‹ Esquisse d'une histoire de la logique précédée d'une analyse etendue de l'Organum d'AristoteChapitre 19 sur 23 · ISA · texte numérisé non relu

ISA

sans examen, ils ont l’air de marcher vers un but tout opposé à celui qu’ils se proposent. Les comparaisons et les similitudes , dont l’effet ordinaire est de rendre la pensée plus intelligible, ne sont pour eux que des moyens de la présenter sous un faux jour et des couleurs trompeuses. Leur fait-on des objections embarrassantes ? ils savent les éluder au moyen d’une distinction , le fameux distinguo de l’école (Sîrrov toioOs/te;). Quand ils voient leur proposition en danger d’ètre renversée, ils la retirent si habilement , pour en introduire une autre dont ils sont plus sûrs , qu’à peine a-t-on le temps de s’en apercevoir 1 . Enfin, nous connaissons à peu près ce qui fait la puissance des sophistes , et leur arsenal et leur stratégie $ il faut que nous cherchions à présent les moyens de leur résister.

§ 2. On conviendra sans peine que cette seconde partie ne peut pas avoir la même importance à nos yeux , qu’elle ne mérite pas par conséquent d’occuper dans notre analyse la même place que la première. Entièrement dénuée d’in-

DE L’ORGANU.U D’ARISTOTE. 18b

térêt historique , elle ne présente aucun avantage pour la science elle-même } car , les sophismes une fois connus , ils ne sont plus dangereux. Et d’ailleurs , Aristote en convient lui-même , le talent de les résoudre est tout entier dans l’esprit d’à-propos et vient de l’exercice plutôt que d’une théorie : i/. zo-j yEyv[ivoc'jSxi yivezcu (txXkav h Mais Aristote voulait rester fidèle à son plan si méthodique et si clair } il voulait à tout prix remplir son cadre 5 voilà ce qui nous a valu tant de pages stériles que nous résumerons en quelques mots , en nous faisant un devoir de ne pas omettre une seule idée qui puisse se traduire dans notre langue sans paraître puérile.

En général , il faut , pour résoudre les sophismes , les diviser d’abord en deux éléments distincts , dont l’un est le fond et l’autre la forme. Le fond est toujours une erreur ou une fausseté 5 mais quelques-uns ont la forme de la vérité , ils réunissent toutes les conditions du syllogisme régulier , tandis que les autres n’ont pas même cet avantage. Ces derniers sont les plus faciles à résoudre , leur fausseté étant évi—

1 Cli. 16 .

ANALYSE

dente : il suffit de leur opposer une simple déné-

par la distinction , puisque tous , ils peuvent se ramener à une confusion dans les termes ou dans les idées. Démontrer le contraire de ce qui est évidemment faux ( m/ociptdtç ) ; diviser ce qui est confondu ( diaipzatç ) : voilà les moyens de résoudre tous les sophismes imaginables 4 .

Après avoir indiqué ces moyens généraux , on essaie de les appliquer successivement à chacun des treize sophismes énumérés plus haut , d’où résulte une multitude innombrable de règles particulières qui occupent à peu près une place aussi étendue que la première partie 1 2 . Mais,, avant de terminer ee traité et YOrgamim tout entier , Aristote dit positivement qu’il est entré le premier dans la carrière qu’il vient de parcourir 5 que renseignement de ces hommes , qui se faisaient un métier de disputer sur les sujets les plus frivoles ( rà>y r.epi zovç eptGzntovq lôyovç HLGQxpvovvzw ) , était assez fidèlement représenté dans le Gorgias de Platon $ qu’il y avait bien

gation. Mais les premiers doivent être tous résolus

3 Depuis le ch. 19 jusqu'au 54* exclusivement

1 Ch. 17 et 18.

DE L’ORCANUM D’AlUSTOTE. 187

quelques arguments captieux , quelques recettes généralement en usage pour embarrasser un adversaire sans expérience , mais que personne n’avait songé encore à formuler toutes les règles du syllogisme , quoiqu’il existât depuis longtemps dans la pratique : en conséquence , il réclame à la fois et l’indulgence et la reconnaissance de ses lecteurs. Comme cette fin est assez intéressante, nous allons essayer de la traduire: « Une grande partie des règles de la Rhétorique » étaient connues long-temps avant nous ; mais » il n’existait absolument rien sur l’art de rai- » sonner par syllogisme , sinon qu’on perdait » beaucoup de temps à l’acquérir par la pratique. Si donc, dans l’état où elle parait ici » pour la première fois , cette méthode vous » semblait trop imparfaite comparativement aux » autres sciences qui ont beaucoup hérité des » générations précédentes , il serait alors de » votre devoir , à vous tous qui lisez ou qui » entendez lire cet écrit , de me pardonner les » choses qui ont pu m’échapper , et de me savoir s> au contraire beaucoup de gré pour celles dont » on peut m’attribuer l’invention. » Ce passage qu’il est impossible d’appliquer au seul traité des

bi** ^ '■* ■ v, ./ ( Jij,* <y*53r

•A iV ' t t y. S i .'1*4' -J

ANALYSE

«Rwsîjc

Arguments Sophistiques , nous prouve en même temps , comme nous l’avons dit dès le comment cernent, que XOrganum , ou tout au moins les trois derniers traités, formaient réellement un seul tout dans la pensée d’Aristote.

fii 4 !•,"»

tx: •. v :*rTT . jrc. ru.;

LAlv'-V;^. vfii ■ B

Mgl

DE l’analyse DE l’oRGANUM.

• rtk&i'-sÆ

i .Vr . >

*Jk

d’une

HISTOIREDE LA LOGIQUE

d’une analyse étendue

DE l’ORGASNUM d’ ARISTOTE.

S Ly « - jfc r

ijïràk

DK

APRÈS ARISTOTE

Lorsqu’à une époque de réflexion et de lumière , dans un état de civilisation comme celui des Grecs au temps de Platon et d’Aristote , une nouvelle science est reconnue nécessaire pour contenter les besoins toujours croissants de la pensée , elle n’atteint pas sans doute , dès le jour de sa naissance , à son plus haut point de perfection et de grandeur } mais elle ne peut pas commencer non plus par une ébauche tout-à-fait grossière, sans vérité et sans méthode, comme

celles qui appartiennent à l’enfance de la Philosophie et de l’intelligence humaine. Il faut qu’elle paraisse pour la première fois dans un système qui porte au moins le caractère du temps où il a été conçu , et qui, par ses imperfections mêmes , provoque l’enfantement de plusieurs autres systèmes, hostiles en apparence, dont chacun montre la science, qu’il prétend comprendre tout entière, sous un point de vue nouveau , et l’élève d’un degré vers le terme où elle doit s’arrêter. C’est ainsi que nous avons vu se former presque sous nos yeux la Philosophie de l’Histoire, et même l’Histoire de la Philosophie. C'est ainsi qu’a commencé la Logique , dont YOrganum est , sans contredit, le premier monument i . L’histoire de YOrganum n’est donc pas autre chose que l’histoire de la Logique elle-même 5 et réciproquement , si quelqu’un voulait nous faire con-

* Aristote avoue que dans les autres sciences dont il s’est occupé , en politique , en morale , en rhétorique, il a eu scs prédécesseurs, dont les travaux, quoique très-imparfaits, lui furent d’un grand secours ; mais il s'attribue hautement l’invention de la Logique, dont il nie avoir rencontré la moindre trace dans les leçons des sophistes et des rhéteurs qui ont existé avant lui. C’est à ce litre qu’il sollicite l’in-

APRES ARISTOTE

naître tous les progrès de cette science , toutes les vicissitudes qu’elle a subies depuis le moment de sa première apparition dans le monde intellectuel jusqu’à nos jours, il serait obligé d’étudier d’abord l’oeuvre d’Aristote et de rechercher ensuite quelle influence elle a exercée , au moins sur les grands hommes qui sont entrés dans la même carrière, quelle part ces derniers y ont ajoutée , quelle part ils en ont retranchée ou conservée} il ferait, en un mot, l'histoire de XOrganum , telle qu’il faut l’entendre ici, dans un sens vraiment philosophique.

Pour comprendre comment la Logique est sortie tout entière du système assez étroit que nous venons d’exposer} pour apprécier dignement l’influence d’Aristote sur ceux-là même qui passent à nos yeux pour scs plus ardents détracteurs , et qui ont en effet pour un instant ren-

dulgcnce de scs lecteurs, ce qu'il ne fait jamais ailleurs

Taùrr.s Si rijs rpaypiaTEtxs OJ to /j. iv r,v , TÔ Si Sux Ï,'j rp Oïlîpyaapivov, aXX ijâi'j iravTsXis ûjrijpj^i (sophist. elencli. , ch. 34). Ou ne peut pas dire que ces paroles se rapportent au traité des Arguments Sophistiques , puisque l’auteur accorde, un peu plus loin , que l’art sophistique a toujours été enseigné.

versé dans la boue le trône qu’il a occupé pendant des siècles comme législateur suprême de la pensée, il faut que nous sachions d’abord de quelle manière , sous quel aspect il a envisagé la science dont l’invention est due à son génie. Or , il est facile de voir , par les reproches que lui ont adressés tous les grands représentants de la philosophie moderne , et par une lecture attentive de son œuvre , qu’il n’y faut pas chercher Y art de penser , comme on a dit lontemps après lui , l’art de gouverner son intelligence et de chercher la vérité pour soi-même , mais celui de l’exprimer et de la développer au moyen de la parole. Nulle part , il n’expose les règles de la réflexion et de la méditation solitaires ; nulle part , il ne descend dans la conscience pour étudier le travail , l’organisation intime de la pensée et les limites dans lesquelles elle doit s’arrêter $ mais il nous parle toujours de ses formes extérieures , des figures sous lesquelles sc manifeste nécessairement chacune de ses opérations. La catégorie , la proposition logique (arapovatç) et le syllogisme sont-ils donc autre chose que les formes extérieures , que les figures de la simple notion ,

du jugement et du raisonnement ? Et YOrganum tout entier ne fait-il pas suite à la Rhétorique et à la Poétique F Ce que les rhéteurs appellent figures n’est en effet pas autre chose que les diverses formes sous lesquelles l’imagination et la sensibilité se trahissent dans la parole, indépendamment de la signification particulière des mots. Or, après avoir décrit toutes ces formes avec tant d’exactitude et de précision , ne fallait-il pas , pour laisser à la postérité une œuvre complète , y ajouter celles de l’intelligence pure ou de la pensée réfléchie? Quand les figures sont régulières , la pensée est vraie , probable , au moins claire ^ quand elles ne le sont pas , la pensée est fausse ou inintelligible. Tel est, selon nous , tout le système logique d’Aristote , à part quelques digressions assez rares où il considère son sujet d’un point de vue plus élevé. Peut-être subissait-il à son insu l’influence de son illustre maître qui a presque identifié la parole avec la pensée et qui définissait cette dernière une parole intérieure , un dialogue de l’âme avec elle-même ( èvtoç rf,ç 'ÿjyÿî tt pbs èscvrrjv buD.ùyoç aveu tfjjWiÇ / tout ebro r,y.cj érMVJu.a.a'Jr, bixvoix).

Telles sont pourtant, malgré ses bornes rétré-

49G DE LA LOGIQUE

cies , la force , la beauté et l’unité de ce système 7 qu’il a régné sans partage dans toutes les écoles y pendant une période de quatorze ou quinze siècles. C’était presqu’un sacrilège , un crime de lèze-majesté divine et humaine de méconnaître l’autoritéque lui accordaientunanimement les hommes les plus divisés d’opinions philosophiques et de croyances religieuses. Durant ce laps de temps immense , on ne songeait guère qu’à le répandre , à le traduire dans toutes les langues alors en usage chez les savants, à le commenter, à l'élaborer dans ses moindres détails et à le défigurer en le poussant à ses dernières conséquences. C’étaient les beaux jours de la Méthode sjllogistique.

Cependant , l’on commence à comprendre le vrai caractère du syllogisme 5 on le trouve excellent pour exprimer la vérité , pour la développer et la féconder, mai incapable delà faire trouver. On abandonne les formes extérieures pour les opérations mêmes de la pensée , disposées dans un ordre convenable et érigées en règles géné— ralçs. On ne parle plus des figures et des modes , mais de l’observation et de l'induction , de l’analyse et de la synthèse qui dans le fond , ne sont pas autre chose que la réflexion dans ses

APRÈS ARISTOTE

différents moments. L’art d’ argumenter fait place à l’art de penser 5 à la méthode dogmatique en usage jusqu’à eux, Bacon et Dcscartcs, les deux pères de la philosophie moderne , essaient de substituer la méthode expérimentale. Environ un siècle après ces deux grands hommes en vient un autre , beaucoup plus hardi , qui tient à la fois de Descartes et d’Aristote } de celui-ci , par la sévérité et quelquefois la raideur des formes , par la forte unité de son système et l’admirable harmonie de toute son œuvre } de celui-là, par son rare talent d’observation et d'analyse , par sa marche éminemment et exclusivement psychologique, par son désir de tout ramener aux faits de conscience, malgré ses études approfondies sur le monde sensible. Si nous ne devions pas le considérer exclusivement par rapport à notre sujet , nous dirions qu’il tient aussi de Platon par la direction naturelle de ses idées et le fond de ses doctrines. Il ne cherche plus à nous apprendre par quelles opérations de la pensée 5 comment, à l’aide de son intelligence et de sa raison , on discerne la vérité de l’erreur 5 comment il faut faire la critique des faits et des choses : c’est la pensée, la raison elle-même qu’il soumet à sa

m DE LA LOGIQUE

critique pour savoir jusqu’où s’étend sa puissance, et de quelle confiance elle est digne. Au lieu de rechercher, comme ses prédécesseurs, par quels actes, par l’usage de quelles formes, par l’observation de quelles règles nous pouvons étendre nos connaissances et mettre notre esprit en possession des choses } il veut savoir auparavant si réellement les choses peuvent être connues de nous, quelles sont les bornes imposées à nos facultés intellectuelles et les formes ou les fonctions mêmes de la pensée, afin qu’on les distingue des objets que nous connaissons. Le nom de cet homme c'est Emmanuel Kant , et sa méthode (car son système appartient évidemment à la Logique , comme nous le démontrerons encore mieux plus tard) , sa méthode s’appelle la méthode critique ou transcendentale . Enfin , las de rester renfermé en soi-même sans oser croire à sa propre réalité } las de n’étudier la pensée que sous un point de vue réfléchi et limité , où elle se brise et se met en opposition avec elle-même , ou essaya de lui rendre l’unité , la vérité et la paix 5 on voulut la saisir dans sa pureté et sa totalité , c’est-à-dire , à cette région où nulle distinction , nulle opposition n’existe encore ,

APRÈS ARISTOTE

ttù par conséquent la pensée et la raison se confondent avecla réalité. Puis on essaya de démontrer comment tout sort de son sein , comment elle se développe elle-même d’une manière méthodique, selon toutes les règles du syllogisme, pour se transformer en toutes choses. Cette révolution a été accomplie de nos jours par Hégel 1 , le fondateur d’une nouvelle Logique , à laquelle il donne le nom de Logique spéculative. Ainsi , l’histoire de la Logique se divise d’elle-mêmc en quatre époques qui représentent, non seulement toutes les révolutions accomplies dans cette science depuis le jour où elle est née , mais encore toutes celles que sa nature même lui permet de subir. Elles la montrent à nos yeux dans sa véritable étendue } elles la déroulent dans toutes ses parties en nous indiquant l’ordre même dans lequel il faut les traiter. Il serait en effet difficile d’en imaginer une

* Pour justifier ce que nous en disons ici , ii nous suffit , en attendant de plus amples développements , de rapporter ce principe placé en tête de sa Philosophie du Droit , et répété dans la préface de sa Logique. « Tout ce qui est » rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel. »

2Bû« oernûnftig ifi, baê ifî rcirÜicÇi,

Unb was mirllûtt ifl, bas ift oemûnftig.

cinquième ; ce qui ne veut pas dire que ia science est finie , mais qu’aujourd’hui seulement nous en comprendrons le but dans son importance et sa dignité si long- temps méconnues, et peut-être qu’en joignant les leçons du passé à nos propres efforts , pourrons-nous un jour le réaliser. Non contents de démontrer que toutes les révolutions et les systèmes ne sont que le développement régulier , méthodique de l'idée première d’Aristote, nous essaierons aussi de faire connaître l’influence immédiate exercée par ce dernier sur chacun des grands hommes don t les noms viennent d’être cités.

APRÈS ARISTOTE

Page 1