IDÉE GÉNÉRALE DE CET OUVRAGE
L'ouvrage dont nous allons nous occuper est sans contredit le plus ancien traité de Logique qui soit parvenu jusqu’à nous , et tout nous porte à croire qu’il est le premier monument de cette science. Quand il parut , on connaissait depuis
ANALYSE
long-temps l’art frivole des sophistes et des rhéteurs 5 Zénon et Platon avaient porté bien loin le talent de la Dialectique 5 mais on n’avait pas songé encore à exposer et à rassembler dans un système scientifique les formes de la pensée et de la démonstration, qui sont les conditions mêmes de la science. Cette tâche était réservée au génie d’Aristote.
Ce n’est pas Aristote qui a imaginé le titre à'Organum 1 ; mais aucun autre que lui n’a mis la main à l’œuvre dont, au reste, ce titre désigne assez bien le but et le caractère. En même temps que nous exposerons les doctrines qu’elle renferme , nous démontrerons ce fait qu’on a vainement cherché à révoquer en doute 5 mais il ne peut pas faire l’objet d’une partie distincte , sans nuire aux intérêts de la clarté , de l’unité et de la concision.
On comprend sous le nom collectif d 'Organum plusieurs traités parfaitement distincte dont voici les titres authentiques, ou du moins généralement
' Diogène de Laërte est l'auteur le plus ancien qui fasse usage de ce mot-là dans le sens que nous y attachons aujourd'hui : tô ioyixJv éuj[ ôXofxzpüi «'// wff opyavov irpo3r,xpiêwpi<yov.
(Vit. Arist.)
DE L’ORGANUM D’ARISTOTE. i<J
adoptés et reconnus pour tels : i" le traité des Catégories (yccnr/opîat ou nepi xxrrr/oplm) , dont le but est de faire connaître les principes généraux de l’intelligence , ou les formes de la pensée; 2 ° le traité de 1 Interprétation (rap êppyjveiaç) où sont exposées les règles générales et les formes du lang a g e •> considérées seulement sous le point de vue logique, comme expression des opérations de l’intelligence et non pas des opérations de l’âme en général 5 3 les Analytiques (aivaXunxà npizepx xal uorepx), où l’on trouve toutes les règles et les formes du syllogisme^ 4° les Topiques , ou lieux communs (roinxà), qui nous représentent dans leur totalité ce que l’on entendait autrefois et ce que l’on comprend encore aujourd hui sous le nom de Dialectique (ÿ ziyyn toü âiaÀsysVSat), fart d’interroger et de répondre 5 5" \es A rgumens sophistiques {r.tp\ ffwpMTixaiv où l’on indique
à la fois et les principaux sophismes, et les moyens de les résoudre. C’est à tort qu’on a voulu y joindre la rhétorique et la poétique 5 la raison et l’usage s’y opposent.
Ce n’est pas sans raison , comme il est facile de s’en convaincre dès à présent et comme nous le démontrerons encore mieux par la suite , que
ANALYSE
ces divers ouvrages ont été réunis en un seul } ils forment , dans leur ensemble , un système complet dont toutes les parties s’enchaînent et s'appellent mutuellement dans l’ordre même selon lequel elles sont généralement disposées. Après les lois générales ou les formes de la pensée , on est naturellement amené à parler des lois et des formes générales de l’ expression. Or , tout ce que l’homme peut exprimer et concevoir est nécessairement vrai , ou probable , ou faux } de là résultent les trois parties suivantes : d’abord , les formes de la vérité ou les règles et les lois de la démonstration (èitiçzrijjyi à~ofeixTiy.ri i tel est le nom que donne Aristote aux analytiques)} ensuite les formes de la probabilité et de l’erreur , ou les règles de la dialectique et de la sophistique , qui, réunies , forment l’art de la discussion (nsipocanxiiç kxI 'r/tMtnnyÀg AÔyoi). Les deux premières parties sont purement auxiliaires : elles ne représentent par leur caractère théorique et spéculatif qu’une sorte d’introduction ou les prolégomènes indispensables d’une science dont le but est évidemment pratique. La science elle-même, que dans la suite on a appelée la Logique , et qu’ Aristote désigne toujours sous le nom de Méthode , est
exclusivement renfermée dans les trois dernières parties.
Delà il nefaudrait pas conclurequc YOrganuma été conçu d’un seul jet; que toutes les parties dont il est formé ont été composées successivement dans l’ordre même où nous venons de les énumérer et de les classer. Il ne serait pas difficile de démontrer le contraire : ainsi , dans le traité de l’interprétation 1 on cite les Analytiques , et dans les Analytiques 2 on parle des Topiques qu’on désigne encore quelquefois sous le nom de Dialectique. Mais après avoir été composés isolément comme autant d’ouvrages indépendants les uns des autres , ne peuvent-ils pas avoir été réunis dans un même corps de doctrine ? Est-il possible de croire qu’en les comparant entre eux, Aristote, le génie et le créateur de la Méthode , ne les ait pas au moins disposés d’après un plan général ? D’ailleurs, qu’on ne l’oublie pas, ce plan est tout entier dans la table des matières, et je dis en outre qu’on le retrouve fréquemment énoncé dans le texte. En effet , après avoir déjà plusieur s
' Cb. 10, édit. Bublc.
2 Premières anal. , Uv. 1 , eh. 1 et 50.
ANALYSE
fois insisté sur la nécessité de fonder toute démonstration sur certains principes ou attributs généraux qui ne sont pas autre chose que les Catégories , Aristote reconnaît trois espèces , ou du moins trois formes de démonstration, trois sortes de syllogisme : 1 ° le syllogisme logique (avW.oywuès arcoosiV.rtxèç) } 2° le syllogisme dialectique (avlloyirspà; îtaXexrncôs) 5 3° le syllogisme sophistique (ov)ikoy topos spioTiKoç OU aocptjroiôç Diyyoç) ^ . Ailleurs , il va plus loin } il dit expressément qu'au syllogisme démonstratif sont consacrées les analytiques} que dans les Topiques, il enseigne l’art de conjecturer et les règles de la discussion } enfin , que dans un autre traité, il s’occupe spécialement du syllogisme sophistique et des moyens de le résoudre 2 . Ce système de Logique est également indiqué dans la Métaphysique, où l’on distingue trois manières de connaître et d’étudier ces choses : l’une, philosophique , par
’ Topiques, ch. 1 , liv. t. Ib. liv. 8, ch. 9.
* Iïepi /xiv ouv r&>v à7ro8stxnxwv £v rois àvxïurtxoTs ètp^Tou. Tltpl Sè r&v oiaXexrtxwv xat irEtpaoTixûv h rots Trpirzpov (Les topiques qui précèdent immédiatement les argumens sophistiques ). ILpt ûi rwv àycùvtsnxwv xat èptcrixôôv vùv ).syc I>//ev (co^wrtx. eltyx-
Ch. 2).
laquelle nous découvrons la vérité 5 l’autre, dialectique , qui ne donne que des probabilités , et la troisième , sophistique , qui n’est qu’une forme, une apparence sans réalité 1 .
Après avoir indiqué sommairement le but et le plan de YOrganum , nous allons essayer maintenant de donner une idée plus étendue de chacune de ses parties.
1 Eort os âucXtxTuri) mipotTtucft irspi «v yvo»pt»fix^ ;
îj 5s (jo^iTrtx^i oxtvo/Âtvn o’iî’j (Met. lir, 3, ch» 2, cd« Brandis). IIspi o«wv oi oiaXsxnxoI irsifxôvrxi oxongiv ix rûv évoo^üy jj t6vov (Ib. liv. 2, ch. 1).
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