PRÉCÉDÉE
d’une analyse étendue
DE L’ORGANUM d’ARISTOTE.
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DE
APRÈS ARISTOTE
Lorsqu’à une époque de réflexion et de lumière , dans un état de civilisation comme celui des Grecs au temps de Platon et d’Aristote , une nouvelle science est reconnue nécessaire pour contenter les besoins toujours croissants de la pensée , elle n’atteint pas sans doute , dès le jour de sa naissance, à son plus haut point de perfection et de grandeur 5 mais elle ne peut pas commencer non plus par une ébauche tout-à-fait grossière, sans vérité et sans méthode, comme
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celles qui appartiennent à l’enfance de la Philosophie et de l’intelligence humaine. 11 faut qu’elle paraisse pour la première fois dans un système qui porte au moins le caractère du temps où il a été conçu , et qui, par ses imperfections mêmes , provoque l’enfantement de plusieurs autres systèmes, hostiles en apparence, dont chacun montre la science , qu’il prétend comprendre tout entière, sous un point de vue nouveau , et l’élève d’un degré vers le terme où elle doit s’arrêter. C’est ainsi que nous avons vu se former presque sous nos yeux la Philosophie de l’Histoire, et même l’Histoire de la Philosophie. C’est ainsi qu’a commencé la Logique , dont l ’ O rganum est , sans contredit, le premier monument *. L’histoire de YOrganuin n’est donc pas autre chose que l’histoire 'de la Logique elle-même $ et réciproquement , si quelqu’un voulait nous faire con-
* Aristote avoue que dans les autres sciences dont il s’cst occupé, en politique , en morale , en rhétorique, il a eu scs prédécesseurs, dont les travau*, quoique très-imparfaits, lui furent d’un grand secours ; mais il s’attribue hautement l’invention de la Logique, dont il nie avoir rencontré la moindre trace dans les leçons des sophistes et des rhéteurs qui ont existé avant lui. C'est à ce titre qu’il sollicite l’in—
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naître tous les progrès de cette science , toutes les vicissitudes qu’elle a subies depuis le moment de sa première apparition dans le monde intellectuel jusqu’à nos jours, il serait obligé d’étudier d’abord l’œuvre d’Aristote et de rechercher ensuite quelle influence elle a exercée , au moins sur les grands hommes qui sont entrés dans la même carrière, quelle part ces derniers y ont ajoutée, quelle part ils en ont retranchée ou conservée 5 il ferait, en un mot, l'histoire de YOrganum , telle qu’il faut l’entendre ici, dançun sens vraiment philosophique.
Pour comprendre comment la Logique est sortie tout entière du système assez étroit que nous venons d’exposer} pour apprécier dignement l’influence d’Aristote sur ceux-là même qui passent à nos yeux pour ses plus ardents détracteurs , et qui ont en effet pour un instant ren-
dulgence de ses lecteurs, ce qu’il ne fait jamais ailleurs
TaÜT7is Sè tï.s irpaypurntxs ij tô ,msv t;> , t b 8è r,'j rpoEÇspyotfffiévov, «U ijôh TravrsXûs ûirijpxs (sophist. elench. , ch. 34). On ne peut pas dire que ccs paroles se rapportent au traité des Arguments Sophistiques , puisque l’auteur accorde, un peu plus loin , que l’art sophistique a toujours été enseigné.
versé dans la boue le trône qu’il a occupé pendant des siècles comme législateur suprême de la pensée, il faut que nous sachions d’abord de quelle manière , sous quel aspect il a envisagé la science dont l’invention est due à son génie. Or , il est facile de voir , par les reproches que lui ont adressés tous les grands représentants de la philosophie moderne , et par une lecture attentive de son œuvre , qu’il n’y faut pas chercher l 'art de penser , comme on a dit lontemps après lui , l’art de gouverner son intelligence et de chercher la vérité pour soi-même , mais celui de l’exprimer et de la développer au moyen de la parole. Nulle part , il n’expose les règles de la réflexion et de la méditation solitaires 5 nulle part , il ne descend dans la conscience pour étudier le travail , l’organisation intime de la pensée et les limites dans lesquelles elle doit s’arrêter 3 mais il nous parle toujours de ses formes extérieures , des figures sous lesquelles se manifeste nécessairement chacune de ses opérations. La catégorie , la proposition logique ( ànbtf ornais ) et le syllogisme sont-ils donc autre chose que les formes extérieures , que les figures de la simple notion ,
du jugement et du raisonnement ? Et YOrganum tout entier ne fait-il pas suite à la Rhétorique et à la Poétique ? Ce que les rhéteurs appellent figures n’est en effet pas autre chose que les diverses formes sous lesquelles l’imagination et la sensibilité se trahissent dans la parole, indépendamment de la signification particulière des mots. Or, après avoir décrit toutes ces formes avec tant d’exactitude et de précision , ne fallait-il pas , pour laisser à la postérité une œuvre complète , y ajouter celles de l’intelligence pure ou de la pensée réfléchie? Quand les figures sont régulières , la pensée est vraie , probable , au moins claire} quand elles ne le sont pas, la pensée est fausse ou inintelligible. Tel est, selon nous , tout le système logique d’Aristote , à part quelques digressions assez rares où il considère son sujet d’un point de vue plus élevé. Peut-être subissait-il à son insu l’influence de son illustre maître qui a presque identifié la parole avec la pensée et qui définissait cette dernière une parole intérieure , un dialogue de l’âme avec elle-même ( èvroç rri; np ô? iàvrr,v omf/.oyoç Scjvj
çttvüç yiyvlpsv o; tout àvzo r, alv otxvoix).
Telles sont pourtant, malgré ses bornes rétré-
cies , la force , la beauté et l’unité de ce système , qu’il a régné/sans partage dans toutes les écoles ? pendant une période de quatorze ou quinze siècles. C’était presqu’un sacrilège , un crime de lèze-majesté divine et humaine de méconnaitrel’autoritéqueluiaccordaientunanimementleshommes les plus divisés d’opinions philosophiques et de croyances religieuses. Durant ce laps de temps immense , on ne songeait guère qu’à le répandre , à le traduire dans toutes les langues alors en usage chez les savants , à le commenter , à l’élahorer dans ses moindres détails et à le défigurer en le poussant à ses dernières conséquences. C’étaient les beaux jours de la Méthode sjllogis tique. Cependant , l’on commence à comprendre le vrai caractère du syllogisme } on le trouve excellent pour exprimer la vérité , pour la développer et la féconder, mai i ncapable de la faire trouver. On abandonne les formes extérieures pour les opérations mêmes de la pensée , disposées dans un ordre convenable et érigées en règles générales. On ne parle plus des figures et des modes 7 mais de l’observation et de l'induction , de l’analyse et de la synthèse qui , dans le fond , ne sont pas autre chose que la réflexion dans ses
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différents moments. L’art d argumenter fait place à l’art de penser $ à la méthode dogmatique en usage jusqu’à eux, Bacon et Descartes, les deux pères de la philosophie moderne , essaient de substituer la méthode expérimentale. Environ un siècle après ces deux grands hommes en vient un autre , beaucoup plus hardi , qui tient à la fois de Descartes et d’Aristote 5 de celui-ci , par la sévérité et quelquefois la raideur des formes , par la forte unité de son système et l'admirable harmonie de toute son œuvre $ de celui-là, par son rare talent d’observation et d’analyse , par sa marche éminemment et exclusivement psychologique , par son désir de tout ramener aux faits de conscience, malgré ses études approfondies sur le monde sensible. Si nous ne devions pas le considérer exclusivement par rapport à notre sujet , nous dirions qu’il tient aussi de Platon par la direction naturelle de ses idées et le fond de ses doctrines. Il ne cherche plus à nous apprendre par quelles opérations de la pensée 5 comment , à l’aide de son intelligence et de sa raison , on discerne la vérité de l’erreur } comment il faut faire la critique des faits et des choses : c’est la pensée, la raison elle-même qu’il soumet à sa
critique pour savoir jusqu’où s’étend sa puissance^ et de quelle confiance elle est digue. Au lieu de rechercher, comme ses prédécesseurs, par quels actes , par l’usage de quelles formes , par l’observation de quelles règles nous pouvons étendre nos connaissances et mettre notre esprit en possession des choses ; il veut savoir auparavant si réellement les choses peuvent être connues de nous, quelles sont les bornes imposées à nos facultés intellec tuelles et les formes ou les fonctions mêmes de la pensée, afin qu’on les distingue des objets que nous connaissons. Le nom de cet homme c’est Emmanuel Kant , et sa méthode (car son système appartient évidemment à la Logique , comme nous le démontrerons encore mieux plus tard) , sa méthode s’appelle la méthode critique ou transcendentale. Enfin, las de rester renfermé en soi-même sans oser croire à sa propre réalité 5 las de n’étudier la pensée que sous un point de vue réfléchi et limité , où elle se brise et se met en opposition avec elle-même , on essaya de lui rendre l’unité , la vérité et la paix ; on voulut la saisir dans sa pureté et sa totalité, c’est-à-dire, à cette région où nulle distinction , nulle opposition n’existe encore ,
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t»ù par conséquent la pensée et la raison se confondent avec la réalité. Puis on essaya de démontrer comment tout sort de son sein , comment elle se développe elle-même d’une manière méthodique, selon toutes les règles du syllogisme, pour se transformer en toutes choses. Cette révolution a été accomplie de nos jours par Hégel 1 , le fondateur d’une nouvelle Logique , à laquelle il donne le nom de Logique spéculative. Ainsi , l’histoire de la Logique se divise d’elle-même en quatre époques qui représentent , non seulement toutes les révolutions accomplies dans cette science depuis le jour où elle est née , mais encore toutes celles que sa nature même lui permet de subir. Elles la montrent à nos yeux dans sa véritable étendue 5 elles la déroulent dans toutes ses parties en nous indiquant l’ordre même dans lequel il faut les traiter. Il serait en effet difficile d’en imaginer une
1 Pour justifier ce que nous en disons ici, il nous suffit, en attendant de plus amples développements , de rapporter ce principe placé en tète de sa Philosophie du Droit, et répété dans la préface de sa Logique. « Tout ce qui est » rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel. 1
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cinquième 5 ce qui ne veut pas dire que la science est finie , mais qu’aujourd’hui seulement nous en comprendrons le Lut dans son importance et sa dignité si long- temps méconnues, et peut-être qu’en joignant les leçons du passé à nos propret efforts , pourrons-nous un jour le réaliser. Non contents de démontrer que toutes les révolutions et les systèmes ne sont que le développement régulier , méthodique de l’idée première d’Aristote, nous essaierons aussi de faire connaître l’influence immédiate exercée par ce dernier sur chacun des grands hommes dont les noms viennent d’être cités.
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