Vie de César, t. I, p
2. C'est vous qui le dites, ô M. Mommsen ! Et qu'auriez-vous fait de Paris, si vous l'aviez osé ? Vous êtes, vous, des Caton et des Leiitulus ; vous n'êtes certainement pas des Scipion 1
DE Là DOMINATION ROMAINE EN AFRIQUE 173
testée de la terre ferme d'Italie, à laquelle elle ajoute pourtant toute cette riche couronne des îles et ce vaste empire sans limites des mers qui en baignent les rivages. Dans cette longue lutte avec Garthage, elle a voulu seulement, dès l'abord, écarter des côtes d'Italie des voisins importuns et gênants; elle s'estimait heureuse à l'origine d'espérer qu'elle mettrait une rivale dangereuse hors d'état de lui porter ombrage et de lui nuire. Mais le succès alla bien au delà ; la conquête imprévue de l'Espagne dépassa ces visées modestes; en Afrique, la victoire de Scipion n'entraîne pas seulement la substitution du patronat de Rome à celui de Garthage sur cette inquiète clientèle des grands chefs indigènes, mais amène la nécessité d'une intervention quotidienne dans les conflits d'outre-mer. Ainsi se perd peu à peu de vue le point de départ, et s'oublie le programme plus humble; ainsi s'agrandit l'horizon. Est-ce à dire que la carrière s'ouvre comme à regret, en dépit du sénat et presque malgré lui? Non pas sans doute ; mais il est sûr que ce ne fut pas sans de grands scrupules, sans de longues et naturelles hésitations, sans des atermoiements véritablement politiques, a G'est de dessein prémédité que Rome a pris l'empire en Italie; c'est presque sans y avoir pensé qu'elle s'est vu jeter dans les mains le sceptre de la Méditerranée et la domination des contrées environnantes. » C'est M. Mommsen encore qui dit cela : et peut-être, sur ce point comme sur tant d'autres, a-t-il ses raisons secrètes et son point de vue national-libéral; c'est prêter, ce me semble, au Sénat de Rome bien de l'ingénuité politique et un peu trop de naïveté. Ce qui est exact et vrai, ce qu'il importe de faire bien ressortir, c'est ce caractère de circonspection, d'appréhension presque timide à force de rester prudente, c'est cette absence de toute témérité, sinon de toute audace ; c'est cette peur de la politique d'inspiration en quelque sorte et de premier jet, qui ins-
pire ou plutôt qui modère et refroidit en général la diplomatie romaine, et qui, dans le cas particulier, a tempéré et adouci les conditions du traité de paix par lequel s'est terminée la seconde guerre punique. II semble, en effet, que le vainqueur de Zama eut l'occasion bien favorable pour rayer l'empire de Garthage et le nom punique de la liste des nations; il aurait pu sans doute, avec moins de prudence, former dès maintenant une province romaine du vaste pays qui s'étend depuis les Syrtes jusqu'au fleuve Muluclia. Le Sénat romain se borna à affaiblir Garthage, et donna au fidèle Massinissa tous les états de son rival Syphax i. Il est vrai que Massinissa ne sera guère là, comme le dira plus tard Adherbal, que le procurateur temporaire, que le chargé d'affaires provisoire du peuple romain, et que le droit — celui du plus fort — et l'autorité véritable appartiendront à Rome. Mais encore, en ayant la souveraineté vraie, le protectorat, si l'on veut, elle n'aura pas les lourdes charges de l'occupation même et du commandement proprement dit. G'est sur les rois numides que pèsera la tâche de façonner au joug romain les populations indigènes, inquiètes et turbulentes ; d'opérer, à leurs risques et périls, en échange d'une royauté précaire, d'une éphémère souveraineté^ ce passage laborieux et cette dangereuse transition de l'état d'indépendance et de liberté presque sauvage à celui d'une sujétion rigoureuse et d'une obéissance absolue ; celle en un mot de préparer, par une progressive et moins sensible assimilation, l'annexion définitive ^
1. Apulée, Apolog. à propos de Madaure, sa patrie : « Neque hoc eo dixit, quo me patria mea pœniteret, etsi adliuc Syphacis essemus ; quo taincn victo ad Massiaissam regem munere populi romani concessimus, ac deinceps veteranorum militum novo conditu spleudidissim"à colonia sumus. »