DES ARGUMENTS SOPHISTIQUES
( itepl tüv avpvrtiY/M Diy/w/ J.
Personne n’a jamais eu la pensée d’attribuer sérieusement ce petit traité à une autre plume qu’à celle d’Aristote. 11 est mentionné dans cette phrase de Diogène Laërce : npiç 5 è vhv xpfaiv ri ts àyi ovwrixà /.ai rà mpi ipw rmew; , tpianxâ te /ai awpiTîtxMv DlyyjM- Il est désigné dans le texte anonyme, publié par Ménage, sous les deux titres suivants : A. ektyyuv vvpirrmir/ , rt T.ipi ipirsnxùv vîmüv. Mais on a pensé qu’il ne formait pas un traité distinct des Topiques , parce que l’auteur ne l’en sépare jamais, lorsqu’il y fait allusion
dans ses autres écrits*. Sans perdre du temps à examiner les raisons sur lesquelles on veut fonder cette opinion , nous dirons qu’elle est positivement démentie par le texte , d’abord par ces mots qui appartiennent au commencement du second chapitre : noaa Sè sotiv «8 ri züv Xôywv 3
wci mla f/Épr, rvyypcvei nç jrpxyptaTuaç ovza r, 0 19
hyûftev ; ensuite, par une autre phrase de ce même chapitre , déjà plusieurs fois citée , où cette partie de YOrganum , dont on nie l’indépendance , est placée absolument sur la même ligne que les Analytiques et les Topiques. Nous sommes les premiers à reconnaître qu’elle a beaucoup d’analogie avec ce dernier ouvrage et qu’elle est même nécessaire pour compléter l’art de la discussion ; mais , malgré cette unité dans le fond des choses , la séparation n’en existe pas moins dans la forme et dans la pensée de l’auteur.
Le traité des Arguments Sophistiques n’a pas pour but , comme on pourrait le croire , de nous enseigner l’art dangereux et frivole de tromper nos semblables 5 mais , au contraire ,
4 Voy. Buhle, tome 3 de son édit. d’Arist. Introd. aux Argum. Sophist.
ANALYSE
de le rendre impuissant, en nous dénonçant toutes ses ruses , en montrant au jour ses ressorts les plus cachés 4 . Il se divise par conséquent en deux parties si bien distinctes , que la plupart des éditeurs , qui ne sont pas toujours en contradiction avec le texte , en ont fait deux livres séparés. On trouve dans le premier une description détaillée de toute la méthode sophistique; le second nous enseigne à la combattre et à éviter les pièges qu’elle tend à notre esprit 2 .
§ 1 . Il y a des hommes qui prennent le masque de la sagesse pour exploiter la crédulité publique, faisant métier et marchandise du talent de mentir et usurpant les honneurs qui appartiennent aux vrais sages. Ces hommes sont les sophistes que chacun peut reconnaitreaux caractères suivants : d’abord, à l’aide de quelques arguments captieux , ils ne craignent pas de combattre la vérité :
' ÊîTt ôi spyov Trtpi i/.x-îTOV to 3 -aoÔTOs , tyijàwj fi iv i'jriv Trspi ûv StM, TÛv oè i ajàiuvnj cuj>xv£Çuy SùvawDai (Sophist. cleuch. ch. 1).
1 Le premier s’étend du ch. 1 au ch. 17, le deuxième jusqu'au 54, qui est une espece de conclusion générale.
cette idée est exprimée par le seul mot j
ensuite ils insinuent le mensonge et Terreur (vfieâîèç) ’i enfin , ils se plaisent à soutenir des opinions paradoxales (-xpx$o£iv). Outre ces trois caractères , l’auteur en reconnaît un quatrième et un cinquième qui consistent à mettre son adversaire dans la nécessité de v ioler les régies de la langue (aofonuopàc), et de se répéter constamment sans ajoutera sa pensée (jô ir^ova'xiç ro àvro X/yciv) j mais il ne tarde pas à s'apercevoir qu'ils rentrent dans le premier , c’est-à-dire qu’il les compte au nombre des arguments , par lesquels nous allons commencer
1° Les Arguments (£>r/xoç) ne doivent pas être confondus avec les syllogismes. Ceux-ci sont employés à la démonstration (èts enroSsîi-iv) , et ceux-là à la contradiction («$ àvrépcwiy). Les uns et les autres , puisqu’ils ne diffèrent que par l’usage qu’on en fait , sont compris sous la dénomination générale des raisonnements ( Ibyw ) ,
* niffuv «ro^iÇovra 01 iv rots Xdyotg aycovtÇé/uvot xotè StatptXovetxotfvrcs , un Trivrt riv àpiB/xbv ,J*XtyX°* 'j/eCSog , xxl napdtûoÇo» x«c ao> otxt j/AÔç xal nXgyrxTov to TrXcovixig t* à'jrb \iyuv (ch . 5).
IM
ANALYSE
et la preuve en est que les raisonnements sont ici classés de la même manière que plus haut les syllogismes.
Or, tous les arguments à l’usage des sophistes se divisent en deux classes : les uns sont fondés sur les abus du langage (napx rnv >i?iv) ; les autres ont leur source ailleurs , c’est-à-dire , dans la pensée el le-même ( rfe Xé&ms ).
A la première classe appartiennent les suivants , au nombre de six : l’équivoque (ôf/Mw/zfe) ou l’ambiguité des mots $ l'amphibologie ( àubt- ÆoXtsc ), ou l’ambiguité des phrases $ la substitution du sens composé au sens divisé ( aûvSeaiç ) , ou ce qu’on appelait dans l’école faüacia compositionis ; la substitution du sens divisé au sens composé, qu’on nommait dans l’école fallacia divisionis et qu’ Aristote appelle simplement itaipeaiç. Ces quatre sophismes sont tellement connus que toute explication deviendrait fastidieuse. Le cinquième est fondé sur un vice d’accentuation ( jr/xxiwîia ) qui suffisait dans les langues anciennes , mais surtout dans la langue grecque , pour changer entièrement le sens des mots, et par conséquent des phrases. Aristote en cite plusieurs exemples empruntés aux poëmes
d’Homère. Enfin, le dernier sophisme de ce genre rhç Xcçew?) consiste à substituer une forme grammaticale à une autre ; par exemple, la forme active à la forme passive , ou le masculin au féminin; ce qui établit également une différence, ou au moins un désordre dans la pensée *.
Dans la seconde classe on peut en compter sept : la confusion de l’essence et de l’accident , qu’on appelait dans l’école fallacia accidentis (napà rà ffvpësëyjxoç) ; la confusion de l’absolu et du relatif ( à dicto secundùm quid ad dictum simpliciter , ri aît).w« % pfi ànlS*;) ; l’ignorance de la question ( igrwratio elenchi , rapà rfa rov ilv/yov àr/vniav) ; la pétition de principe ( ira pà to èv âpyjÿ ïauëcîvtiv ) ; la fausse conséquence ( ô irapà rè impevov c’est-à-dire, la croyance erronée
que la réciproque d’une proposition vraie ne peut jamais être fausse. Les deux derniers sont l’ignorance de la cause ( non causa pro causâ , h ttapi n pJi âinov wç âniov ) , et la confusion des deux questions en une seule ( r.apà ro rà 3io èpwriiptxvx Êv Trottât 2 . Tous ces arguments peuvent se réduire
’ Ch. 4.
1 Twy S ’tiju rijt Xlfytas w«p«ioyio/iùv 11 Ô /1 twiv ii rri. x. t. X. (ch. 5).
à un seul , qui est l'ignorance de la chose en question , de même que les autres ne sont au fond que l'ambiguité des mots. Mais , puisque la moitié des sophismes a sa source dans l’imperfection du langage , il est clair que l'on est bien plus exposé à se tromper dans la discussion que dans la méditation solitaire l .
Cette classification est l’objet d’une longue justification , très-inutile sans doute , mais non sans intérêt pour l’histoire de la Philosophie , puisqu’elle nous apprend qu’avant la composition de YOrganum , on avait déjà essayé de diviser tous les arguments en deux classes : les uns de nom ( jrpèç zovvofuc ), ou fondés sur le langage ; les autres de fait , ou fondés sur la pensée (zt pii rhv Ziavoion) 9 . Aristote se déclare l’adversaire de cette opinion , par la raison fort juste que les idées et les mots , que la pensée et la parole sont inséparables. Cette distinction , dit-il, peut bien expliquer l’origine des sophismes,
1 MâXXov )î dbràrri ylvtroa. fur ÆXXûv oxôrroy/Afvots ^ x*0 iauroufy piv yàp fjxr aXXûv cxe^tg Sià Xiyo u (ch. 7).
1 Oux Itm 5« SiûCŸOpàrSnt Xlywv $iv Xiyojai Ttvtj, ri tfvou royç /jàv rrpbf touv«/wc Xdyoyç , rouf Si rrpbfri jv Otavofav (ch« 10).
mais elle ne donne pas naissance à deux genres de preuves absolument différents. Avant de quitter ce sujet, il fait mention d’un sophisme particulier à certains géomètres de l’antiquité , qui s’appuyaient sur des constructions vicieuses , capables seulement de tromper un instant les yeux , pour démontrer des propositions hypothétiques ou absurdes , telles que la quadrature du cercle. Il donne à ce faux raisonnement le titre de Pseudographique ( <{/£v5o- /psrptxôç), qui en exprime parfaitement la nature J .
2° Non contents de combattre la vérité , les sophistes , avons-nous dit , cherchent aussi quelquefois à défendre directement l’erreur. Us essaient d’arriver à leur but , d’abord en le cachant avec soin , pour ne pas exciter la défiance $ ensuite , ils adressent à leur interlocuteur une multitude de questions sans ordre et sans dessein apparents , afin de pouvoir plus tard se faire des arguments de ses propres paroles. Quelquefois aussi , ils dissimulent entièrement le désir d’argumenter, en feignant d’écouter et de s’instruire. Mais, insensiblement , ils vous conduisent sur un
’ Ch. 11.
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terrain que vous ne connaissez pas et où la victoire leur est assurée *. Si ce portrait , d'ailleurs très-intéressant , est vraiment celui d’un sophiste , il faut convenir qu'il a aussi beaucoup de ressemblance avec Socrate.
3° Enfin , voici les moyens qu’ils emploient pour soutenir des paradoxes. Ils commencent par adresser à leur interlocuteur ce que nous appelons un argument personnel : comme il appartient ordinairement à quelque secte philosophique , ils essaient de le convaincre que les opinions qu'il y a puisées sont en contradiction avec celles de tout le monde , ce qui est presque toujours vrai ( cette réflexion est d’Aristote) 2 . Us lui montrent ensuite qu’il y a peu d’accord entre les discours des hommes et leur conduite , entre leur vie extérieure et leurs plus secrètes pensées. J1 n’en existe pas davantage entre les lois de la
’ Cet article commence ainsi : ILpl Si toù ^uSS/uvou tr
Stï$« xai TÔv XJyov itj âôoÇov àyaystv (tojto yàp Üv Stirspov rf,i
cosroTtxitf trpo»p*s«(os. *. r. X. (ch. 12). Rien n’est donc plus fondé que le plan qne nous suivons.
1 ITpôî tô irxp4So|x Xtyuv axSirctsi ix rivoj ’/tvojç i SixXeytSuevos «ira ipürxv é rois woXXoîs oîroi Xiyovsi kx piSoi-oy ; sari yàp ixàarois, « toccwtov (ch. 12).
nature et celles des hommes 5 et ce dernier argument est celui qu’ils font valoir de préférence. De tout cela , sans doute , il leur est facile de conclure qu’il n’y a point de paradoxe , mais que toutes les opinions ont la même valeur , pourvu qu’on ait le talent de les soutenir. Cet article est , avec le précédent, un précieux fragment d’histoire $ il nous prouve que les sophistes dé la Grèce n’étaient au fond que des philosophes sceptiques qui auraient pu lutter sans trop de désavantage contre nos spirituels démolisseurs du dix-huitième siècle. !
Mais ici , comme dans les Topiques, il ne suffit pas de connaître les arguments } il existe aussi un art de les disposer et de nous en servir à propos. Ainsi , les sophistes ont tantôt recours à la diffusion , aux longues amplifications, pour fatiguer l’attention de leur adversaire , et tantôt leurs arguments se succèdent avec une telle précipitation , qu’il est impossible de les suivre et de les apprécier. Quelquefois ils essaient d’exciter les passions , surtout la colère , parce qu’elle rend aveugle et imprudent (jxpxrzousvoi yàp $zzov Sûvavzai fukxTTsr^M TOcvra). S’ils s’adressent à des personnes disposées à leur tenir tête et à ne rien laisser passer
ANALYSE
sans examen, ils ont l’air de marcher vers un but tout opposé à celui qu’ils se proposent. Les comparaisons et les similitudes , dont l'effet ordinaire est de rendre la pensée plus intelligible, ne sont pour eux que des moyens de la présenter sous un faux jour et des couleurs trompeuses. Leur fait-on des objections embarrassantes f ils savent les éluder au moyen d’une distinction , le {ameux distinguo de l’école (îîrrov iroiowre;). Quand* ils voient leur proposition en danger d’être renversée, ils la retirent si habilement , pour en introduire une autre dont ils sont plus sûrs , qu’à peine a-t-on le temps de s’en apercevoir *. Enfin, nous connaissons à peu près ce qui lait la puissance des sophistes , et leur arsenal et leur stratégie } il faut que nous cherchions à présent les moyens de leur résister.
§ 2. On conviendra sans peine que cette seconde partie ne peut pas avoir la même importance à nos yeux , qu’elle ne mérite pas par conséquent d’occuper dans notre analyse la même place que la première. Entièrement dénuée d’in-
1 Ch. iS,
térèt historique , elle ne présente aucun avantage pour la science elle-même } car , les sophismes une fois connus , ils ne sont plus dangereux. Et d'ailleurs , Aristote en convient lui-méme , le talent de les résoudre est tout entier dans l’esprit d'à-propos et vient de l'exercice plutôt que d une théorie : èn ro-j yeyjuvx'ïBxi yiveraa jzàXXov * . Mais Aristote voulait rester fidèle à son plan si méthodique et si clair ; il voulait à tout prix remplir son cadre } voilà ce qui nous a valu tant de pages stériles que nous résumerons en quelques mots , en nous faisant un devoir de ne pas omettre une seule idée qui puisse se traduire dans notre langue sans paraître puérile.
En général , il faut , pour résoudre les sophismes , les diviser d’abord en deux éléments distincts , dont l’un est le fond et l’autre la forme. Le fond est toujours une erreur ou une fausseté ; mais quelques-uns ont la forme de la vérité , ils réunissent toutes les conditions du syllogisme régulier , tandis que les autres n’ont pas même cet avantage. Ces derniers sont les plus faciles à résoudre , leur fausseté étant évi—
« Ch. 16.
dente : il suffit de leur opposer une simple dénégation. Mais les premiers doivent être tous résolus par la distinction , puisque tous , ils peuvent se ramener à une confusion dans les termes ou dans les idées. Démontrer le contraire de ce qui est évidemment faux ( dhalpeaiç ) ; diviser ce qui est confondu ( Stai peatç ) : voilà les moyens de résoudre tous les sophismes imaginables *.
Après avoir indiqué ces moyens généraux , on essaie de les appliquer successivement à chacun des treize sophismes énumérés plus haut , d’où résulte une multitude innombrable de règles particulières qui occupent à peu près une place aussi étendue que la première partie 2 . Mais, avant de terminer ce traité et l 'Organum tout entier , Aristote dit positivement qu’il est entré le premier dans la carrière qu’il vient de parcourir 5 que l'enseignement de ces hommes , qui se faisaient un métier de disputer sur les sujets les plus frivoles ( rwv rapi TOUS èpnnMVi làyovç fXL'jQapvoü'jztM ) , était assez fidèlement représenté dans le Gorgias de Platon } qu’il y avait bien
* Ch. 17 et 18.
3 Depuis le ch. 19 jusqu'au 34* exclusivement.
quelques arguments captieux , quelques recettes généralement en usage pour embarrasser un adversaire sans expérience , mais que personne n’avait songé encore à formuler toutes les règles du syllogisme , quoiqu’il existât depuis longtemps dans la pratique : en conséquence , il réclame à la fois et l’indulgence et la reconnaissance de ses lecteurs. Comme cette fin est assez intéressante , nous allons essayer de la traduire :
« Une grande partie des règles de la Rhétorique » étaient connues long-temps avant nous : mais » il n’existait absolument rien sur l’art de rai- » sonner par syllogisme , sinon qu’on perdait » beaucoup de temps à l’acquérir par la pra- » tique. Si donc , dans l’état où elle parait ici * pour la première fois 7 cette méthode vous » semblait trop imparfaite comparativement aux » autres sciences qui ont beaucoup hérité des » générations précédentes , il serait alors de » votre devoir , à vous tous qui lisez ou qui » entendez lire cet écrit , de me pardonner les » choses qui ont pu m’échapper , et de me savoir » au contraire beaucoup de gré pour celles dont » on peut m’attribuer l’invention. » Ce passage qu’il est impossible d’appliquer au seul traité des
ANALYSE
Arguments Sophistiques , nous prouve en même temps , comme nous l'avons dit dès le comment cernent , que YOrganum , ou tout au moins les trois derniers traités, formaient réellement un seul tout dans la pensée d'Aristote.
rit» dk l'analyse dï l’organum.
d’une
d’une analyse étendue
DE l’ORGANüM d’ARISTOTE.
DE
APRÈS ARISTOTE
Lorsqu’à une époque de réflexion et de lumière , dans un état de civilisation comme celui des Grecs au temps de Platon et d’Aristote , une nouvelle science est reconnue nécessaire pour contenter les besoins toujours croissants de la pensée, elle n’atteint pas sans doute , dès le jour de sa naissance, à son plus haut point de perfection et de grandeur 5 mais elle ne peut pas commencer non plus par une ébauche tout-à-fait grossière, sans vérité et sans méthode, comme
celles qui appartiennent à l’enfance de la Philosophie et de l’intelligence humaine. Il faut qu’elle paraisse pour la première fois dans un système qui porte au moins le caractère du temps où il a été conçu , et qui, par ses imperfections mêmes , provoque l’enfantement de plusieurs autres systèmes, hostiles en apparence, dont chacun montre la science , qu’il prétend comprendre tout entière, sous un point de vue nouveau , et l’élève d’un degré vers le terme où elle doit s’arrêter. C’est ainsi que nous avons vu se former presque sous nos yeux la Philosophie de l’Histoire, et même l’Histoire de la Philosophie. C’est ainsi qu’a commencé la Logique , dont YOrganum est , sans contredit, le premier monument *. L’histoire de YOrganum n’est donc pas autre chose que l’histoire de la Logique elle-même 5 et réciproquement , si quelqu’un voulait nous faire con-
' Aristote avoue que dans les autres sciences dont il s'est occupé , en politique , en morale , en rhétorique, il a eu ses prédécesseurs, dont les travaux, quoique très-imparfaits , lui furent d’un grand secours ; mais il s'attribue hautement l’invention de la Logique, dont il nie avoir rencontré la moindre trace dans les leçons des sophistes et des rhéteurs qui ont existé avant lui. C'est à ce titre qu'il sollicite l’in-
APRES ARISTOTE
naître tous les progrès de cette science , toutes les vicissitudes qu’elle a subies depuis le moment de sa première apparition dans le monde intellectuel jusqu’à nos jours , il serait obligé d’étudier d’abord l’œuvre d’Aristote et de rechercher ensuite quelle influence elle a exercée , au moins sur les grands hommes qui sont entrés dans la même carrière , quelle part ces derniers y ont ajoutée , quelle part ils en ont retranchée ou conservée', il ferait, en un mot, l’histoire de VOrganum , telle qu’il faut l’entendreici, dans un sens vraiment philosophique,
Pour comprendre comment la Logique est sortie tout entière du système assez étroit que nous venons d’exposer; pour apprécier dignement l’influence d’Aristote sur ceux-là même qui passent à nos yeux pour ses plus ardents détracteurs , et qui ont en effet pour un instant ren—
dulgcnce de ses lecteurs» ce qu’il ne lait jamais ailleurs..,.. Thwttîs oè rrs irpaypiaTctas àu to jjiv rçy , to 5. iox rçv npos^epyaa~ uivav , «XX oui i» jravrîX'i; linrçpxs (sophist. clench . , ch. 34). Ou ne peut pas dire que ces paroles se rapportent au traité des Arguments Sophistiques , puisque l’auteur accorde, un peu plus loin , que l’art sophistique a toujours été enseigné.
versé dans la boue le trône qu’il a occupé pendant des siècles comme législateur suprême de la pensée, il faut que nous sachions d’abord de quelle manière , sous quel aspect il a envisagé la science dont l’invention est due à son génie. Or 1 il est facile de voir 1 par les reproches que lui ont adressés tous les grands représentants de la philosophie moderne , et par une lecture attentive de son œuvre, qujl n’y faut pas chercher l 'art de penser , comme on a dit îontemps âprês lui , l’art de gouverner son intelligence et de chercher la vérité £our soi-même , : .
mais celui de l’exprimer et de la développer au X-/ t moyen de la parole. Nulle part , il n’expose les règles de la réflexion et de la méditation solitaires ; nulle part , il ne descend dans la conscience pour étudier le travail , l’organisation intime de la pensée et les limites dans lesquelles elle doit s’arrêter $ mais il nous parle toujours de ses formes extérieures , des figures sous lesquelles se manifeste nécessairement chacune de ses opérations. La caté gorie } la proposition l ogiqu e (àrrwpavsriç) et le syll ogism e sont-ils donc autre chose que les formes extérieures , que les figures de la simple n otion ,
APRÈS ARISTOTE
du j ugement et du raisonnement ? Et Y Orga num tout entier ne fait-il pas suite à la Rhétorique et à la Poétique P Ce que les rhéteurs appellent figures n’est en effet pas autre chose que les diverses formes sous lesquelles l’imagination et la sensibilité se trahissent dans la parole, indépendamment de la signification particulière des mots. Or, après avoir décrit toutes ces formes avec tant d’exactitude et de précision , ne fallait-il pas , pour laisser à la postérité une œuvre complète , y ajouter celles de l’intelligence pure ou de la pensée réfléchie? Quand les figures sont régulières , la pensée est vraie , probable , au moins claire ; quand elles ne le sont pas , la pensée est fausse ou inintelligible. Tel est, selon nous , tout le système logique d’Aristote , à part quelques digressions assez rares où il considère son sujet d’un point de vue plus élevé. Peut-être subissait-il à son insu l’influence de son illustre maître qui a presque identifié la parole avec la pensée et qui définissait cette dernière une parole intérieure , un dialogue de l’âme avec elle— même ( svzbç rr,ç ^\iyr,q repos ioanrp) 5&).o yoç xvsv çttvijç ytyvopsvoç tout oeuzb Yiptv inwvuuarir) buxvoéa).
Telles sont pourtant, malgré ses bornes rétré-
cies , la force , la beauté et l’unité de ce système , qu’il a régné sans partage dans toutes les écoles , pendant une période de quatorze ou quinze siècles. C’était presqu’un sacrilège , un crime de lèze-majesté divine et humaine de méconnaître l’autorité que lui accordaient unanimement les hommes les plus divisés d’opinions philosophiques et de croyances religieuses. Durant ce laps de temps immense , on ne songeait guère qu’à le répandre , à le traduire dans toutes les langues alors en usage chez les savants, à le commenter, à l’élaborer dans ses moindres détails et à le défigurer en le poussant à ses dernières conséquences. C’étaient les beaux jours de la Méthode syllogistique.
Cependant , l’on commence à comprendre le vrai caractère du syllogisme } on le trouve excellent pour exprimer la vérité , pour la développer et la féconder, mai incapable delà faire trouver. On abandonne les formes extérieures pour les opérations mêmes de la pensée , disposées dans un ordre convenable et érigées en règles générales. On ne parle plus des figures et des modes , mais de l’observation et de l’induction , de l’analyse et de la synthèse qui , dans le fond , ne sont pas autre chose que la réflexion dans ses
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différents moments. L’art d arg umenter fait place à l’art de p enser ; à la méthode dogmatique en usage jusqu’à eux , Bacon et Descartes , les deux pères de la philosophie moderne , essaient de substituer la méthode expérimentale. Environ un siècle après ces deux grands hommes en vient un autre , beaucoup plus hardi , qui tient à la fois de Descartes et d’Aristote; de celui-ci, par la sévérité et quelquefois la raideur des formes , par la forte unité de son système et l’admirable harmonie de toute son œuvre ; de celui-là, par son rare talent d’observation et d’analyse , par sa marche éminemment et exclusivement psychologique , par son désir de tout ramener aux faits de conscience, malgré ses études approfondies sur le monde sensible. Si nous ne devions pas le considérer exclusivement par rapport à notre sujet , nous dirions qu’il tient aussi de Platon par la direction naturelle de ses idées et le fond de ses doctrines. Il ne cherche plus à nous apprendre , par quelles opérations de la pensée; comment, à l’aide de son intelligence et de sa raison, on discerne la vérité de l’erreur ; comment il faut foire la critique des faits et des choses : c’est la pensée, la raison elle-même qu'il soumet à sa
critique pour savoir jusqu’où s’étend sa puissance, et de quelle confiance elle est digne. Au lieu de rechercher, comme ses prédécesseurs, par quels actes , par l’usage de quelles formes , par l’observation de quelles règles nous pouvons étendre nos connaissances j;t mettre notre esprit en possession des choses ; il veut savoir auparavant si réellement les choses peuvent être connues de nous, quelles sont les bornes imposées à nos facultés intellectuelles et les formes ou les fonctions mêmes de la pensée, afin qu’on les distingue des objets que nous connaissons. Le nom de cet homme c’est Emmanuel Kant, et sa méthode (car son système appartient évidemment à la Logique , comme nous le démontrerons encore mieux plus tard) , sa méthode s’appelle la méthode critique ou transcendentale. Enfin , las de rester renfermé en soi-même sans oser croire à sa propre réalité $ las de n’étudier la pensée que sous un point de vue réfléchi et limité , où elle se brise et se met en opposition avec elle-même , on essaya de lui rendre l’unité , la vérité et la paix 5 on voulut la saisir dans sa pureté et sa totalité , c’est-à-dire , à cette région où nulle distinction , nulle opposition n’existe encore ,
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où par conséquent la pensée et la raison se confondent avecla réalité. Puis on essaya de démontrer comment tout sort de son sein , comment elle se développe elle-même d’une manière méthodique, selon toutes les règles du syllogisme, pour se transformer en toutes choses. Celte révolution a été accomplie de nos jours par Hegel 1 , le fondateur d’une nouvelle Logique , à laquelle il donne le nom de Logique spéculative. Ainsi , l’histoire de la Logique se divise d’elle-mê me en quatre époques qui représentent, non seulement toutes les révolutions accomplies dans cette science depuis le jour où elle est née , mais encore toutes celles que sa nature même lui permet de subir. Elles la montrent à nos yeux dans sa véritable étendue } elles la déroulent dans toutes ses parties en nous indiquant l’ordre même dans lequel il faut les traiter. Il serait en effet difficile d’en imaginer une
* Pour justifier ce que nous eu disons ici , il nous suffit , en attendant de plus amples développements , de rapporter ce principe placé en tête de sa Philosophie du Droit , et répété dans la préface de sa Logique. « Tout ce qui est ï rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel. >
8Ba$ wrnSnftig ift, bas ijt wttflicf),
Unb roaë n>irfli$ ift, baê ift oerofinftig.
cinquième 5 ce qui ne veut pas dire que ia science est finie , mais qu'aujourd’hui seulement nous en comprendrons le but dans son importance et sa dignité si long- temps méconnues , et peut-être qu'en joignant les leçons du passé à nos propres efforts , pourrons-nous un jour le réaliser. Non contents de démontrer que toutes les révolutions et les systèmes ne sont que le développement régulier , méthodique de l’idée première d’Aristote, nous essaierons aussi de faire connaître l’influence immédiate exercée par ce dernier sur chacun des grands hommes dont les noms viennent d’être cités.
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