DES CATÉGORIES
Quelques philosophes anciens et modernes , parmi lesquels on remarque surtout F . Patrizzi , ont douté qu’ Aristote fut l’auteur de ce traité $ 1 ° parce qu’il a paru plusieurs ouvrages sous le meme titre qui ont pu être confondus avec celui d’Aristote, par suite des étranges vicissitudes qu’ont subies toutes ses œuvres $ 2° parce qu’Andronicus de Rhodes , chargé de coordonner et d’expliquer les œuvres d’Aristote, a fait sur ce traité un commentaire que nous croyons perdu, mais qui a pu fort bien prendre la place du texte, dans un temps où la philosophie péripatéticienne était complètement ignorée. Car, pourquoi le temps aurait-il épargné le texte et détruit le commentaire , lorsque tous deux nous ont été transmis
par la meme source F Ces raisons , quoique les plus importantes parmi toutes celles qui ont été alléguées , sont indignes d’un examen sérieux. Le commentaire d’Andronicus, les Catégories de Théophraste et de plusieurs autres, quoique perdus pour nous, se sont trouvés entre les mains d’Alexandre d’Aphrodisie , de Simplicius et de Philopone qui ont pu les comparer avec le texte d’Aristote dont ils reconnaissent l’authenticité. Long-temps avant le fondateur du Lycée, un disciple de Pythagore, Architas de Tarente, a fait paraître un ouvrage sur les Catégories qui a peut-être servi de modèle à celui que le temps nous a conservé } mais qui ne reconnaît pas dans celui-ci le style, la manière, les principes, et, j’ose le dire., toute la philosoph ie d’Aristote F II r enferme spécialement le germe de la Métap hvsique et de Y Orcarwm , et forme com me un point de communi cation entre ces deux ouvrages où l’on ne peut faire un pas san s rencontrer le nom~cfesCatégories *.
* llxpx rouira, ô i ( to ov xxt to 6 v ) sort rà a/rijxara rite xar/iyopta; , oïbv ri /xiv n , to Si Trofoy , Sè jroaov , t4 os rtO , etc. (Mctaph. lir. 5 , cli. 2 , édit. Brandis).
ANALYSE
Sous ce nom qu’il a rendu si célèbre dans le monde philosophique, Aristote ne veut pas désigner, comme Kant, les idées que notre intelligence ne doit qu’à elle-même , sans le secours de l’expérience , et qu’on a nommées pour cette raison des notions à priori , ou de l’entendement pur : une telle interprétation serait contraire à la doctrine , si souvent répétée dans ses œuvres , que les principes de toutes les sciences , même les plus généraux et les plus absolus, nous sont donnés par l’expérience 1 , c’est-à-dire , comme il a soin de nous l’expliquer lui-même , par la sensation et l’induction 2 . Mais avant d’exposer les règles et les formes de la démonstration , il fait l’inventaire de toutes les données sans les-
ITaaxi yà p irporàdEtç r. n eartv , rj tto (ov , y iro aôv , ri rlv a twv ây./.àv xxnjyopiwv an/iiaivoyffi (Top. lir. 1 , ch. 7).
Tà yfvn rwv xxrnyopi ûv 7rs7repàvrai : T) yàp tto(ov , ü ttooov , n ïrpèîTtj ri 7rotoüv, etc. (Anal. 1” part., ch. 22). Ht. 1.
* T«j fj tèv âpx*S txç îrept exàirrov lymtçlcii *<m rrxpxooyvac (Analyt. prior. lir. 1 , ch. 30).
* à’oüvxtov r« xaQiîlou Oewprjaai & //rj St hraycoyns éraxÉMvac
Si yr, tyivrxç aia0Vi®tv àSûvarov (Analyt. post. lir. 1 , ch. 18);
Af;).ov 8rj 2 t t rî/uv Ta irpÛT* £7raycuy^ yvwpt'Çitv avayxxfov xat yàp ^ ataOrjtjt/îurw to xaôSXou iytnoitï (1b. lir. 2, ch. 15).
quelles la démonstration et le raisonnement sont impossibles ; il essaie d'énumérer les idées les plus générales que l'induction puisse nous fournir, ou les élémens les plus simples de la pensée , quelle que soit leur origine. Or , il est évident que les notions les plus simples et les plus abstraites sont exprimées par les termes les plus généraux , par ceux qui entrent dans la définition de tous les autres , et qui eux-mêmes ne peuvent pas être définis. C'est précisément ce que signifie le mot Catégorie , à la place duquel on trouve souvent les expressions suivantes i Tà ayripaza rni xazr,yopiae, ; oyr,wxzx x.xTvr/opixç rov ovro; , c’est-à-dire , les formes sous lesquelles nous énonçons tout ce qui est 4 .
L’auteur commence par la classification de tous les termes qui ne méritent pas d etre comptés au nombre des Catégories : ce sont les sy nommes 1 dont le caractère est connu de tout le monde ; les homonymes , ou termes équivoques , dont chacun
' Ces expressions sont plusieurs fois repétées dans la Métaphysique. I'evsf ni Jv stttv âv to ànn oxfifix f>is xamyopixj (lir. 4, ch. 6), etc. , et un peu plus loin(ib , ch. 18) : înpx rw ytvzï \i/zrxi à>v ÎTfpov to rep&rov ôitoxtLjxivO'J xai ôa a xaO’ srtpo j xaT7iyopt«s TQÜ OVTOJ XfyfTOt»
ANALYSE
a plusieurs significations tout-à-fait differentes $ et enfin, les paronpnes , ou termes dérivés. U faut en effet que les Catégories soient primitives et parfaitement distinctes les unes des autres , tant dans la pensée que dans l'expression (ch. 1 ).
Mais tous les mots , quelle que soit leur signification, peuvent être envisagés sous un double point de vue , ou comme parties intégrantes d’un même tout ()corà ffv/jtirXoîtw ’keyifiEva)) comme élémens d’une affirmation ou d’une négation qui est toujours vraie ou fausse $ ou comme des signes indépendants les uns des autres ( xarà [ojde/ûtw arypreXoxÀv Asycfuvx ), qui correspondent à des idées distinctes dans lesquelles il n’y a ni vérité, ni erreur. Dans le premier cas, ils sont sujets ou attributs , et n’ont par conséquent qu’une valeur relative , un sens tout-à-fait mobile et arbitraire^ car le même terme peut être indifféremment tantôt l’un et tantôt l’autre , selon la place qu’il occupe dans la proposition. Dans le dernier cas , ils ont une signification qui leur est propre { ôvro auto OTîusct’vouvi ) 5 Àts représentent un sens invariable et absolu 5 et si l’on ajoute ce caractère à ceux que nous avons indiqués tout-à-l’heure, c’est, à-dire , en réduisant toutes nos idées à leurs élé-
mens les plus généraux et les plus simples , et en les exprimant par des termes de même nature , on obtient pour résultat les Catégories. Ici finissent les considérations préliminaires que les commentateurs ont appelées du nom général d eProtheoria
ou anteprœdicamenta.
Aristote a voulu donner une liste complète des Catégories , mais il n’a pas eu , comme Kant, la prétention de les fondre en un système où tout s’enchaîne et a sa place déterminée. Il en reconnaît dix : la substance (oùcréz), la quantité (romv), la qualité (jcoeèv) , la relation (itpoç ri), le lieu (ttoû), le temps (ttot*), la situation (wûjt<h) , la possession (éyscS) , V action (mieîv ) , et la passion (n éaytiv) *. Aristote a senti que plusieurs de ces termes avaient besoin d’explications , à commencer par le premier (ch. 2).
' Parmi les divers passages qui font allusion anx Catégories , dans les antres œuvres d’Aristote , il n’en est pas de pins remarquable qne le suivant , où elles sont énumérée toutes dix dans le même ordre qu’ici ; ce qui ferait croire que cette disposition avait une certaine importance aux yeux de l’auteur : « Esn ôè rotû-ra (tx yivri rüv umiyoptüy ) toi iptS/iov Sîxa, rt fart , Troaôv , mubv , rpo» n , rroû, bot! , xtôrôat, *X«V , mwEÏv , n&tsyuv. 3> (Topic. liv. 1 , ch. 7.)
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ANALYSE
1° On peut en général définir la substance :
ce qui est représenté par le sujet dans la proposition ; ce qui n’existe pas dans un autre sujet, mais en soi-même L Or, il y a debx sortes de sujets : les uns ne perdent jamais leur caractère , c’est-à-dire, qu’ils ne peuvent dans aucun cas servir d’attributs } les autres le perdent quelquefois , au moins dans l’expression et en apparence , sinon en réalité. Les premiers représentent les individus qui sont les véritables substances, celles qu’on peut appeler les substances premières (pWion xvpcwroczca xtzl zpûirxt). Les autres n’expriment que des genres et des espèces qui forment une autre classe de substances auxquelles on donne le nom de substances secondaires (Ssvrspxi ovoiat).
Les genres et les espèces n’ont sans doute aucune réalité par eux-mêmes , comme les indi- ’ vidus; et cependant , il est impossible de les confondre avec de simples attributs ou des accidens. En effet , le nom et la définition de l’attribut ne conviennent pas au sujet , tandis que le nom et la définition du genre conviennent à l’ individu.
1 Kotvov ôs xxrà TTaT/j o ùalxs m yi tv ômatiytvü «val (cil. 3',
édit. Bukle j ch. 3 , édit, ordinaire).
Par exemple, ni le nom, ni la définition d’une couleur ne conviennent à l’objet coloré, tandis que la définition de l'homme et le nom qui lui est consacré dans les différentes langues appartiennent nécessairement à chaque homme en parti- 1 culier. Les genres et les espèces représentent ce qu’il appelle ailleurs la substance formelle des choses, qui, réunie à la substance matérielle, donne pour résultat la substance totale et réelle , le jQveh-j ou l’individu *. Le caractère fondamental de toute substance, non pas son caractère logique , ou le signe par lequel on la distingue dans la parole, mais son caractère métaphysique, c’est l’unité et l’identité qu’elle ne partage avec aucune autre Catégorie 2 .
2° Il y a diverses espèces de quantité comme il y a plusieurs classes de substances. On distingue d’abord la quantité discrète ou divisée ($iu>pKS[dvov itoaov), et la quantité continue (pvvtyiç). La première est représentée par les nombres et les sons
1 Tp6rrov jxh rtvà $ uXrj Xiytrcu , a»ov Si rpôzov î} jx opjp^i, rpfrov
Si to lx rotmSv (Mctaph. Ht. 7 , ch. 3).
2 MaXtoroc Si iSiov rfc ôuotxç to ntM v xai iv ipiO/xdS o v , tùjv ivavrtwv etvat Ssxrutov (ch. 3).
ANALYSE
articulés dont chacun est entièrement indépendant de tous les autres, qui ne forment pas un seul tout renfermé dans des limites communes 1 . Le nom de la seconde convient au temps et à l'espace , aux corps et aux figures géométriques. Mais l’espace et le temps, quoique tous deux des quantités continues, ont cependant leurs caractères particuliers, et forment, pour ainsi dire, deux nouvelles espèces de quantité. En effet , chaque partie de l’espace et des corps qu’il renferme a une position déterminée relativemeut à toutes les autres. La même idée est exprimée par Kant, lorsqu’il dit que les corps ne peuvent pas être le résultat d’une synthèse arbitraire. Dans le temps, au contraire , et dans les faits qui s’y passent, il y a un ordre de succession, un certain arrangement qui n’existe que dans l’esprit , mais non dans les choses ( TtzJ-iv rivà lt miç dv iytcj , Oéitv , Si bv ram> Xaëotç dv). De là résultent quatre sortes de quantité qui ont toutes un caractère commun et fondamental : c’est le rapport de l’égalité et de finégalité qui appartient exclusivement à cette
1 Où* ton xotvos or.oj jrp-o » ôv ou oAlxGxi , iï\ {xkorr, os'iptTWU
dtvTYi flttmjv (ch. 4).
DE L’ORGANÜM D’ARISTOTE.
Ca tégori e comme l’identité à la substance L’égalité, ainsi qu'il l’appelle dans la Métaphysique, c’est l’unité de quantité, et l’identité , c’est l’unité de substance (ch. 4) 1 2 .
3° On comprend sous la Catégorie de la relation toute idée qui n’est fondée que sur une comparaison , et tout fait qui dépend d'un autre fait. Telles sont les idées de grandeur et de petitesse, la sensation , la science , la position et tout ce qui n’existe pas et n’est pas compris par soi-même 3 * 5 .
Souvent les deux termes d’une relation sont des contraires , comme le vice et la vertu , ou la science et l’ignorance. Il y a aussi du plus ou du moins dans certaines relations : ainsi, une chose est plus ou moins semblable à nne autre, un homme est plus ou moins savant, plus ou moins ignorant qu’un autre homme. Mais le caractère particulier de celte Catégorie , ce qui la
1 ISiov oè jjÂXiarx to3 ttoooù to ïoov to x«l civicrov \iytaOoa
(cb. 4).
5 iuà wï to' rooiv Ev Tocurà 5v plat >i àuaitx , i/mx ùv rot inü
plx (Met. liv. 4 , ch. 15).
5 Ilf.iSî n Si rà TOiaîTa Isyerat 5®« dtur* Sncp fortv , itépav uvacl
liftTtu (ch. ),
ANALYSE
distingue essentiellement de toutes les autres, c’est la réciproci té 5 c’est-à-dire , que le rapport ne change pas, quel que soit l’ordre dans lequel on exprime ses deux termes h Ainsi, l’on peut dire indifféremment , en parlant de deux quantités , que la première est la moitié de la seconde, ou que la seconde est le double de la première. Seulement il faut choisir les termes lesplus propres à faire ressortir le caractère , à rendre cette réciprocité tout-à-fait sensible } et quand ils n’existent pas dans une langue, il ne faut pas craindre de les inventer ( ch. 5 ).
4° Malgré le nombre prodigieux et l’étonnante variété des faits qu’on désigne sous le nom général de quantité ^ on peut cependant les diviser en quatre classes , c’est-à-dire qu’il y a quatre sortes de qualité : 1 ° les qualités de lame, durables ou passagères, c’est-à-dire, les habitudes (fiuq) et les dispositions ( 8 io 6 î '< 7 «;) 5 2 ° les perfections et les imperfections du corps , comme la légèreté à la course , l’habileté dans la lutte , une complexion saine ou valétudinaire et autres faits du même genre qui appartiennent spécialement aux
1 Uâ&rot Si r* irpôs Tt Tpôç ixynrrpifovrx )iyeT«i(ib).
corps animés (iax xaxàivvapc» xat x5v'jxulxv
)Iye7xî)i 3° les simples modifications de l'âme , c’est-à-dire , les passions avec leurs causes et leurs effets 5 4° les qualités générales des corps tant animés qu’inanimés, comme la figure , la dureté , la mollesse et l’aspérité. Toutes les qualités imaginables rentrent dans ces quatre classes dont le c aractère fondament al est d’admettre le rapport de ressem blance et de différence. La ressemblance, c’est l’ unité de qualit é, comme l’égalité est l’unité de quantité (ch. 5) l .
Aristote dit fort peu de chose des six autres catégories qui , dit-il , se comprennent d’ellesmêmes et n’ont pas besoin d’autre explication 2 . Mais à la suite de ces mots , qui naturellement devraient annoncer la fin du traité dont nous
sommes occupés, nous trouvons encore plusieurs chapitres que les commentateurs ont désignés sous la dénomination générale d 'hjpotheoriœ ou
postprœdicamenta , et dont la plupart des cri-
* I àio'j rfiç 7rotOTr ( TOî TO ZfÀOiov 7} à»i//otov \zyloQcu xxt ' ccjrnv (ch. 5). 0/401% Si 7) Ctv<î/40t« X%T« fXÔVXÇ TXÇ 770{OT7]TXS Vsyovroi (ib).
2 Trrtp Si rwv Xonruv $ià ro rrpo^avi; îtvat àuoiv ump âvrwv Myerai ï\ 6<J a tv àp%fi ipptOri (ch. 7).
ANALYSE
tiques ont fait honneur à une autre plume qu'à celle d’Aristote, embarrassés qu’ils étaient detrouver le lien qui les unit aux chapitres précédents 1 . Peut-être en effet ne sont ils pas à leur pl^ce } mais il est facile de voir, avec un peu d’attention , qu’ils entrent nécessairement dans le plan du traité , et qu’en les supprimant on en romprait l’unité et l’harmonie. En effet , avant de faire connaître le caractère fondamental ou la propriété commune de chaque Catégorie , l’auteur a toujours soin d'énumérer et de classer , selon leurs caractères particuliers , toutes les idées qu’elle comprend dans sa sphère. Telle est la marche uniforme qu’il suit pour la substance , la quantité et la qualité. Mais c’est en vain que l’on chercherait une semblable classification dans le chapitre consacré à la relation. Les différentes espèces de relation ou de rapports sont trop nombreuses et trop importantes pour n’avoir pas mérité une place à part ou du moins un développement plus étendu , et c’est véritablement dans cette dernière partie du traité
1 Voy. Buhle, Argumentum categorarium , tome i ,r de son édition des oeuvres d'Aristote.
qu'on les trouve indiquées sous les titres de Corrélatifs (àmwi/«va). Je dis en outre que cette partie renferme des distinctions et des définitions peu importantes par elles-mêmes, si l'on veut , mais que l'on retrouve presque littéralement dans la Métaphysique. Pour démontrer ces deux faits, il nous suffit de continuer notre rôle d’interprète auquel il est temps que nous revenions» Le mot grec «rawipéva n’emporte pas toujours avec lui l’idée d'opposition ou de contradiction j il désigne simplement les deux termes correspondants d'un rapport déterminé. Il a la même signification que le mot allemand Gegensatz y et ne saurait être mieux traduit dans notre langue que par celui de Corrélatifs. Aristote a divisé tous les termes de ce genre en quatre classes : t 0 les Corrélatifs par simple relation (t« itpoç n ) , c’est-à-dire, les deux termes correspondants d’un rapport ordinaire , comme le double et la moitié ; tous ceux , en un mot , qui ne rentrent pas dans les trois autres classes 5 2° les Contraires ( ri èvxvri a), comme le bien et le mal 5 3° la Possession et la Privation (fjtéjswnî x*i c|tç) , comme l’état d’un aveugle et celui qui jouit de la vue 5 4* les Contradictoires ( xarraKpsw; x*i ar.iyxtuç ), comme
38 ANALYSÉ
oui et non i . Cette division se retrouve presque ( littéralement dans la Métaphysique 2 .
Les premiers n’existent que par comparaison , comme on l’a déjà dit précédemment, et ont pour caractère général la réciprocité. Ainsi, il n’y a ni double , ni moitié dans les choses que Ton considère isolément et en elles-mêmes. C’est la comparaison qui engendre ces idées, et c’est la raison pour laquelle elles sont réciproques.
Les Contraires ne sont pas incompatibles avec les Contradictoires : ils peuvent très-bien subsister ensemble , pourvu que ce ne soit pas dans l’essence des choses , c’est-à-dire que le même objet ne peut pas admettre simultanément les deux contraires au nombre de ses qualités essentielles; mais il peut passer successivement de l’un à l’autre. En un mot , les contraires sont des extrêmes entre lesquels il y a ordinairement un terme moyen qui résulte de leur combinaison.
' Ki-jïttu. Si ÎTEpov iTÉpto àvTUÜofiai rtrpa^ùs ; f, âf rà nfiôt n, ü ùf rà tvayria j) tSj mptia ts xai iîjij , rt tSj xarAyaots xai airiftxns ( ch. 8 , Catég).
3 Avrtxuptiva UyiTM &vri<f>aais xai rivxvr fa xai rà irp i( Tt xai oTjp^«:s xai éÇis , etc. (Métaph. liv. A, ch. 10. ) La même chorc se trouve encore liv. 10, et ch. 54.
11 ne faudrait pas confondre la posses sion avec la présence, et la p rivatio n avec l’absence d’une chose. Dans la langue philosophique d’Aristote , le premier dejces deux termes s’applique exclusivement à la jouissance, et l’autre à la perte des facultés, des organes ou des propriétés dnp t la nature a doué les êtres * . Ce sont deux extrêmes qui n’admettent pas de milieu et ne peuvent se succéder que dans un ordre déterminé : ‘par exemple , on ne recouvre pas ses deux yeux après les avoir perdus 5 mais on peut les perdre après les avoir possédés. Ce double caractère les distingue suffisamment des Contradictoires et des Contraires.
Enfin , les deux termes d’une co ntradiction ^ ne peuvent pas être simultanément vrais ou faux. Us ne sont jamais représentés par de simples notions ou des termes isolés ( yjxxà. fir$eu.tzv tm- TÙMrrJ '/syoM'/x ) , mais par des jugements et des propositions, par une affirmation et une négation (xarraipaats xai aitàpeatç) j car la vérité et l’erreur résultent exclusivement de la réunion ou de la*
1 KccOôXo'j Si ttruv Iv eù av itifvxs v A ?t*ts ylvétiQoU , rspl < ro5t® XiyeTat cx&rcpov àvrwv (ch, 8, § 8)*
ANALYSE
/ séparation des idées. En un mot , Aristote n’a \ envisagé l a vérité que sous le point de vue logique, \ et non pas sous le point de vue ontologique *.
Outre les rapports que nous venons d'énumérer, il y en a trois autres qui ne diffèrent des précédents que parce qu’ils ne sont pas exprimés sous forme d’anlilhcsc ou de corrélation : ce sont les trois modes du temps, comme les appelle Kant ( die di~ei Modi der Zeit ) : l’antériorité ( ro rpirepov ) , la simultanéité ( rà âwx ) , et la succession ou le mouvement (y.(wm;). Seulement, au I premier de ces rapports ou de ces modes , Kant a substitué la permanence (die Bcharrlichkci /). Malgré celte différence , ils ne sont pas plus déplacés dans le traité des Catégories que dans la Critique de la raison pure , qui en fait la base de toute expérience 2 .
Aristote distingue quatre sortes de priorité ; 1° la priorité dans le temps , ou chronologique, qui est la priorité par excellence $ 2 U la priorité
* Oiwî Si X7-T-X [irjàtidav ovfinXexiiv )ïyo//iyuv Èuùiv i-jn ê),iiOï{ turtv Sun vj/5'joès (cil. 8).
1 Voir Critique de la raison pure , système des principes, analogies de l’expérience, p. 160, T édition.
DE L’ORGÀNUM D’ARISTOTE. 41
logique , comme celle de l’unité par rapport à la dualité , et en général celle d’un principe relatif, veinent à ses conséquences; 3° la priorité dans l’espace et , par extension , dans un ordre quelconque adopté par l’esprit dans la disposition des idées , des paroles et des choses : telle est la priorité de l’exorde dans un discours. Enfin, il y a une quatrième espèce de priorité que l’on nommerait ontologique dans le langage actuel de la science ; c’est celle de l’existence relativement à la connaissance; c’est-à-dire que les choses n’existent pas parce que nous les connaissons ou en parlons avec vérité; mais nous les connaissons parce qu’elles existent 1 .
Les différents modes de simul tanéi té sont parfaitement analogues à ceux de la priorité. Ainsi l’on distingue d’abord une simultanéité chronologique; c’est le rapport qui existe entre deux êtres ou deux faits contemporains. Vient ensuite la simultanéité logique qui n’existe que dans la
1 lipùrîf,ov oirifoj irîfOï Xiy:r » TîTpac^ws , CtC. (Cil. 9, éd. Buhle; 12, édit. Cnsaub. ) Le même sujet est traité avec bien plus de details dans la Métaphysique, liv. 4, ch. 11 , édit. Brandis.
ANALYSE
pensée entre deux ternies corrélatifs ou simplement réciproques (an/TKrrpapovra). La troisième et dernière espèce de simultanéité est celle qu’on peut se représenter dans l’espace, entre plusieurs objets disposés en forme de circonférence , de manière à se trouver tous à égale distance d’un point déterminé. Tel est aussi le rapport qui existe entre les différentes parties constitutives d’un même tout, lorsqu’elles ne sont pas subordonnées l’une à l’autre (àvaàiypviplvx) , comme les espèces comprises dans un même genre. C’est en un mot ce que l’on peut appeler un Rapport de composition ou de coordination *.
Les modes de succession (uzro£o)scf) ou , ce qui revient au même , les différentes espèces de mouvement (xtvwstç) sont au nombre de six : la formation et la destruction , l’augmentation et la diminution , l’altération et le mouvement
1 Cb. 10. Kant admet aussi un rapport de composition (das J^erhœUniss der Composition ) ; mais, comme il a soin de nous le dire, dans un sens dynamique , comme cou imercium , et non pas comme communia , c’est-à-dire, tout simplement comme action réciproque de deux causes simultanées (Critique de la raison pure, p. 191 , 7‘cdit.).
proprement dit *. Dans la métap hys ique , ils sont réduits au nombre de quatre : les deux premiers forment ce qu’il appelle un mouvement ou un changement dans la substance (p-aëo/j? xzrx rà rt éim) j les deux suivants, c’est-à-dire, l’augmentàiion et la diminution , sont le changement de quantité (ysrxêoïxi xzrà rà towôv) y le troisième , un changement de qualité (xarà rà tobv) , et le dernier un changement de lieu, comme on l’appelle encore ici (yi xarà ràr.ov [xer aêokrî) 1 2 . Ebqu’on dise après cela que la dernière partie de ce traité n’est pas d’Aristote ! Encore n’avons-nous rapporté que les passages qui ne pouvaient pas ralentir ou embarrasser la marche de notre exposition.
Ici finit l’inventaire des idées et des rapports qui sont, pour ainsi dire, le fond même de la pensée et les matériaux indispensables de toute science. Maintenant, nous allons voir selon quelles règles ils se combinent dans la parole et donnent naissance à la proposition. Tel est l’objet du traité qui va suivre.
1 Sè tsrtv uÀti êt; ysvhiç , yOopx , àt/stfoi; , judw t$ , àXXotfbHS xxi x*rà Ttîrrov //irxGoXf, .
2 Xi /xfirxëoXat r irrxpss , tj xxràro n , r, xxrà rô rotov , jq rooôif^
n roi (Mctaph. liy. 12, ch. 3 , cil. Duval).
ANALYSE