T.-L., XXIX, 48. « In Africain quoque spem extenderunt
leur importait tant de bien connaître ; ils voulurent pressentir et tâchèrent de se concilier ces chefs, ces façons de princes et de souverains, contre lesquels ils s'étaient mesurés sur les champs de bataille espagnols, et qui leur seraient en Afrique de si utiles auxiliaires ou de si dangereux ennemis. Ils n'attendaient qu'une occasion; au premier bruit d'un refroidissement, d'une subite rupture * de Syphax, un de ces rois numides, le plus puissant de tous, avec Carthage abandonnée de la fortune, les Scipions firent les avances et envoyèrent à Syphax une sorte de petite ambassade militaire, trois centurions, chargés de conclure avec le chef berbère alliance amicale, de l'encourager dans sa nouvelle attitude et de lui promettre, en échange de ses bons offices, toute la reconnaissance du sénat et de la nation. Le barbare fut trèsflatté : ce barbare d'ailleurs ne se montre point là si sot ni si barbare. Il causa longuement de guerre, d'art militaire avec les officiers romains, et il eut le bon sens de reconnaître combien, en ces matières, il ignorait de choses. Cette merveilleuse organisation de l'armée romaine le frappait d'étonnement; aussi demanda4-il à ses nouveaux alliés , comme premier et signalé service , de vouloir bien rester quelque temps auprès de lui et servir d'instructeurs à ses troupes qui ne lui faisaient plus l'effet d'une armée, mais seulement d'une multitude confuse et de hordes indisciplinées. Les Numides, disait-il, n'entendent rien aux combats d'infanterie, et ne sont que des cavaliers : c'est la tactique héréditaire, la seule qu'ils apprennent dès l'enfance ; or il lui fallait de l'infanterie pour tenir tête à un ennemi dont l'infanterie était excellente ; il avait bien des hommes, mais non pas des soldats; et comment les armer, les équiper, les iastruire? Un des centurions resta donc, très-aise de
1. T.-L., XXIX, 48. « Subito Carthaginiensibus hostis factus. »
former pour Rome des fantassins que le roi demandait contre Garthage, et il mena si bien sa tâche — une tâche d'ailleurs assez facile avec ces admirables soldats — que le roi put bientôt compter sur son infanterie autant que sur sa cavalerie et défaire les Carthaginois en plaine, dans une petite bataille rangée. — On sait tous les efforts d'Abdel-Kader pour se créer une infanterie : on sait ce que valaient ses réguliers; on sait ce que sont encore et ce qu'ont été tout récemment, sur les plus terribles champs de bataille, ces soldats de bronze ou de fer, héritiers du vieux sang numide, les tirailleurs indigènes. En même temps, en Espagne, les soldats deSyphax, disons le mot propre, les goums qu'il avait détachés comme auxiliaires à l'armée carthaginoise, apprenant la nouvelle aUiance de leur roi , et travaillés d'ailleurs par ses émissaires, passaient en grand nombre aux Romains.
Garthage s'émut à ces nouvelles ; Garthage connaissait bien l'Afrique : elle ne tenta plus rien, momentanément, sur Syphax ; mais elle se hâta d'envoyer une ambassade à Gala, qui régnait dans une autre partie de la Numidie, sur les Numides Massyliens. La querelle était vieille entre les Massyliens de Gala et les Massaesyliens * de Syphax ; une vendetta antique, imçofles divisait; Garthage en profita immédiatement. Je m'arrête un instant ici à ce curieux trait de mœurs ; il est bien caractéristique, particulier, ce semble, à la race berbère; nos relations quotidiennes avec les Kabyles de l'Algérie nous l'ont révélé d'assez bonne heure; notre diplomatie de conquérants et nos plans militaires en ont tiré parti ; il est certain que Garthage d'abord, que Rome ensuite le reconnurent et l'exploitèrent l'une contre l'autre. La chose vaut donc la peine qu'on la signale et qu'on
1. « Massœsyli, gens adfinis Mauris, in regionem HispanifB, maxime qua sita nova Carthago est, spectant. » (T.-L., XXVIII 17). Les Massyliens étaient plus à l'Est ; c'étaient les gens de Cirta, de notre province de Constantin(^
insiste; l'histoire des guerres puniques trouvera , là encore, sur plus d'un point, quelque rajeunissement de bon aloi et des explications légitimes.
J'ai déjà indiqué ce côté faible et cette grave lacune des peuples berbères : l'absence de l'esprit de race et de nationalité, le défaut d'un grand et commun patriotisme. Je reproduis ici quelques lignes d'un juge bien compétent que j'ai déjà cité, M. le capitaine Rinn , que sa grande expérience contemporaine et son habitude de l'antiquité ont mis en goût de ces curieux rapprochements et de ces comparaisons intéressantes. « La constitution des peuplades Kabyles, dit-il, dans son Algérie assimilée, est essentiellement républicaine, ou plutôt municipale et fédérative. Chaque ville, chaque village est un petit centre ayant ses lois et coutumes particulières, et sa djémâa, ou conseil, présidée par un chef nommé à l'élection. La tribu n'a ni force ni homogénéité, chaque ville, chaque village, chaque quartier même étant toujours en rivalité politique avec ses voisins, et poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à l'individualisme. Il en résulte que, si un danger commun parvient à rassembler momentanément quelques villages dans une action commune , l'accord ne dure jamais bien longtemps , chacun voulant commander, et personne ne voulant se soumettre d'une façon suivie à une autorité quelconque étrangère à son quartier ou à son village. » Cet esprit de coteries et de partis , et , quand la religion envenime encore la politique , ce fanatisme de confréries et de sectes, cette passion des rivalités et des ligues, des sociétés haineuses, des associations hostiles, ce goût et ce génie factieux , car le factio des latins traduirait assez bien le mot Kabyle, tout cela, c'est le çof. M. Renan, dans l'article si intéressant que lui a inspiré le beau livre de MM. Hanoteau et Letourneux, explique et définit à merveille ces caractères et ces dangers du çof : il fait
voir, dans leur curieux mécanisme, ces sortes de sociétés d'assurance mutuelle , je ne dirai point d'homme à homme, ni de village à village, mais plutôt d'homme contre homme , de village contre village et de tribu contre tribu ; il montre bien ce que sont encore et ce qu'ont été, de tout temps, ces associations d'individus ou de peuplades, qui se compliquent toujours de quelque antagonisme et de quelque vieille haine contre une association adverse; ces ligues, non pas du bien public, mais de quelques intérêts étroits et particuliers, en vue de toutes les éventualités de la vie; ces partis où la fidélité n'a rien de durable , et dont on change sans honte , comme Syphax autrefois, quand on n'y trouve plus l'abri efficace et la protection espérée; il montre enfin ce qu'on dépense là de force perdue et de stérile passion ; quelle source ce peut être de divisions sanglantes, de luttes perpétuelles et de guerres déplorables ; et il confesse que ce n'est pas ici le beau côté de la société berbère. « Le çof , ajoute-t-il, est l'inconvénient inséparable d'une constitution où l'Etat fait si peu pour l'individu que celui-ci est obligé de demander à des combinaisons individuelles un patronage efficace; or le çof introduit une vénalité efirénée; il conduit à la négation de toute idée de droit et de justice. Pour soutenir un membre du çof, on ment, on porte de faux témoignages, on se parjure. Le çof, de son côté, n'abandonne jamais ses adhérents. Si l'un d'eux meurt pour la cause du çof, celui-ci adopte ses enfants, les nourrit , les entretient aux frais de la coterie ; en toute occasion, l'associé est sûr du concours le plus actif de ses coassociés. Lorsqu'une tribu est en proie à la guerre civile, les çof envoient fréquemment des contingents armés pour soutenir leurs sociétaires respectifs. En tout cas, si le sort des armes force un parti h s'expatrier momentanément, il est sûr de trouver chez ses amis un accueil empressé.
a Les çof s'étendent d'un village à un village, d'une tribu à une tribu, d'une confédération à une confédéral tion, et même à toute la Kabylie... Les fonds nécessaires aux çofsont fournis par des cotisations volontaires. Les chefs n'en rendent pas compte; ce sont de véritables fonds secrets, employés à nouer des intrigues, à corrompre des consciences, à préparer des trahisons, à négocier l'assassinat d'un ennemi dangereux. Les chefs du çof deviennent ainsi des espèces de petits souverains assez puissants, et il est singulier que jamais chef de çof n'ait réussi à former tige de royauté ^ On arrive à cette position par la bravoure , par l'habileté dans l'intrigue, par l'influence de la famille à laquelle on appartient, et aussi par la richesse. Un chef de çof est un personnage fort occupé, et ses dépenses sont très-considérables. Toutes les affaires du pays aboutissent à lui, et c'est avec lui bien plus qu'avec les amin de village et de tribu qu'une politique habile devrait traiter. Beaucoup de chefs de çof font preuve d'une rare souplesse d'esprit et d'une vraie connaissance du cœur humain
« Il n'est pas donné à tous les pays d'être des nations; or partout où un esprit national ne s'empare pas de la société humaine pour Vmformer, comme on disait au moyen-âge, c'est-à-dire pour lui donner une forme, une âme, un principe vivant, il est inévitable que les factions, les coteries, les groupements les plus artificiels prennent la place de la patrie et remplissent les fonctions que celle-ci ne remplit pas ^. »
Eh bien! il est permis de croire, avec M. Renan, que le çof ait eu autrefois une importance plus grande encore que de nos jours et ait produit de grandes ligues qui s'étendaient d'un bout à l'autre de la Barbarie. Le
1. Du moins de notre temps. Les chefs de çof antiques ont bien fondé, ce semble, des apparences de dynasties. Voir un peu plus bas.
2. E. Renan, La société berbère. Revue des Deux-Mondes, 1" septembre 1873.
savant écrivain remarque que c'est là un fait analogue aux factions des blancs et des noirs dans les républiques italiennes, des Kayssi et des Yémani chez les Arabes de la Palestine; et que, partout où l'état central n'a pas été assez fort pour garantir l'entière sécurité des personnes et des intérêts, de pareilles coteries sont inévitables. Et M. Renan se demande, en ce qui touche notre Afrique classique , si ces rôles puissants des Syphax, des Massinissa, des Jugurtha, ne se rattacheraient pas pour une part à dès causes analogues, et s'il ne serait pas vrai et exact d'envisager ces personnages célèbres comme des chefs de çof, attachés tour à tour à la fortune de Rome ou de Carthage. Oserai-je dire que ce point de vue m'était, à moi aussi, dans mes humbles études, depuis longtemps apparu, et que j'ai cru trouver, dans ce trait de mœurs, assurément héréditaire, qui s'est si fortement révélé à nous par l'expérience contemporaine, une explication moins connue, plus claire, et tout au moins très-vraisemblable de cette politique de bascule, de volte-face, de changements de front et de retours adoptée par les chefs indigènes à l'égard de leurs envahisseurs romains ou de leurs ennemis carthaginois? N'y-a-t-il pas là, en même temps, un jour nouveau jeté sur la tactique diplomatique suivie par Carthage et par Rome vis-à-vis des populatioiis indigènes? N'est-il pas évident que Carthage, la première, et que Rome, après elle, ont démêlé comme nous et exploité ce trait essentiel de la race berbère et qu'elles ont reconnu et trouvé, dans cette désuniçn intestine, dans ce défaut de cohésion patriotique, dans cette façon d'impuissance nationale, une de leurs plus grandes chances de succès? Or voit-on bien maintenant, cette explication une fois donnée, cette interprétation admise, ou cet aperçu entr'ouvert, quelle clarté plus grande et nouvelle peut se répandre ainsi sur ces vieux tableaux obscurcis et décolorés par les années?
Voit-on bien , à regarder les choses sous ce nouvel aspect, et à remettre aux prises en ce champ clos diplomatique les deux grandes rivales, quel agrément, quel intérêt de plus peut raviver le récit de Tite-Live?
Je reviens en effet au grand historien, et à cette députation que l'avisée Garthage se hâte d'adresser à Gala, à la nouvelle de la défection de Syphax. Gala avait un fils nommé Massinissa : — c'est là la première apparition de cette grande figure dans l'histoire, et comme elle se détache tout de suite ! Massinissa n'avait que dix-sept ans, mais annonçait déjà quel homme et quel souverain il pourrait être. Les députés de Garthage n'ont pas besoin de grands frais d'éloquence; ils font remarquer tout simplement que, Syphax n'ayant conclu alliance avec Rome que pour être plus puissant en Afrique, au détriment de ses voisins, l'intérêt évident de Gala était de faire cause commune avec Garthage, de manière à écraser Syphax, pendant qu'il n'est encore l'alHé de Rome que de nom. L'ardent Massinissa pousse à la guerre : Gala cède assez aisément, et Syphax est battu par ce général de dix-sept ans, uni aux troupes carthaginoises. Syphax, comme tous les vaincus d'Afrique, comme Jugurtha plus tard, comme de nos jours Abdel-Kader, se sauve en Mauretanie, y refait une armée, tente de nouveau le sort des armes et est encore battu par Massinissa, cette fois seul*. Massinissa tient bon durant quelque temps dans l'alliance carthaginoise ; il passe même avec ses alliés en Espagne, leur rend là de signalés services, et fait le plus grand mal aux Romains. Tite-Live nous le dit avec quelque air de regrets et de léger reproche : il était alors dans l'alliance de Garthage, celui qui depuis a dû toute sa gloire et toute sa puissance à l'amitié romaine ! La cavalerie numide qu'il commande harcèle les Romains nuit et