‹ Esquisse d'une histoire de la logique [Texte imprimé]Chapitre 11 sur 19 · DES ARGUMENTS SOPHISTIQUES · texte numérisé non relu

DES ARGUMENTS SOPHISTIQUES

( nepl twv ffoçwïr/.ô>v D.iy/wj ).

Personne n’a jamais eu la pensée d’attribuer sérieusement ce petit traité à une autre plume qu a celle d’Aristote. Il est mentionné dans cette phrase de Diogène Laërce : 7t poç Si rriv xpfot v rà

re otywviarixà xai zà 7tept ipw nfoccoç , èpiozixà ze xxi

aoyt'jTiyMv O.byywj* Il est désigné dans le texte anonyme, publié par Ménage, sous les deux titres suivants : A . s léyyo)v aotpwn xâw , îî itepl èpi'i— nruàv vU(ùv. Mais on a pensé qu’il ne formait pas un traité distinct des Topiques , parce que l’auteur ne l’en sépare jamais, lorsqu’il y fait allusion

dans ses autres écrits 1 . Sans perdre du temps à examiner les raisons sur lesquelles on veut fonder cette opinion , nous dirons qu’elle est positivement démentie par le texte , d’abord par ces mots qui appartiennent au commencement du second chapitre : max 3è eara ètSi? vüv Xôj/wv , tmcI Ttoïa piar, rvyyjxvEt rrjç Trpaypareîaç mra r,0fj

Ar/ûfuv ; ensuite, par une autre phrase de ce même chapitre , déjà plusieurs fois citée , où cette partie de YOrganum , dont on nie l’indépendance , est placée absolument sur la même ligne que les Analytiques et les Topiques. Nous sommes les premiers à reconnaître qu’elle a beaucoup d’analogie avec ce dernier ouvrage et qu’elle est même nécessaire pour compléter l’art de la discussion \ mais , malgré cette unité dans le fond des choses , la séparation n’en existe pas moins dans la forme et dans la pensée de l’auteur.

Le traité des Arguments Sophistiques n’a pas pour but , comme on pourrait le croire , de nous enseigner l’art dangereux et frivole de tromper nos semblables $ mais , au contraire ,

' Voy. Buhle, tome 5 de son édit. d’Arisl. Iutrud. aux Arguai. Sophist.

ANALYSE

de le rendre impuissant, en nous dénonçant toutes ses ruses , en montrant au jour ses ressorts les plus cachés *. Il se divise par conséquent en deux parties si bien distinctes , que la plupart des éditeurs , qui ne sont pas toujours en contradiction avec le texte , en ont fait deux livres séparés. On trouve dans le premier une description détaillée de toute la méthode sophistique } le second nous enseigne à la combattre et à éviter les pièges qu’elle tend à notre esprit 2 .

§ \ . Il y a des hommes qui prennent le masque de la sagesse pour exploiter la crédulité publique, faisant métier et marchandise du talent de mentir et usurpant les honneurs qui appartiennent aux vrais sages. Ces hommes sont les sophistes que chacun peut reconnaître aux caractères suivants : d’abord, à l’aide de quelques arguments captieux , ils ne craignent pas de combattre la vérité :

' Errt Si Efyov ntpi ixxtrrov to3 kSiStos , \[i»ÿôsiv /tiy Aarôv îttpi u'V oio», tj)v oi Suevov i/x<pav£Ç»iy oûvaoOxt (Sophist. clcuch. ch. 1).

1 Le premier s’étend du ch. 1 au ch. 17 , le deuxième jusqu'au 54, qui est une espèce de conclusion générale.

cette idée est exprimée par le seul mot {ksyx 0 ^ i ensuite ils insinuent le mensonge et l’erreur enfin, ils se plaisent à soutenir des opinions paradoxales (r.xpiholpv). Outre ces trois caractères , l’auteur en reconnaît un quatrième et un cinquième qui consistent à mettre son adversaire dans la nécessité de violer les régies de la langue (<roXoi xwpç), et de se répéter constamment sans ajoutera sa pensée (ro irXeovaxiç tô coco TJyuv ) } mais il ne tarde pas à s’apercevoir qu’ils rentrent dans le premier , c’est-à-dire qu’il les compte au nombre des arguments , par lesquels nous allons commencer *.

1° Les Arguments (iO^/yoç) ne doivent pas être confondus avec les syllogismes. Ceux-ci sont employés à la démonstration ( et? âroSs&v) , et ceux-là à la contradiction (èiç àvrlfamv). Les uns et les autres , puisqu’ils ne diffèrent que par l’usage qu’on en fait , sont compris sous la dénomination générale des raisonnements ( Xéyoi ) ,

1 Ilôawv aro^àÇovra ôi Iv toiç ï.ôyoïç ccjuviÇé pivot xai Sta^tXovetxovvres , «rri îrivrt tôv àpiQpbv , tkty%oç xal v|/£dÔos , xal îrapàoo^ov xaù aoXot xvjpbs xai reXsuratoy tô 7rX£ov<fcxts rô àuTÔ Xfystv (ch. 5).

ANALYSE

et la preuve en est que les raisonnements sont ici classes de la même manière que plus haut les syllogismes.

Or, tous les arguments à l’usage des sophistes se divisent en deux classes : les uns sont fondés sur les abus du langage (r.apà tyiu ; les autres ont leur source ailleurs , c’est-à-dire , dans la pensée elle-même ( H-w tâî ).

A la première classe appartiennent les suivants , au nombre de six : l’équivoque (iuwvula) ou l’ambiguité des mots } l’amphibologie ( dp.pi- Çolia ), ou l’ambiguité des phrases \ la substitution du sens composé au sens divisé ( vvvQœtç ) , ou ce qu’on appelait dans l’école fallacia compositions ; la substitution du sens divisé au sens composé, qu’on nommait dans l’école fallacia divisionis et qu’ Aristote appelle simplement iWpe'xtç. Ces quatre sophismes sont tellement connus que toute explication deviendrait fastidieuse. Le cinquième est fondé sur un vice d’accentuation (r.poawUa) qui suffisait dans les langues anciennes , mais surtout dans la langue grecque , pour changer entièrement le sens des mots, et par conséquent des phrases. Aristote en cite plusieurs exemples empruntés aux poëmes

d’Homère. Enfin, le dernier sophisme de ce genre rfc lè içcwç) consiste à substituer une forme grammaticale à une autre ; par exemple, la forme active à la forme passive , ou le masculin au féminin } ce qui établit également une différence, ou au moins un désordre dans la pensée b

Dans la seconde classe on peut en compter sept : la confusion de l’essence et de l’accident , qu’on appelait dans l’école fallacia accidentis (neepx ri uvpësë/îxoç) 5 la confusion de l’absolu et du relatif ( à dicto secundùm quid ad dictum simpliciter , tô àitï&i jj [ri àz/xri) 5 l’ignorance de la question (ignoratio elenchi , -apà rfo roü èléyyw dyvolav) • la pétition de principe ( -apà tô ht à pyÿ Xapêa'vstv ) 5 la fausse conséquence ( 6 apà. ri ér.ops— vov ïkzyypc , ) , c’est-à-dire, la croyance erronée que la réciproque d’une proposition vraie ne peut jamais être fausse. Les deux derniers sont l’ignorance de la cause ( non causa pro causâ , 0 itapx ri [ri aiuov wç âiuov ) , et la confusion des deux questions en une seule ( r.apà ri ri cio èpwrfipx roc év mteîv 2 . Tous ces arguments peuvent se réduire

* Ch. 4 .

3 Tûv S Tijs X££cu; nxpx)ioyt<j//àii stSri eiïlv inri. *. r. X.

(ch. 5).

ANALYSE

à un seul , qui est l’ignorance de la chose en question , de même que les autres ne sont au fond que l’ambiguité des mots. Mais , puisque la moitié des sophismes a sa source dans l’imperfection du langage , il est clair que l’on est bien plus exposé à se tromper dans la discussion que dans la méditation solitaire 1 .

Cette classification est l’objet d’une longue justification , très-inutile sans doute , mais non sans intérêt pour l’histoire de la Philosophie , puisqu’elle nous apprend qu’avant la composition de VOrganum , on avait déjà essayé de diviser tous les arguments en deux classes : les uns de nom ( irpoç rovvoaa ) , ou fondés sur le langage ; les autres de fait , ou fondés sur la pensée (npk rm Siavotav) 2 . Aristote se déclare l’adversaire de cette opinion , par la raison fort juste que les idées et les mots , que la pensée et la parole sont inséparables. Cette distinction , dit— il, peut bien expliquer l’origine des sophismes,

1 MxXXov àîràrTi yfvrrat /xer 5XX&V oxono'jfiévoiç ü x*0 éxvrojç, jÎ /xiv yotp fx ct aXXwv axi^ts Stà \6yov (ch. 7).

* Oi/x iari Si Sia<pop<x rouf Xéyeav riv XfyoïKTt Ttvis, rè étvai tous //èv irpbç rô'jvojxci \6ywç , roùf Si 7rpo$ T7jv Sixvolav (ch, 10).

mais elle ne donne pas naissance à deux genres de preuves absolument différents. Avant de quitter ce sujet , il fait mention d’un sophisme particulier à certains géomètres de l’antiquité , qui s’appuyaient sur des constructions vicieuses , capables seulement de tromper un instant les yeux , pour démontrer des propositions hypothétiques ou absurdes , telles que la quadrature du cercle. 11 donne à ce faux raisonnement le titre de Pseudograpliique ( ^rjooyjoatpowç), qui en exprime parfaitement la nature *.

2 ° Non contents de combattre la vérité , les sophistes , avons-nous dit , cherchent aussi quelquefois à défendre directement l’erreur. Ils essaient d’arriver à leur but , d’abord en le cachant avec soin , pour ne pas exciter la défiance 5 ensuite, ils adressent à leur interlocuteur une multitude de questions sans ordre et sans dessein apparents , afin de pouvoir plus tard se faire des arguments de ses propres paroles. Quelquefois aussi , ils dissimulent entièrement le désir d’argumenter, en feignant d’écouter et de s’instruire. Mais, insensiblement , ils vous conduisent sur un

* Ch. 11.

ANALYSE

terrain que vous ne connaissez pas et où la victoire leur est assurée *. Si ce portrait , d’ailleurs très-intéressant , est vraiment celui d’un sophiste , il faut convenir qu’il a aussi beaucoup de ressemblance avec Socrate.

3° Enfin , voici les moyens qu’ils emploient pour soutenir des paradoxes. Ils commencent par adresser à leur interlocuteur ce que nous appelons un argument personnel : comme il appartient ordinairement à quelque secte philosophique , ils essaient de le convaincre que les opinions qu’il y a puisées sont en contradiction avec celles de tout le monde , ce qui est presque toujours vrai (cette réflexion est d’Aristote) 2 . Us lui montrait ensuite qu’il y a peu d’accord entre les discours des hommes et leur conduite , entre leur vie extérieure et leurs plus secrètes pensées. 11 n’en existe pas davantage entre les lois de la

' Cet article commence ainsi : Ilepi ôï roü -\ivjZ6ix tvov cr ôctS*t xxt rhv Xiyov èis üyoytîv (ro ûn y&p r;j ôvjrtpo'J tïîî

coyiortxîis -poxipiazvs- x. r. X. (ch. 12). Rien n’est donc plu* fondé que le plan que nous suivons.

J IIpos Tt> irapiooÇx Xiyuy oxiirîtv £x rivos y i vous ô ôtaXsyiptevos lira êpürav ô rots ttoM.oîj ourot Xé/OJUt «apàôoÇov ; ïm yàp ÈxioTOiS, nroioùrqv (ch. 12).

nature et celles des hommes 5 et ce dernier argument est celui qu’ils font valoir de préférence. De tout cela , sans doute , il leur est facile de conclure qu’il n’y a point de paradoxe , mais que toutes les opinions ont la même valeur , pourvu qu’on ait le talent de les soutenir. Cet article est , avec le précédent, un précieux fragment d’histoire } il nous prouve que les sophistes de la Grèce n’étaient au fond que des philosophes sceptiques qui auraient pu lutter sans trop de désavantage contre nos spirituels démolisseurs du dix-huitième siècle.

Mais ici , comme dans les Topiques, il ne suffit pas de connaître les arguments } il existe aussi un art de les disposer et de nous en servir à propos. Ainsi , les sophistes ont tantôt recours à la diffusion , aux longues amplifications, pour fatiguer l’attention de leur adversaire , et tantôt leurs arguments se succèdent avec une telle précipitation , qu’il est impossible de les suivre et de les apprécier. Quelquefois ils essaient d’exciter les passions , surtout la colère , parce qu’elle rend aveugle et imprudent (jxpotzTifxsvoi yip /)rrov 5iv«vra< fukxTreaQtxi t.ccj-x)- S’ils s’adressent à des personnes disposées à leur tenir tète et à ne rien laisser passer

ANALYSE

sans examen, ils ont l’air de marcher vers un but tout opposé à celui qu’ils se proposent. Les comparaisons et les similitudes, dont l’effet ordinaire est de rendre la pensée plus intelligible, ne sont pour eux que des moyens de la présenter sous un faux jour et des couleurs trompeuses. Leur fait-on des objections embarrassantes ? ils savent les éluder au moyen d’une distinction , le fameux distinguo de l’école (Sîrrov r.oioï>vreç). Quand ils voient leur proposition en danger d’ètre renversée, ils la retirent si habilement , pour en introduire / une autre dont ils sont plus sûrs , qu’à peine a-t-on le temps de s’en apercevoir l . Enfin, nous connaissons à peu près ce qui fait la puissance des sophistes ; et leur arsenal et leur stratégie } il faut que nous cherchions à présent les moyens de leur résister.

§ 2. On conviendra sans peine que cette seconde partie ne peut pas avoir la même importance à nos yeux , qu’elle ne mérite pas par conséquent d’occuper dans notre analyse la même place que la première. Entièrement dénuée d’in-

* Ch. 15.

térêt historique , elle ne présente aucun avantage pour la science elle-même \ car , les sophismes une fois connus , ils ne sont plus dangereux. Et d’ailleurs , Aristote en convient lui-même , le talent de les résoudre est tout entier dans l’esprit d’à-propos et vient de l’exercice plutôt que d une théorie : èx rov ytyvpvx'jOxt yiverxi [jlxXXov *. Mais Aristote voulait rester fidèle à son plan si méthodique et si clair ; il voulait à tout prix remplir son cadre \ voilà ce qui nous a valu tant de pages stériles que nous résumerons en quelques mots , en nous faisant un devoir de ne pas omettre une seule idée qui puisse se traduire dans notre langue sans paraître puérile.

En général , il faut , pour résoudre les sophismes , les diviser d’abord en deux éléments distincts , dont l’un est le fond et l’autre la forme. Le fond est toujours une erreur ou une fausseté 5 mais quelques-uns ont la forme de la vérité , ils réunissent toutes les conditions du syllogisme régulier , tandis que les autres n’ont pas même cet avantage. Ces derniers sont les plus faciles à résoudre , leur fausseté étant evi—

1 CU. lii.

*86 ANALYSE

dente : il suffit de leur opposer une simple dénégation. Mais les premiers doivent être tous résolus par la distinction , puisque tous , ils peuvent se ramener à une contusion dans les termes ou dans les idées. Démontrer le contraire de ce qui est évidemment faux ( mxifjtaiç ) ; diviser ce qui est confondu ( Suu'psaiç) : voilà les moyens de résoudre tous les sophismes imaginables *.

Après avoir indiqué ces moyens généraux , on' essaie de les appliquer successivement à chacun des treize sophismes énumérés plus haut , d’où résulte une multitude innombrable de règles particulières qui occupent à peu près une place aussi étendue que la première partie 2 . Mais , avant de terminer ce traité et YOrganum tout entier, Aristote dit positivement qu’il est entré le premier dans la carrière qu’il vient de parcourir $ que l’enseignement de ces hommes , qui se faisaient un métier de disputer sur les sujets les plus frivoles ( rù>v r.sp'i roù? Èownzoù; Xsyouç fuoBecpvowrmw ) , était assez fidèlement représenté dans le Gorgias de Platon } qu’il y avait bien

’ Ch. 17 et 18.

* Depuis lech. 19 jusqu'au 34* exclusivement. • ■

DE L’ORGAMJM D’ARISTOTE. 187

quelques arguments captieux , quelques recettes généralement en usage pour embarrasser un adversaire sans expérience , mais que personne n’avait songé encore à formuler toutes les règles du syllogisme , quoiqu’il existât depuis longtemps dans la pratique : en conséquence , il réclame à la fois et l’indulgence et la reconnaissance de ses lecteurs. Comme cette fin est assez intéressante ; nous allons essayer de la traduire : « Une grande partie des règles de la Rhétorique » étaient connues long-temps avant nous } mais » il n’existait absolument rien sur l’art de rai- » sonner par syllogisme , sinon qu’on perdait •» beaucoup de temps à l’acquérir par la pra- » tique. Si donc , dans l’état où elle paraît ici » pour la première fois , cette méthode vous » semblait trop imparfaite comparativement aux » autres sciences qui ont beaucoup hérité des » générations précédentes , il serait alors de » votre devoir , à vous tous qui lisez ou qui » entendez lire cet écrit ; de me pardonner les » choses qui ont pu m’échapper , et de me savoir » au contraire beaucoup de gré pour celles dont » on peut m’attribuer l’invention. » Ce passage qu’il est impossible d’appliquer au seul traité des

ANALYSE

Arguments Sophistiques , nous prouve en même temps , comme nous l’avons dit dès le comment cernent, que Y Organum , ou tout au moins les trois derniers traités, formaient réellement un seul tout dans la pensée d’Aristote.

ni» de l’analyse de l’orgarum.

d’une

HISTOIREDE LA LOGIQUE

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