officier de confiance de Jugurtha. Remarquons en passant la simplicité de ces
H6 L'AFRIQUE DE SALLUSÏE
mœurs, et prenons garde à ces grands mots de royaume, de palais et de trône, quand nous traduirons ces passages. Ce sont là des détails curieux, de très-précieuses lumières jetées et qui donnent bien la note exacte et le ton vrai sur ces mœurs et ces sociétés primitives. Ajoutons une observation qui touche précisément au caractère indigène : c'est peut-être que le mot propre a manqué aux écrivains latins — ou le scrupule — pour traduire des coutumes aussi originales, des usages et des
termes aussi berbères et toutes ces choses de terroir,
pour nous rendre, par le menu, ce qu'on appelle la couleur locale ; mais c'est aussi que la vanité du barbare aime à grossir un peu les choses : de là ces expressions de paterni regni, par exemple, que nous rencontrons sans cesse, et toutes les emphases analogues. Figurons-nous donc Hiempsal dans une petite maisonnette blanche, ornée sans doute de ces poteries bizarres, de ces armes terribles, de ces belles tentures et de ces tapis bariolés où excellent encore les indigènes, avec ses trésors enfermés dans quelqu'un de ces grands coffres dorés, enluminés de fleurs grossières qui se fabriquent encore à Tunis, et vivant là, en toute simplicité, méfiant et inquiet, et se faisant chaque soir remettre les clefs de sa modeste demeure. Jugurtha obtient sans grande peine du propriétaire de Hiempsal que, grâce à un semblant de visite à la maison louée au roi, il fasse fabriquer de fausses clefs et tienne ainsi la porte ouverte aux hommes qu'il lui enverra. Bientôt, pendant la nuit, ces hommes s'introduisent, tuent tout ce qu'ils rencontrent, brisent tout, fouillent partout pour chercher le roi et le trouvent enfin blotti dans un petit réduit de servante où il s'est enfui tout d'abord. Les Numides lui coupent la tête et rapportent à Jugurtha le trophée promis.
Cet attentat jeta dans la stupeur l'Afrique tout entière
elle se partage aussitôt en deux camps * et arme immédiatement , ici pour Adherbal et là pour Jugurtha. Adherbal est vaincu; réfugié d'abord dans la province romaine, il s'embarque bientôt pour Rome. Jugurtha, son crime accompli et la première ivresse du succès dissipée, examine maintenant à loisir la gravité d'un pareil acte et les chances de sa situation. La colère de Rome lui fait peur, mais il espère encore en la corruption de la noblesse et sait qu'il peut compter sur la puissance de son argent. Il envoie donc une ambassade à Rome, chargée d'or et de riches présents, avec cette unique mission de lui rattacher ses anciens amis de Numance, de lui en gagner de nouveaux, d'acheter sans hésitation tout ce qui voudrait bien se vendre. Tout lui réussit à souhait : la merveilleuse puissance de l'or opère ; toute cette noblesse pourrie , séduite par les largesses présentes, par les promesses de l'avenir, les sénateurs les plus influents, les personnages les plus considérables, sur qui naturellement devait porter le grand effort des envoyés numides, sont subitement pris de sentiments tout autres et se trouvent remphs d'une indulgente tendresse pour ce prince africain qu'ils traitaient hier de criminel : le voici en crédit et en faveur plus que jamais ! Rome aristocratique se retourne et s'aperçoit qu'elle s'est trompée dans un premier moment de surprise et sur les doléances d' Adherbal. Le terrain ainsi préparé, la décision n'est plus à craindre : le sénat accorde une solennelle audience aux deux parties : la parole est donnée d'abord à l'infortuné Adherbal. Ici l'aimable et excellent guide dont je parlais tout à l'heure et que je n'ai garde de quitter, me dit qu'en lisant bon nombre de passages de ce discours, la traduction arabe lui venait en quelque sorte aux lèvres. D'au-
\, En deux çof : voir les chapitres suivants.
très endroits, et ce ne sont pas les meilleurs, — ce sont les morceaux de rhétorique, — ne sont plus que du pur Salluste, ce qui cette fois est un malheur ; mais il paraît bien vraisemblable que Salluste a travaillé en cette circonstance sur un document original, sur des matériaux authentiques, sans compter d'ailleurs ses souvenirs et ses impressions personnelles de gouverneur de Numidie.
Le début, par exemple, est des plus indigènes : il y a là des notes d'humilité tout algérienne : a Pères Conscrits, mon père Micipsa, à son lit de mort, ne m'a rien tant recommandé que de me considérer dans mon royaume comme le chargé d'affaires, comme le procurateur du peuple romain. » Ainsi, dès le premier mot, Adherbal fait acte et prête hommage de vassalité ; il jette ainsi d'abord et en avant l'argument ingénieux qui fera le fond de son discours et qui reparaîtra sans cesse. « J'étais là, dira-t-il plus tard, dans mon royaume; — je me trompe : dans le vôtre, in imperio vestro^ ne m'attendant certes à rien moins qu'à la violence et à la guerre... » Ainsi la souveraineté appartient aux Romains ! Le crime de Jugurtha est donc un attentat à la majesté même de l'empire ! C'est par une habileté du même genre qu'il leur dira : « Vestra bénéficia mihi erepta sunt ; vos in mea injuria despecti estis. » Oublions ce style noble et laissons de côté cette pompe inévitable ; écoutons la plainte plus triviale de ce chef qui nous dit : « On m'a insulté, on m'a appelé c^^er^;mais non pas moi seulement, vous aussi, î^ar je ne suis que le représentant de votre autorité chez les miens, et votre fondé de pouvoirs ! » N'est-ce pas là un curieux commentaire des doléances d' Adherbal ? Et dans le mot cru contemporain, ne retrouvons-nous pas la même blessure et la même habileté chez le plaignant ? C'est par là qu' Adherbal commence ; c'est par là qu'il voudra finir : « Ne souffrez pas, s'écriera-t-il suppliant, que le royaume de Numidie, puisqu'il vous appartient^
périsse dans les deuils criminels et dans le sang de notre infortunée famille. » Ce n'est même plus là seulement à l'orgueil de Rome qu'il s'adresse ; c'est l'ambition du sénat qu'il tente et qu'il sollicite.
Nous avons remarqué déjà, dans les paroles de Bocchus et de Massinissa, ce curieux mélange d'humilité et d'orgueil. Nous le retrouverons chez Adherbal ; ce prince qui se déplare le sujet fidèle et soumis des Romains, qui se plaît à les appeler, s'ils veulent bien le permettre, ses alliés, ses parents même, comme le font aujourd'hui ces indigènes qui, par crainte un peu servile, ou par respectueuse reconnaissance, appellent quelque jeune officier du nom de père ^ ; — ce prince relève orgueilleusement la tête lorsqu'il pense à la gloire de ses pères, et qu'il prononce surtout le nom vénéré de Massinissa. « En quel temps, demande-t-il au sénat, avec une fierté plus généreuse peut-être qu'elle n'est habile, notre famille a-t-elle fait amitié avec votre nation ? N'avons-nous pas choisi le moment où votre fortune semblait compromise ? Notre aUiance alors n'était-elle pas vraiment désintéressée? Eh ! bien, moi, l'enfant de ces amis fidèles, moi le petit" fils de Massinissa j ne me laissez pas vous implorer en vain. » Il rappelle, et il a raison, les longs services de ses ancêtres ; il voudrait bien, dit-il, pouvoir invoquer les siens propres ; du moins a-t-il pour lui tant de souvenirs ; il ne reproche pas, mais il rappelle le lourd fardeau qu'impose une telle alliance; or sa famille, ce semble, ne s'en est jamais plainte : elle n'en a point esquivé les charges : vous l'avez toujours trouvée prête !
Au milieu de ces accents sincères, la rhétorique ne manque pas ; je n'aime point cette apostrophe à Micipsa, son père : « Ainsi, tes bienfaits, ô mon père, ont fait un assassin de tes enfants et le destructeur de ta race, de