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que la parole est inséparable de la pensée , et il faut se rappeler que les Stoïciens aussi voulaient presqu’identifier ces deux choses» Tout involontaire que soit cette impression des objets sur nousy elle peut cependant subir , et elle subit en effet diverses transformations par l’action de l’esprit lui-même , ou bien de cette faculté de l’esprit qu’ils désignaient sous le nom d’rç/epvixôv , et qu’ Aristote appelle X intelligence active (vous ttoot— fixés) >, ou simplement l’intelligence (vous)* Il lui faut d’abord , de la part de cette dernière , un acte d'adhésion bien connu dans la psychologie moderne, sous le nom d’assentiment (myxa-'adevu;), puis elle peut être généralisée par induction (rud)' ôiMioTr,Toc) ^ ou par analogie (xor atvaXoytav) j on peut en changer les proportions naturelles 5 on peut la défigurer et l’embellir par composition (xxrà avvSemv) et par transposition (xarà pe zaldeuiv)^ comme lorsqu’on a imaginé les hippocentaures et les cyclopes , on peut enfin les anéantir par négation et par opposition (xar èvaVTÛoatv xai m éprfjiv). Telles sont à peu près les diverses modifications que nous faisons subir à nos idées à mesure qu’elles s’introduisent en nous , à l’exception des idées du bien et du mal et de quelques prin-
su
cipcs en petit nombre que les Stoïciens désignaient , comme Epicure , sous le nom général d'anticipation ( te pÔAw-peç ) , mais auxquels ils assignaient une origine plus noble ; qu’ils regardaient , en un mot , comme des connaissances à jtriori *. Ils croyaient donc, ainsi que les disciples de la nouvelle Académie , que les objets sont insaisissables en eux-mémes ( isunukimxx hvat ivrà tà npoi/ftara ) ; mais ils ne doutaient pas de la vérité et de la fidélité de nos représentations ( (favrarjiav ncccocknmwy ). Toute la différence qui existe entre la science ( Èn«T%>7 ), l'opinion ( ■« ) , et l’erreur ( ymnch pu* , pour la
distinguer de la représentation vraie (<povraaia) , vient de l’usage plus ou moins légitime que nous faisons de notre intelligence active , ou de la circonspection plus ou moins grande avec laquelle notre esprit donne son assentiment 2 .
* $ua!xüs Si votlnxt Sixxïov n xxi 4ya64v. — Ils définissaient l'anticipation : ivvohx y j«vù\ t£»v xx66)o j (Sext. Empiric. adv. Malh., p. 572).
3 Sext. Empir. adv. Math., p. 106. Diog.Laërt., liv. 7, vie de Chrjsippe. — Aristote établit la même distinction entre la science et la croyance, dans les deuxièmes Analyt. , liv, 1, ch. 31. — Topic. , liv. i , ch. 1,2,5.
AF*RÉS ARISTOTÈ.
Telles sont à peu près les doctrines enseignées dans la première moitié de leur Dialectique : nous savons qu’elles seraient plus à leur place dans une histoire de la psycologie 5 mais puisque des doctrines semblables remplissent une grande partie de l 'Organum dont elles sont la base , comme nous l’avons déjà fait observer, nous sommes obligés de les rapporter, pour qu’ort puisse les comparer et se convaincre de leui* similitude*
La seconde moitié de la Dialectique sloïcienné s’occupait des termes isolés ( yjxvrr/o^iiaxa. ) ; des propositions (d-ew^at a) et des arguments de toute espèce , mais particulièrement du syllogisme. A l’exception de ce dernier , toutes ces matières 6ont du ressort de la grammaire à laquelle les Stoïciens ont rendu quelques services. Cependant , Aristote s’en est aussi occupé dans son traité de l ’ Interprétation sous un point de vuè purement logique 5 mais ils ont perfectionné son œuvre en y ajoutant de nouveaux détails et en donnant une analyse plus complète de la proposition. Dans la théorie du syllogisme ^ à laquelle ils attachaient tant d’importance , ils n’ont rien pu changer que les noms 5 ils ont
substitué à des expressions consacrées des expressions nouvelles et arbitraires dont le temps a fait justice. Ainsi, la majeure fut appelée X>7f^,la mineure TrpôsX^iî , et la conclusion ènvfopà *. Aux différentes especes de syllogisme reconnues par Aristote, ils ont ajouté le syllogisme abstrait (rpimi ) , dont tous les éléments , les propositions et les termes sont représentés par des lettres, comme cela arrive fréquemment dans YOrganum.
Celui qui renferme à la fois des termes abstraits représentés par des lettres et des termes ordinaires était appelé Xoyôr/jojroç enfin , sous la dénomination d'ampou; Xéyouç , ils admettaient aussi un certain nombre d'arguments de l’école, comme ceux de Zénon d’Elée contre le mouvement et la divisibilité, ou comme les sophismes dont l'invention est attribuée à Eubulide , disciple de l'école mégarique. Le plus fameux de ces arguments, c’est celui qu'on appelle la raison paresseuse , et dont Leibnitz fait plus d'une fois mention dans ses essais de Théodicée. Les Stoïciens, qui croyaient perfectionner le syllogisme , en ont abusé et ont
1 Aiyoj il Tl Tt> uuvtamxix l* X>i u/iom* n Xr,/x/tin>v xai jrpooXA- 'j/tut xat «rfçopij (Diog. Lacrt., loc. cil).
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répandu le goût des argumentations subtiles qui étouffent l’amour de la science au lieu de le féconder. Aussi Sénèque a-t— il raison de s’écrier, dans un mouvement d’indignation: «O puériles ineptias ! in hoc supercilia subduximus ! in hoc harharn demisimus ! hoc est quoil tristes docemus et pallidi 1 ! »
Quoique les efforts de l’antiquité pour fonder une nouvelle Logique sur les débris ou à côté de celle d’Aristote n'aient été couronnés d’aucun succès, au moins n’a-t-elle pas voulu se soumettre sans résistance 5 au moins l’obéissance à laquelle elle est forcée est-elle cachée sous un air d’indépeudance et d’originalité. Mais pendant cette longue enfance des peuples modernes , qu’on appelle le moyen âge , la seule apparence de la liberté est regardée comme un crime ou une déviation du sens commun j l 'Organum devient le seul code de la pensée , depuis le moment où il commence à être connu chez ces barbares, qui avaient à peine une langue pour le traduire , jusqu’aux premiers symptômes de cette grande crise à la fois religieuse, intellectuelle et politique,
1 Scucc., episl. 40.
qui éclata vers la fin du quinzième siècle. VOrga, num est une autre évangile aussi admiré dans les écoles de Philosophie que celui de Jésus-Chris t dans les monastères et dans les temples. Mais ce n’est pas seulement au sein du Christianisme qu’il exerça celte domination absolue 5 le Judaïsme et l'Islamisme , alors exclusivement t professé par les Arabes , la subirent également et à peu près dans le même temps i . Elle semble avoir été une transit
* La langue grecque était aussi étrangère aux Arabes qu'aux chrétiens du temps de Charte magne , lorsque, sous le règne et sur les ordres du calife Âbasside Abdallah al Mamon , à pca près en 819 de l’ère vulgaire , les oeuvres d'Aristote furent traduites pour la première fois en syriaque par Joannak Me&iiach , chrétien de la secte des Nestoriens j çlles furent traduites une seconde fois dans la même langue par Ilonaïn et son fils Isaac , qui professaient également les doctrines des Ncstoricns et vivaient à Bagdad au commencement du dixième siècle. Après eux vinrent les traducteurs et les commentateurs arabes qui formèrent une école de Dialectique fréquemment mentionnée , par Moses Maimouides et les autres rabbins espagnols, sous le nom de Meda-, briin , c’est-à-dire, les parleurs , les dialecticiens. L’objet de leur enseignement , c'était VOrganum , avec l’introduction de Porphyre , auxquels ils n’ont rien ajouté qui mérite d'être connu. Les Israélites les plus éclairés de cette époque, peux qui ne croyaient pas que l'étude de leur loi les dispensât
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tion nécessaire entre ces trois grandes autorités religieuses d’une part et la réflexion indépendante de l’autre } elle a été le seul moyen de préparer leur alliance avec la Philosophie moderne. Cependant , comme elles n’ont pas toutes trois accepté cette alliance avec le même empressement } comme elles ne l’ont pas également fécondée ,
de toute autre étude , ont suivi la meme route et ont traduit en hébreu les leçons de leurs maîtres arabes. Ce meme Maimonide» dont nous venons de parler a écrit un abrégé de VOrganum , d’une précision et d'une clarté remarquables , sous le nom de Vocabulaire de la Logique. p'.’TI Il a été en 1527) traduit en latin par Sébastien Munster , qui l'a attribué, on ne sait pas pourquoi , au célèbre Simon ben Jochaiy l'auteur présumé de l’ouvrage cabalistique intitulé Sohar, et le disciple d x Akiba. C’est le premier ouvrage de Philosophie qui soit tombé entre les mains de Salomon Maimon, qui a tenté de réformer la Logique de Kant et de la concilier , dans quelques-unes de ses parties , avec celle d’Aristote. Une autre traduction hébraïque de VOrganum , très-répandue et plusieurs fois réimprimée, c’est celle qui est mentionnée dans la Bibliothèque Espagnole de Nicolas Antoine (tom. 2, de scriploribus arabibus) , sous le titre suivant : Uebraïca editio universœ rei logicte Arislotclis ex compendiis Avcrrois , Rivte de Trcnto , aunoMDLX,
nous nous contenterons de parler de la première, c'est-à-dire que nous rapporterons seulement les destinées de ÏOrganum sous le règne de la Scholastique chrétienne.
Quand la Logique d'Aristote parut dans le monde , la Philosophie ancienne avait dit à peu près son dernier mot ; elle venait de produire les deux grands hommes qui , à juste titre , la représentent tout entière aux yeux de la postérité $ il ne restait plus qu’à la développer dans ses conséquences ou à l’exposer avec plus d’unité 5 et cette logique de formes , ce merveilleux instrument d’analyse et de déduction , était indispensable à une telle œuvre ; voilà pourquoi tous les efforts de l’antiquité ont été impuissants pour créer de nouvelles règles. Plus tard , quand une société nouvelle s’éleva sur les débris de l’ancienne , et que la Philosophie fut remplacée par la théologie, cette même Logiquedevint encore une fois nécessaire 5 car tous les problèmes qui intéressent l'humanité, toutes lesgrandes questions, autrefois résolues par la réflexion et par la science, le furent alors par l’autorité religieuse 5 il ne fut plus permis de chercher et d’inventer, il ne
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restait qu’à développer et à coordonner , à exprimer sous une forme systématique tous les dogmes imposés par la foi. Aussi YOrganum estil pour un instant le seul monument philosophique échappé à la submersion du vieux monde, et le moyen âge a été parfaitement conséquent avec lui-même, en accordant au païen qui lui a transmis ce précieux héritage une autorité aussi illimitée , une vénération non moins profonde qu’aux docteurs et aux pères de l’Eglise. De l'alliance de YOrganum avec la théologie chrétienne est née la Philosophie scolastique , qui tantôt nous présente ces deux éléments réunis , comme le fond l’est à la forme ou l'expression à la pensée , et tantôt les sépare comme deux sciences distinctes , qui doivent concourir au même but et se prêter un mutuel appui : nec diversa tamen , qualis decet esse sororum *.
1 L'enseignement de la Scolastique se divisait ordinairement en deux parties : l'une théologique (sacra leclio) , et l'autre philosophique , qui n’était que l'explication de VOrganum d’Aristote ou de Boëce ( phitosophica leclio ). Par exemple, Guillaume de Champeaux faisait des leçons philosophiques dans le cloilrc ou il était professeur , et Anselme
vn
De là , il ne faudrait pas conclure que , pendant le long règne de la Scolastique , la réflexion , la pensée indépendante na pas eu d’autre aliment que cette étude stérile de figures et de mots, qu’elle n’a pas osé écarter le maillot dans lequel elle était enveloppée, pour essayer de marcher toute seule et pour aborder des matières d’un intérêt plus élevé. Il était impossible , au contraire , que , dans la sphère même où elle était confinée , elle ne rencontrât pas de loin en loin quelques-unes de ces questions vitales qui avaient été agitées autrefois avec tant de passion par les plus grands génies de la Grèce , et qu’elle ne fût pas saisie de la tentation de les résoudre ,
de Laon, ou l'Ecolàtre , s'était chargé des leçons sacrées. Abélard a tenté de les réunir , et se vante de l'avoir fait avec succès : « Scholas mihi jaindudum destinatas alque » oblatas , mdè primo fueram expulsas , annis aliquibus » quietè possedi , alque ibi in ipso statirn scholarum
> initio glatsas illas Esechielis , quas Lauduni ince- * peram , consummare studui. Quœ quidem adeo legen- » tibus acceptabiles fuerunt, ut me non minorem gratiam in
> sacrâ lectione adeptum jam crcdiderunt quàm in philo- » sophicà] videront. Undè utriusque lectionis studio scholœ » nostrœ vehcmenlcr mulliplicutœ, etc. » (Histor. calanîit.)
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souvent au risque d’être écrasée par la colère toute-puissante de sa souveraine et son alliée , la théologie. C’est ainsi qu’une phrase de V introduction de Porphyre à l’étude des Catégories a donné naissance à la fameuse querelle des Réalistes et des Nominalistes *. C’est ainsi qu’un passage sans importance du Traité de l’Interprétation a soulevé le problème de la liberté et de la fatalité 1 2 . En s’occupant de la définition et de la division , on a été conduit à l’idée de totalité , à la question de l’unité et des facultés de l’âme 3 . Enfin , la Métaphysique tout entière sortit peu à peu de la Logique et de la Dialectique , comme celles-ci étaient sorties autrefois de la Métaphysique et des vastes systèmes , des œuvres admirables enfantées par la pensée , avant qu’elle songeât à s’imposer à elle-même des règles et des conditions : mais ce mouvement si intéressant et si
1 Introd. aux ouvrages inédits d'Abélard, publiés par M. Cousin.
1 Traité de l’Interprét. , ch. 9. — Œuvres inédites d'Abélard , dialect. , page 288.
1 Ib. Supr. de Def et Divis. , pag. 471 , 476.
varie, cette longue révolution qui fit enfin jaillir une Philosophie vivante d’une enveloppe inanimée , n’appartient pas à notre sujet } nous n’a vons pas à rechercher comment YOrganum a fait renaître l’esprit philosophique , ni la part qui lui revient de tous les systèmes postérieurs en général } mais l’influence qu’il a exercée sur les destinées particulières de la Logique.
Or, quelles révolutions cette science a-t-elle pu subir, tant que l’esprit vivait encore sous la tutelle de l’autorité et de la foi, tant que les grands problèmes qui intéressent l’humanité, et qui donnent à la pensée tout son essor , ne pouvaient pas être franchement abordés par la raison ? Evidemment aucune qui mérite de faire époque dans l’histoire. Lorsque toutes les puissances d’invention que l’homme a reçues de la nature étaient Vaincues et enchaînées par une autre puissance plus en harmonie avec le caractère général du temps, il fallait bien que l’énergie de la réflexion se portât tout entière sur les formes de l’exposition, qu’elle dépensât ses forces à mettre au jour ces subtilités innombrables , ces frivolités savantes qui, scion l’expression
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de Kant , doivent inspirer à la postérité autant d'admiration que de pitié *. Insensiblement ces formes, qui éveillaient l’esprit à la liberté , devaient prendre la place du fond qui ne lui rappelait que sa dépendance , malgré la grandeur et la beauté sublime dont il porte l’empreinte. Enfin , cette * importance exagérée accordée à la méthode syllogistique , c’est-à-dire, à la Logique d’Aristote , ne pouvait que la conduire à sa ruine en la rendant odieuse ou ridicule. C’est ainsi qu’on décrie les plus nobles systèmes , les doctrines les plus sages , et en général les choses les plus utiles de ce monde, par l’abus qu’on en fait , en voulant leur donner une extension trop vaste , une autorité trop exclusive , qui tend au mépris de tout ce qui ne rentre pas dans leur petite sphère. 11 suffit d’une rapide exposition des faits pour confirmer ce que nous venons d’avancer.
D’abord , depuis l’époque où une société nouvelle a décidément pris la place de la vieille civilisation païenne 5 c’est-à-dire, depuis la fin du cinquième siècle jusqu’à la naissance du douzième, les deux éléments de la Scolastique sont encore
1 Kant, œarr. div. de la faosae subtilité des 4 fig. syllogist.
isolés l’un de l’autre } leur existence n’est pas établie sur des bases assez solides , et ils semblent se préparer seulcmentà l’alliance qu’ils ont contractée plus tard } alliance qui n’est pas autre chose, comme on le sait déjà , que la Philosophie du moyen âge. En effet, tout ce temps a été nécessaire à l’Église, déchirée sans cesse par les hérésies 'les plus dangereuses , pour formuler tous ses dogmes et s’élever à l’unité majestueuse et sévère du Catholicisme. D’un autre côté , il n’a pas fallu moins de temps pour faire passer les doctrines de F Orga -*■ num } de la langue harmonieuse, précise et éminemment philosophique des Grecs, dans le jargon inculte de l’Ecole. Marcien Capella, Boëce et Cassiodore ont commencé cette œuvre ingrate, mais indispensable à l’époque qui va s’ouvrir. Par leurs traductions, ils ont transmis assez fidèlement une partie de la Logique d’Aristote à des généra-» lions ignorantes qui n’avaient aucun moyen de s’éclairer par la science de l’antiquité } leurs commentaires en ont conservé le reste, au moins dans le fond et dans l’esprit général , sinon dans la rigueurdesformes 1 5 maislesidéesqu’ilscherchèrent
. * Introd. aux œuvres d’Abélard, par M. Cousin, p. 50.
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à répandre étaient trop nouvelles, peut-être même étaient-elles exprimées dans un langage encore trop élevé , trop rapproché de la langue civilisée des Romains , pour être comprises sans efforts et exercer sur-le-champ toute leur puissance. Aussi , après les traductions et les commentaires viennent les gloses dont l’invention appartient toute entière au moyen âge } explications qu’on pourrait appeler matérielles , qui ne s’arrêtent qu'à la signification des mots sans pénétrer jamais dans la pensée philosophique : œuvre plus ingrate encore, s’il est possible, mais non moins indispensable que celle qui l’a précédée. Le temps, qui ne détruit pas toujours sans discernement , ne nous en a conservé que des lambeaux , les uns sans nom d’auteur et les autres attribués au plus célèbre des disciples d’Alcuin *. 11 est très-probable qu’ Alcuin lui— même lui avait donné l’exemple.
Sur la fin du onzième siècle commence une ère nouvelle. Les deux éléments de la Scolastique , qni jusqu’à présent étaient restés étrangers l’un à l’autre , sont réunis à la suite d’une résistance
1 Ibid., p. 76. Voyez l’ourragc lui-mcme, p. 611-616.
inutile de la part du plus fort , et la théologie est obligée, pour se faire comprendre , de parler le langage de la Philosophie. Roscelin et Pier re Abélard furent les auteurs et les martyrs de cette révolution peu célèbre, mais qui fut lepremierpas de la so ciété chrétienne vers l'indépendance intellectuelle. En effet , ce qui a fait la réputation et les malheurs de ces deux hommes , ce n’est ni leur dialectique ni même leurs systèmes philosophiques, tout hardis, tout nouveaux qu’ils durent paraître dans ces temps ennemis de la nouveauté et de la hardiesse. Un système de Dialectique , Roscelin n’en a pas transmis à la postérité , et nous ne trouvons nulle part qu’il se soit occupé d’une œuvre semblable, qu’il ait eu la prétention de réformer YOrganum ou de lui substituer des doctrines entièrement nouvelles . La Dialectique d’Abélard , récemment découverte , au moins en grande partie, et publiée pour la première fois , ne nous offre pas non plus une œuvre originale très-bien coordonnée 5 elle est composée de gloses , comme celles dont nous avons parlé tout-à-l’heure , et de commentaires tout-à-fait semblables à ceux de Boëce et sur Boëce luimême. Ces commentaires sur d’autres com-
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mentaires ne renferment absolument rien de neuf, rien d’intéressant qui appartienne à l’histoire delà Logique i . Quant au nominalisme et au conceptualisme provoqués tous deux par une phrase de l’introduction de Porphyre aux Catégories d’Aristote , ils auraient passé probablement pour des gloses un peu différentes de celle qui dominait alors dans l’école 5 ignorés dans le monde qui dans ce temps-là ne s’occupait guère de philosophie, à peine en possession d’une petite place dans l’histoire, ils auraient tout au plus fait quelque bruit au mont Sainte— Geneviève , à Notre- Dame et à Saint - Victor , s’ils n’avaient pas cherché à pénétrer dans le sanctuaire et à s’immiscer dans les affaires de la religion. C’est donc pour avoir transporté dans la théologie les résultats et les habitudes de leurs études dialectiques , pour avoir soumis les dogmes les plus essentiels du Christianisme aux règles d’Aristote , pour les avoir mis en quelque sorte à la merci du syllogisme , que Roscelin et Abélard ont attiré
1 Introd. aux œuvres inéd. d’Abélard , par M. Cousin , p. xxiv-xxiv — 173-499.
sur leurs tètes des persécutions que n’ont pas connues Je an et Robert de Paris , les vrais et obscurs créat eurs du système nom inaliste , dont le conceptualisme n’est qu’une forme moins trancha nte. Mais ces persécutions ont fondé leur renommée et assuré la petite part d’indépendance que l’un et l’autre ils ont conquise au profit de la raison. En effet , après eux l’enseignement théologique rentra sans doute dans les voies de la plus sévère orthodoxie, mais il conserva le langage et toutes les formes de la démonstration et de la science. Si la raison y gagna , la foi n’y perdit pas, car c’était le temps des Pierre Lombard et des Thomas d’Aquin , dont le dernier a pris place parmi les saints. C’était le temps où la Scolastique était arrivée au comble de sa puissance et de sa gloire : jamais l’église n’avait été si forte} jamais la Logique d’Aristote n’avait joué un rôle plus brillant, même dans les jours les'plus heureux de la Philosophie antique.
Aveuglée par tant de succès et d’honneurs , cette esclave païenne , cette autre Ag ar , comme on l’appelle souvent , ne se contente pas dè marcher l’égale de la femme de son maître 5 elle
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essaie même de la supplanter , ou tout au moins de se passer d’elle. Sans chercher à sortir de la forme extérieure de la pensée , sans reculer les limites dans lesquelles Aristote a renfermé la Logique , on accorde à cette science une puissance merveilleuse ; on s’imagine que , par la combinaison de certains termes , à l’aide d’un petit nombre de figures , on parviendra non seulement à exprimer la vérité , mais à la trouver, à 1 obliger de répondre à toutes les questions possibles , à l’évoquer , en un mot , par tous ces moyens artificiels que l’on pourrait comparer avec assez de raison à ces paroles dénuées de sens et à ces dessins magiques avec lesquels on croyait autrefois avoir la puissance d'évoquer les esprits. C’est alors que la pédanterie est à son comble , enveloppée dans un nuage de poussière qui cache la vérité et qui étouffe , dès sa naissance , tout amour sérieux de l’étude 5 c’est alors sans doute qu’on élabore ces règles sans nombre et ces formules barbares arrivées jusqu’à nous sans nom d’auteur. Ce ne sont plus des traductions , des commentaires , des applications plus ou moins heureuses , mais c’est la
caricature de XOrganum. Le résultat le plus complet , l’expression la plus fidèle de cette époque est sans contredit le grand art de Raymond Lulle ( ars magna ) , dont lui-même a fait un résumé fidèle intitulé Ars brevis *. Nous allons essayer de donner une idée de cet ouvrage.
Dans le fond , il n’est pas autre chose que les Topiques d’Aristote } mais les Topiques pris au sérieux , considérés , non plus comme un répertoire des arguments stériles qu’on peut employer
1 Le premier est analysé avec beaucoup d’exactitude par Gass endi , dans son Histoire de la Logique , tome 1 de ses œuvres complètes , éd.in-4 11 . Le~sècond a été traduit en français , en 1632, par un sieur de f^assy , conseiller du roy ès baillagc et prevosté <T A vallon, en Bourgogne , sous le titre suivant : Le fondement de l'artifice universel de l illuminé docteur Raimond Lulle , in-18. Il est précédé d’an autre ouvrage du même auteur , d’un petit traité de la Logique ordinaire , ou plutôt une espèce de vocabulaire de tous les termes employés dans VOrganum d'Aristote , parfaitement semblable à celui de Maimonides j il est simplement intitulé : Logica. Ces trois ouvrages sont les seuls que Raymond ait écrits sur le sujet dont nous nous sommes occupés.
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quand on veut faire de la science à bon marché et discuter sans rien connaître , mais comme une Logique complète , efficace , qui doit nous donner la solution de tous les problèmes imaginables , à la seule condition que nous entendrons les termes dans lesquels ils seront énoncés. Ce but général est nettement exposé dans les paroles suivantes qui servent d’introduction : « Subjectum hujus artis est respondere de om- « nibus quœstionibus , supposito quod sciatur «. quod dicitur per nomen. * Ce n’est pas moins, comme on voit , que l’art de tout savoir sans rien apprend re.
En laissant de côté les détails inutiles , une division générale très— arbitraire et surtout la description des figures géométriques qui prennent ici la place des figures syllogistiques , voici en quelques mots comment l’auteur prétend réaliser ses promesses. 11 commence par diviser en plusieurs grandes classes tous les termes dont on peut faire usage dans la discussion , tous les matériaux qui doivent entrer, non pas seulement dans la forme extérieure de la réflexion , dans le langage de la science , mais dans la science elle-
même. Ce sont d’abord les questions , dont les solutions, quelles qu’elles soient , se composent nécessairement d 'attributs , de sujets et de rapports. Il n’existe aucun terme dans la langue , aucune idée dans la pensée qui n’admette l’une ou l’autre de ces quatre dénominations. Cependant les vices et les vertus forment , on ne sait pourquoi , deux classes séparées.
Après cette énumération générale , l’auteur examine chaque classe en particulier et fait la liste des éléments qu’elle renferme. Tous les termes qui figurent sur cette liste ne peuvent pas dépasser le nombre neuf et sont désignés par les premières lettres de l’alphabet. Il n’y a donc que neuf attributs absolus, neuf qualite's premières ( prœùicata absolut à) qui sont la bonté, la grandeur , la durée, la puissance , la sagesse, la volonté, la vertu, la vérité et la gloire h II
* Ces qualités nous rappellent les fameuses Sephiroth de la Cabale qui ne sont egalement que neuf , lorsqu’on en a retranché VEnsoph , c’est-à-dire , l’infini , Dieu lui- même qui en est le sujet. Les voici ; la grandeur ou la couronne , la sagesse ou la vérité, l’intelligence , la bonté, la force, la gloire , l’éternité ou la durée , la \ érité (ou la réalité) et la
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n’y a que neuf rapports ou relatifs absolus ( relation absoluta ) , savoir : la différence , la concordance , la contrariété , le commencement , le milieu, la fin, la supériorité, l’égalité, l’infériorité. Il y a autant de questions , autant de sujets , autant de vices et autant de vertus , ni plus ni moins $ mais on me dispensera sans doute de les nommer. La manière dont on définit ces différentes idées n’est pas moins curieuse que celle de les classer. Ainsi, la bonté , c'est l'être en vertu duquel ce qui est bon fait le bien ; par conséquent, le mal, qui est l’opposé du bien , n’est pas un être ou n’existe pas. La grandeur, c’est ce qui fait que tous les autres attributs peuvent être grands. Je m’en tiens à ces deux exemples.
Au moyen de certaines figures géométriques et des lettres qui prennent la place des mots ,
puissance (ou la royauté). Celle ressemblance peut confirmer jusqu'à un certain poiiit l'opinion de plusieurs savants, que la Cabale ne date que du dixième ou du onzième siècle, et qu'elle a subi , comme toutes les productions intellectuelles de cette époque, l'influence de la Logique d’Aristote. Voy. la rie de Sal. Maimon écrite par lui-mcuie , ail. 2 volumes in- 12.
on expose dans un très-petit espace , on rend sensibles à l'œil toutes les combinaisons possibles entre ces divers éléments de la science et l'on croit offrir par- là une solution à tous les problèmes imaginables. Les figures dont nous venons de parler sont au nombre de quatre : la première doit indiquer tous les rapports de sujets à attributs, entre substantifs et adjectifs ; la seconde tous les rapports qui existent entre les sujets eux-mêmes^ la troisième , tous les attributs secondaires produits par la comparaison ou la combinaison des attributs absolus. Dans la dernière , on a réuni à la fois des sujets, les attributs et les rapports, de manière à former diverses combinaisons dont chacune renferme les trois termes d’un syllogisme ou d’une proposition. Ainsi , étant donné un sujet , par exemple Dieu , les anges , l’âme humaine , si l’on veut connaître sur-le-champ , sans le secours de l’observation et du raisonnement, quelles en sont les qualités 5 et réciproquement étant donné une qualité, un attribut, si l’on veutsavoir à quel sujet il appartient , on n’a qu’à jeter les yeux sur la première figure où ces divers éléments se correspondent par des lignes.
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C'est absolument de la même manière qu'on pourra se servir des trois autres. Ces quatre figures sont ensuite réunies et confondues dans une seule appelée tabula , parce qu’elle est en effet comme une table de Pythagore où toutes les solutions et toutes les questions sont mises en parallèle et rapprochées les unes des autres.
Enfin , pour démontrer à la fois l’efficacité de ces moyens et leur universalité , on essaie de les appliquer à toutes sortes de sujets , à toutes les branches de connaissances que l’on cultivait alors. On choisit donc au hasard dans le cercle de la théologie , de la métaphysique , de la physique, de la mécanique , de l’astronomie et dans toutes les autres sciences , même les mathématiques , un certain nombre de questions dont on croit trouver la solution à l’aide de ces artifices mécaniques. Toutes ces questions réunies sont appelées les cent formes ( applicatio ad centum jormas).
En résumé , Tant de Raymond Lulle n’embrasse dans sa totalité que ces quatre parties : t ° il partage en un très-petit nombre de classes générales les matériaux avec lesquels il prétend
qu'on peut construire toutes les sciences ; 2 ° il fait l’énumération , il donne la liste assurée y exacte des éléments que renferme chacune de ces classes considérée à part 5 3° à l’aide de certaines figures géométriques, de certains procédés synoptiques , il met sous les yeux les rapports et les combinaisons qui peuvent exister raisonnablement entre tous ces éléments , de telle sorte qu’il n’y a qu’à choisir et la question qu’on veut résoudre et la solution qu’on veut lui donner y 4° il fait l'application de tous les procédés de cette méthode à un grand nombre de questions appartenant à toutes les sciences.
Si l’on compare cette Logique artificielle , presque traduite tout entière en chiffres et en lignes , à l’état actuel de la science , aux habitudes dans lesquelles nous avons été élevés , nous autres enfants du dix-neuvièmesiècle, il est évident qu’on la trouvera puérile , ridicule , absurde et stérile. Nous croirons à peine qu’elle ait été proposée sérieusement par un homme sensé.
Cependant elle a eu, tout aussi bien que les systèmes les plus renommés de l’antiquité , ses nombreux et zélés partisans, désignés sous le nom
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de Lullistes. Or, ce qui a long-temps excité l’admiration des hommes les plus éclairés d’une époque qui est déjà loin de la barbarie, doit avoir quelquetitre à notre estime et à notre reconnaissance. Eh bien, je dis que la Logique deRaymond Lulle a utilement servi l’esprit humain $ qu’elle est un véritable progrès vers l’affranchissement de la pensée $ que si elle ne l’a pas réalisée , elle a du moins fait naître l’idée d’une indépendance complète en matière de Philosophie } elle forme, en un mot, l’anneau intermédiaire entre la Scolastique pure et la méthode expérimentale des philosophes modernes. En effet, la Scolastique, pour développer les dogmes qui lui étaient imposés par la foi , n’avait besoin, comme nous l’avons déjà dit , que d’une mélhode d’exposition, que d’un instrument d'analyse, et le syllogisme la servait admirablement dans l’accomplissement de cette mission qu’elle avait acceptée par goût aussi bien que par nécessité. Mais du moment où l’on propose une mélhode d’invention , du moment où l’on croit résoudre tous les genres de problèmes par des moyens purement humains , quels que soient les défauts
de celte méthode , ne fût-elle tomposée que de procédés mécaniques aussi puérils que ceux du docteur illuminé , on fait entendre qu’on peut se passer de l’autorité , non pas sans doute d'une manière absolue , mais au moins dans ce sens que la Philosophie n'a pas besoin pour exister de se mettre au service de la théologie , qu’elle peut vivre pour son propre compte , qu’elle se suffit à elle-même et forme une puissance entièrement indépendante. Le véritable auteur de ce progrès intellectuel, c’est Aristote dont les Topi • qucs , comme nous l’avons déjà fait remarquer , ont servi de modèle au grand art de Raymond Lulle. Mais en classant tous les arguments, tous les matériaux qui sont d’un usage général dans la science } en classant de la même façon toutes les questions dans lesquelles ils pourraient servir, le philosophe grec dit positivement que cela ne peut pas nous instruire , que ce n’est qu’un moyen de briller à peu de frais dans une discussion et de ne pas rester court , si l’on veut faire parade d’une science que l’on n’a pas *. Malgré
* Voy.le texte, ch. t , liv. t.
au
un avertissement si modeste et si sage , le besoin de liberté d’une part, et de l’autre la faiblesse , la timidité de l’intelligence qui n’avait encore pu grandir que sous ce maillot, ont fait prendre cette méthode au sérieux et l’ont poussée à ses dernières conséquences. C’est donc Aristote qui , par une moitié de son Organum , par tous les traités qui renferment sa méthode d’exposition , a conservé pendant le moyen âge l’esprit philosophique sous la protection même de l’autorité la plus jalouse , et qui , par l’autre moitié , par les Topiques , aujourd’hui si décriés que les rhéteurs eux-mêmes n’en veulent plus, l’a rappelé à l’indépendance, aussitôt que, dans le sein de sa formidable tutrice , il eut repris un peu de vie et de chaleur. Le livre qui a produit de tels résultats pourrait être encore long-temps un objet de recherches très-utiles à la science 5 fautil s’étonner qu’il ait provoqué ce déluge d’imitations et de commentaires dont nous avons parlé, qu’il ait inspiré un respect si universel long-temps après qu’il eut accompli sa mission , enfin qu’il ait été commenté ou plutôt symbolisé , si l’on me permet cette expression , par Jordano
Bruno lui-même , un homme qui , à la fin du seizième siècle , ce temps de liberté et d’indépendance intellectuels, s’est fait briller pour la hardiesse de ses opinions 1 .
' Jordano Bruno a écrit sur la Logique deux petits traités, dont l’un a pour titre : De progressu logicœ venationis , et l’autre : De lampacle venatorid logicorum. Ils sont tous deux imprimés à la suite des oeuvres de Raymond Lulle et de Cornélius Agrippa , Strasbourg, 1609, in-8° comme ils sont assez peu connus , je pense qu’on me permettra d’en donner une idée très-sommaire dans cette note.
Le premier , malgré la bizarrerie des termes qu’il emploie et les figures géométriques à l’aide desquelles on y représente toutes les figures syllogistiques, n’est qu’un résumé assez fidèle de la Logique d’Aristote.
Le second est une espèce de Logique symbolique, où tout est revêtu du voile de l’allégorie , comme tout ce qui est de la meme plume. Le pLilosophey est comparé à un chasseur qui va à la chasse de la vérité , et la Logique, c’est la lampe qui introduit la lumière dans les sombres retraites , dans l’épaisse et immense forêt où se cache le gibier. Les quatre premiers chapitres sont la partie la plus intéressante de l’onvrage et suffiront pour nous donner une idée du reste.
Le premier , intitulé Campus, nous représente la vérité, en général , comme une vaste étendue de pays, coupée par des forêts et des retraites obscures , dans lesquelles il faut essayer de faire pénétrer le jour et savoir se tracer un
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Cependant , à mesure que l’autorité ecclésiastique déclinait , à mesure que le mouvement intellectuel , qui prit naissance avec le quinzième siècle, se communiquait sourdement à toutes les
chemin, avant de s’y engager. Tel est, selon Bruno, le vrai sens du mot Topiques.
Le deuxième chapitre a pour inscription : De turri in campi media , parce que toutes les opérations de l’intelligence, toutes les découvertes que l’on peut faire et qu’on fait réellement , se rapportent à un fait, subjectum (nous dirions aujourd’hui à un objet), qui ressemble à une tour élevée dans cette plaine dont nous avons parlé tout-à-l’heure, à on point culminant auquel viennent aboutir toutes les démarches du chasseur de la vérité , où il va chercher d’ordinaire et ses armes et ses vivres. Le vrai sujet d’une science, c’est l’espèce , autour de laquelle viennent se grouper le genre, la déGnition , les accidents et les qualités propres.
Le troisième , V enalor , éuumère les différentes classes d’hommes qui parcourent en chasseurs le champ de la vérité : ce sont les théologiens, les métaphysiciens, les physiciens, les moralistes, les dialecticiens, et jusqu'aux poètes qui y cherchent les moyens de plaire et de toucher.
Dans le quatrième, sous le nom de Canes, on parle des arguments qui font l’office de chiens dans cette chasse symbolique. L’argument inductif et l’exemple ressemblent à des chiens courants , bons pour lever le gibier , mais
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sommités sociales, Aristote aussi perdait de son influence et de sa réputation d'infaillibilité. Il avait été pour les générations du moyen âge et pour l'humanité en général un trop bon précepteur, pour qu’elles n’apprissent pas de luimême à se passer de lui. Ce fut surtout à sa Logique qu’on s’attaqua de toute part , parce qu’elle était en effet moins nécessaire pendant cette période remarquable qui ne semblait exister que par f esprit iT invention , et qui, à juste titre, nous étonne encore aujourd’hui par tant de merveilleuses découvertes dont elle a doté le monde. Le signal fut donné par l’italien Valla 1 ,
incapables de le retenir et de le mettre en pièces. Le syllogisme est comparé à un chien d’arrêt, à un dogue plus fort que léger , qui arrête et détruit , mais ne poursuit pas.
Sous les noms de relia , spécula et hasla , ou énumère les lieux communs qui nous fournissent les matériaux du syllogisme, comme les ressemblances et les différences. Puis on examine en particulier les lieux qui se rapportent au genre, à l’espèce, aux qualités propres et accidentelles, mais exclusivement sous le point de vue logique, sans toucher à la grande question des universaux , que Jordano a résolue dans ses autres ouvrages en faveur du réalisme.
’ Né à Rome en 1408 , mort en 1457.
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qui , non content de tourner en dérision les formules de l’école portées à leur plus haut point de barbarie par Raymond Lulle , osa lever la main contre les tables de la loi , contre YOrganum lui-même dans les doctrines les plus essentielles qu'il renferme $ ce qui était inouï jusqu’alors. Ainsi , il rejeta d’abord les Catégories , ce décalogue d’Aristote , peut-être plus connu et plus respecté dans ces temps-là que celui du vieux testament ( au lieu de dix il n’en reconnut que trois : la substance , la qualité et l’action ). Il répudia la troisième figure du syllogisme , ainsi que Kant l'a fait plus tard i . Il s’indigna surtout contre les subtilités et les règles inutiles dont on avait hérissé la Dialectique qui devrait être , selon lui , le plus simple , le plus facile de tous les arts. Louis Vives 2 marcha sur ses traces et fit entendre les mêmes reproches de barbarie et d’impuissance contre la Dialectique de son époque. Il la comparait avec fort peu d'élégance à un égout, à la sentine d’un navire où s’étaient accumulées
* Voy. de la fausse subtilité des quatre fig. syllogistiq.
’ Né à Valence , florissait de 1492 à 1540.
toutes les immondices de plusieurs siècles d’ignorance 1 . Puis viennent les auteurs de la Réforme , Luther et Mélanchton , qui n’ont ni assez d’amertume ni assez d’invectives contre la méthode st h élastique , tant qu’ils ne pensent qu’à renverser le pouvoir pontifical , et qui ne trouvent rien de mieux à faire que de la remettre en honneur, que de répandre dans le monde des traductions , des abrégés et des commentaires de YOrganian , dès qu’ils songent à fonder l’église nouvelle. Mais le mal était fait , et tous leurs efforts ne purent y porter remède $ des hommes de toutes les nations et de toutes les croyances , comme ils s’étaient entendus autrefois pour reconnaître son autorité , s'accordaient maintenant pour insulter à leur vieux maître, pour lui arracher le sceptre de l’école dont il était en possession depuis tant de siècles , et prononcer à jamais sa déchéance. Le plus ardent , le plus infatigable , je dirai même le plus fanatique de tous les détracteursjd’Aristote ( car il existe un fanatisme pour détruire , comme il y en a un pour fonder ) , en un mot , le héros
1 De corrupl. art causis , Gassendi, hisl. logic.
et le martyr de cette révolution , ce fut notre malheureux Ramus que ses opinions mirent aux prises avec les trois grandes puissances de l'é-* poque : avec l’Université dont il faisait partie et qui représente la puissance intellectuelle 5 avec la Sorbonne qui représente la puissance morale ou religieuse 5 enfin avec le pouvoir royal qui se crut obligé d’intervenir dans cette question de Logique, ce qui est sans exemple dans l’histoire *» Le philosophe picard , après une lutte courageuse , finit par payer de sa vie son amour de l’indépendance et de la nouveauté.
Mais tous ces hommes si habiles , si zélés pour
’ En 154S fut publiée une ordonnance royale revêtue de la signature de François I", qui défendait la lecture et ordonnait la suppression des ouvrages de Ramus contre la logique d’Aristote ( animadvertiones aristotelicœ et instituliones dialcclicce ) , sur la déclaration de trois théologiens et p rofesscurs de l'Université : « Lesquels, dit cette ordon- » nance , après avoir le tout veu et considéré , eussent esté » d’avis que ledit Ramus avait esté téméraire , arrogant et » impudent d’avoir réprouvé et condamné le train et art de
> Logique , reçeu de toutes les nations , que lui-mesme
> ignorait , et que , parce qu’eu son livre des animadver- » sions, il reprenait Aristote estait évidemment cogoue et
détruire , se trouvaient sans force et sans talent pour édifier. Aussitôt qu’ils essayaient de formuler des idées nouvelles , leurs vieux souvenirs se rassemblaient spontanément dans leur mémoire , et , sans avoir conscience de ce qu’ils faisaient , ils répétaient avec des expressions différentes toutes les théories , toutes les règles , tout ce qu’ils nommaient eux-mêmes les subtilités de l’école. La Logique de Ramus, malgré le bruit qu’elle a fait , malgré les haines atroces et l’enthousiasme qu’elle a excitées , n’est ellemême , dans le fond, que la Logique d’Aristote revêtue d'une autre forme, dans laquelle la plus
i manifeste son ignorance : voire , qu’il avait mauvaise vo- 7 lonté de tant qu'il blasphémait plusieurs choses qui sont v bonnes et véritables , et mettait sus à Aristote plusieurs 7 choses à quoy il ne pensa oneques. Et , en somme , ne 7 contenait son dit livre des animadversions que tous men- » songes et une manière de médire tellement qu'il semblait 7 estre le grand bien et profit des lettres et sciences que le dit 7 livre fust du tout supprimé. 7 Le reste de l'ordonnance n’est pas moins curieux , mais elle est trop longue à rapporter tout entière. Voy. Launoy , de varid Aristot. fortunri. — Œuvres de Charpentier (Carpentarius) , l’ennemi le plus acharné dit pauvre La Ramée.
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grande place est réservée aux Topiques , que je nommerais volontiers la partie libérale de l’ Organum. Pour amener l'affranchissement complet de la pensée , pour formuler la véritable méthode d'invention ou les règles de l’observation et de l’expérience , il ne fallait ni des professeurs dont la vie tout entière se passe ordinairement à exposer et à développer les doctrines des autres , ni des prêtres qui ne sont que les organes d’une autorité infaillible à leurs yeux , mais des hommes qui , par leur position , ne fussent pas obligés de prêter serment à une doctrine déterminée et de rester dans les termes sacramentels d’un credo ; des hommes qui eussent passé quelque temps de leur existence dans le mouvement de la vie positive ; en un mot , des hommes du monde. Aussi la Providence , qui conduit la marche de nos idées comme celle des événements extérieurs , n’a-t-elle pu mieux choisir pour cette mission qu’un homme d’affaires et un soldat.