DE LA PROPOSITION
IL y a deux sortes de proposition que l’on confond sans cesse, et qui pourtant sont essentiellement distinctes : c’est la proposition grammaticale et la proposition logique. La première exprime immédiatement toutes les modifications de lame , et admet ce qu’on appelle , en termes de grammaire, des figures et des modes. C’est ainsi que le mode impératif est l’expression de la volonté } le mode optatif, celle du désir \ le mode exclamatif , celle de la sensibilité en général. La seconde, au contraire, est exclusivement consacrée
aux opérations de l'intelligence } elle renferme toujours une affirmation ou une négation, et n’admet qu’un seul mode , celui que les grammairiens appellent le mode indicatif. C’est la proposition logique , ou , pour m’exprimer d’une manière plus générale , c’est le rapport de l’intelligence et de la parole qui fait le sujet de ce traité dont l’authenticité est suffisamment démontrée par les doctrines qu’elle renferme, par la place qui lui est nécessairement réservée dans le plan général de YOrganum , et par le témoignage des plus anciens historiens de la philosophie. Les motifs de ceux qui l’ont révoquée en doute ne méritent pas même d’être connus 1 .
* L'an de ces motifs allégué par Andronicus de Rhodes , c’est que le mot iraOVi/McTa, par lequel on désigne au commencement de ce traité les opérations de l’intelligence, n’a pas tout-à-fait la même signification que dans les livres qui traitent de l’âme , où il exprime en général toute espèce de modification , et particulièrement celles de la sensibilité. Toute frivole qu’elle est , cette objection est victorieusement réfutée par Alexandre d’Aphrodisie , Ammonius, Philopone, et nne foule d’autres commentateurs. Celle de Patrizzi est encore moins raisonnable. Il prétend que le traité de l’Interprétation est superfiu , et par cela même indigne de notre
ANALYSE
L’auteur commence par la définition de la parole, qu’il appelle le symbole de la pensée (ri èv Tÿ <pü)V '/5 rtôv ev rn iznOrjUxzwv <juuêoXat). Mais , puisqu’il y a deux sortes d’opérations dans la pensée, il faut aussi qu’on distingue deux espèces de signes dans la parole. Aux idées ou simples appréhensions (Sti-st?) , qui ne sont ni vraies ni fausses, correspondent des termes isolés (<p«< nç). La vérité et l’erreur sont toujours représentées par une affirmation ou une négation ( xstraef wji? xal cwrâpao-ts ) , c’est-à-dire, en un mot, par la proposition ( ajr<5<pan«ns OU caioyxjziMi ).iyog ). Pour comprendre les règles et les formes de la proposition , il faut déjà connaître les éléments dont elle est formée 5 et ceux-ci , dans le système d’Aristote , ne sont qu’au nombre de deux : le Nom et le Verbe ( ôvofux yxl prjpa).
Le Nom est un mot auquel on attache un sens par convention , qui n’admet pas la distinction des temps , et dont les éléments n’ont aucune si-
confiance, parce que le sujet auquel il est consacre a déjà etc développé dans un autre ouvrage d'Aristote , mentionné par Alexandre d'ApUrodisic , mais qui n'est pas arrivé jusr qu'à nous.
gniiication par eux-mêmes , à moins qu’il ne s’agisse d’un nom composé. Telle est la manière passablement obscure dont Aristote définit le Nom l . Le Nom précédé d’une négation est un nom indéfini ( ovof ux dipi? rov). Les diverses terminaisons du nom s’appellent des cas ( nrorniç -où ovouatoç et cas us en latin).
Le V ?rbe exprime simultanément les attributs et les temps 2 . Quand il est précédé de la négation, c est un verbe indéfini («o pimv prjfta). Enfin , le verbe a aussi des cas comme le nom ( n rwaeti pyfuctoç). Tels sont les deux seuls éléments de la parole qui aient une signification par eux -mêmes, et dont les diverses combinaisons portent généralement le nom de discours (Xlyoç). Mais toute espèce de discours n’est pas une proposition. Ce nom et ce caractère n’appartiennent qu’à ceux qui renferment une affirmation ou une négation. Tous les autres sont exclus de ce traité : ils sont du ressort de la Rhétorique et de la Poétique 3 .
1 Ovo/xa /àÏv ouv hrt <pwirç a^uavrorf) xarà ayv(tyx7iv , â veu xp^voy, 3ÎS /XTjSiv /xépOS IctÎ <T71/AÛCVTtXOV XÎ^OptUjUSVOV (ch. 2).
2 Pïj/Aa oi eart to rpoaffrjjxatvov ^pdvov , oî fil po$ ôoOcv an/iouvn X^pis xal ioriv àei r 5>v xaO’srspoy Xeyoptfvwv arifjzïov (cil. 4).
3 ATTO^avrtxos Si àj kocs (Xuyo> ) , àXX* iv u> rè AXrikûu?
La qualité fondamentale de toute proposition, c’est l’unité, qu’elle emprunte ou à l’affirmation ( noraspaaiî ), ou à la négation (aTr&pa'jç ), ou a la conjonction ( TuvSécfw; ). Dans les deux premiers cas, elle est simple 5 dans le dernier, elle est composée. La proposition en général sert donc à exprimer qu’une chose existe ou n’existe pas dans un temps donné 1 . Mais, comme on peut affirmer ce qui n’est pas et nier ce qui est, à toute négation on peut opposer une affirmation, et réciproquement. Voilà ce qu’on appelle une contradiction (avrupaais ).
L’opposition d’une affirmation et d’une négation est sans doute la condition générale et première de toute contradiction, mais elle ne suffit pas 5 il en faut d’autres plus précises et qui varient nécessairement suivant les divers points de vue sous lesquels la proposition peut être envisagée. Or , toute proposition n’est pas seulement affir-
ûco Q m un&pxsi : h âràfrt ôè ôxâpftv., oiav »î Myoç /«v.,
à\V otÎTE à>7$i]S , dure 4 /suSfo(ch. 4 ).
1 07]/Aavnx;à rrept tov ôir&p^tiy rj /auq i5it &p%uv rt «
Xpôvot ût3jp^vrai( ch. 5 ).
mative ou négative 3 on peut aussi la considérer comme générale ou particulière , comme déterminée ou indéterminée, comme simple ou composée , et enfin comme absolue ou contingente. Ces divers aspects sous lesquels Aristote envisage successivement la proposition sans les énumérer d’abord , comme je viens de le faire , et sans les formuler avec beaucoup de précision , sont à peu près ceux que Kant a désignés sous les titres généraux de Quantité, de Qualité, de Relation et de Modalité, et qui font la base de la classification des jugemens et des catégories.
1° Une proposition générale est celle qui a pour sujet un terme général qui n’a rien perdu de son extension par la place qu’il occupe } car il y a des termes généraux auxquels on peut attacher une signification tout-à-fait restreinte. Une proposition particulière a pour sujet un terme particulier. La contradiction ne peut exister qu’entre une proposition générale et une proposition particulière, ou bien entre deux propositions particulières dont le sujet est absolument le même. Deux propositions générales dont l’une est affirmative et l’autre négative vont au-delà de la contradiction : on les appelle des propositions
so
ANALYSE
contraires. Il y a cette différence entre les Contraires ( èvacvzlact ani^avastç , èvaaziwç acvztxsifiévixi ) et les Contradictoires ( dîCKparixwç «vrixEt^svai ) , que
celles-ci ne peuvent pas être toutes deux vraies ou fausses , tandis que les premières , qui représentent deux extrêmes , sont quelquefois toutes deux fausses , sans jamais être vraies en même temps L Cette règle , qui n’est pas autre chose que le fameux principe de contradiction ou d’identité, n’admet pas de restriction. Elle s’applique à l’avenir comme au présent , mais elle ne doit pas nous conduire au fatalisme en nous faisant croire que tout ce qui doit arriver est déterminé d’avance. D’abord, une telle conséquence serait démentie par l’expérience , qui nous apprend qu’une foule d’événements dépendent entièrement de notre volonté et de notre activité. Ensuite, de ce qu’une chose ne peut pas à la fois être et n’être pas , il n’en résulte pas qu’elle soit nécessaire ou impossible 2 . Leibnitz n’a pas pris
' Ch. 7 et 8.
2 ÔpûjJtv ôrt larlv j twv èwjxîvtùv xai àtro tou CouXsusgOoi xai ânb tou TrpàÇai. — - To p tèv 6uv èfaou r b ov orSv rj xai rè /A7j ov Ifoau 5rav fjà\ àv<ir/X7j : ou p ifvroi ot/rs to ov a7r£v aval outs to y.ri ov
dvayxn ph èivai \ ou yàp Ttkurbu èart, etc. , cil. 9.
tant de peine pour défendre la liberté. Non content d’admettre le principe de contradiction , il y a ajouté celui de la raison suffisante , quil’a conduit à la doctrine de l’harmonie préétablie.
2° Toute proposition générale ou particulière se compose nécessairement d’un Nom et d’un Verbe. Or, comme il y a des noms et des verbes indéterminés, il y a aussi des propositions de même nature qui correspondent à ce que Kant a appelé des jugements indéterminés ( unendliche U rtheile ) 1 .Outre ce caractère qu’elles empruntent à la négation placée devant le sujet ou l’attribut, ces propositions sont encore, comme toutes les autres , affirmatives ou négatives : d’où résulte que le même sujet peut donner lieu à quatre propositions opposées deux à deux , selon leur quantité, comme contraires ou comme contradictoires , savoir : deux dont le sujet et l’attribut sont simples, et deux dont le sujet et l’attribut sont indéterminés, ou précédés de la négation. Par conséquent, si l’on déplace la négation, on
* TI fax xxr&y aais *»î irifxais rj £! \ ivijt. aroj xat pjjptaroî , »î iÇ
àopfsrot/ ivôptaTos xal p^ptaraj (ch. 10). — Ces notes et ces citations multipliées ont pour but de montrer qu’en essayant
ANALYSE
change entièrement les rapports qui existent entre les différentes propositions, et c’est ce qu il faut savoir pour éviter les pièges des sophistes (npoç ràç
(TOptaTtxx;
3° La contradiction ne pouvant exister qu’entre deux propositions simples, quelles que soient d’ailleurs leurs autres qualités (y.Lx vazt wp«r«s yitx <xnotpa'aet «vTtxsÎTat «vTKparutwe ) , il faut à présent déterminer les conditions de cette simplicité. Or, toute proposition a cette qualité , quand elle n’exprime qu’une seule négation ou une seule affirmation, c’est-à-dire, quand elle ne renferme pas plus qu’un sujet et qu’un attribut : dans le cas contraire, elle est composée. L’unité du sujet et de l’attribut peut subsister malgré la pluralité des termes $ bien mieux que cela , chacun de ces termes peut exprimer une idee distincte et servir par lui-même , soit de sujet, soit d’attribut. Mais il faut alors qu’ils représentent dans leur ensemble une véritable unité , comme celle qui existe dans l’attribut d’une définition} il faut qu’ils expriment des qualités essentielles, nécessairement insépa-
de reproduire la pensée d’Arislotei j’ai aussi religieusement conservé l’ordre dans lequel elle est exposée dans ses œuvres.
râbles , et non pas de simples accidents (a-jac£- Sr,y.i-a) ou des qualités purement contingentes , dont la rencontre , alors même qu’elle ne serait pas contradictoire , ne formerait pas encore une véritable unité 4 .
4° Enfin , il nous reste encore à déterminer les rapports qui existent dans la proposition entre les idées du possible et de l’impossible , du contingent et du nécessaire. Toutes les fois que ces idées seront exprimées , n’importe par quels termes , c’est exclusivement à elles que devront se rapporter l’affirmation et la négation. Elles pourront donner naissance à des propositions contradictoires où l’être et le non-ètre seront considérés comme de simples attributs, tandis que le terme correspondant à l’idée du possible, que le verbe pouvoir( £ y3£X£75ai; Swa-r 5«/) tiendra lieu de copule [tc povOevu;) 2 . Par exemple ,
* Tiv SI xxr>iyopou/ji£iiuv xxl èy’ oT? xxr/iyopltaOxi aupiCàiva , Sax jxl'j \é’/trxi xxtx av/«€t6i)xjf r; xxrx Voit à uni/ , f’ GxTîpov xxfx GxTÉpoy j rÿyrx Sux earxc ïv (ch. 1 1).
2 C’est ainsi qu’Aristole l’appelle quandclle n’est pas réunie à l’attribut comme dans les verbes ordinaires , parce qu’elle lui samblc alors un élément additionnel ( rpojx«ntyopn;/ïvy,
ANALYSE
si nous affirmons qu’une chose peut être , celui qui voudra nier cette proposition , dira qu’elle ne peut. pas être. Dire qu’elle peut ne pas être 7 c’est une autre affirmation à laquelle il faudra ■opposer comme négation qu’elle ne peut pasne pas être 1 . De toutes ces antithèses qui , au premier aspect , devront sembler assez frivoles et indignes d’ètre rapportées dans une analyse , Aristote sait tirer une conséquence très-imporlaute , qu’il met à profit dans sa Métaphysique : ce qui ne peut pas ne pas être , le nécessaire en un mot , c’est ce qui ne cesse pas un instant d’ètre , ce qui est éternellement en réalité et en action 5 donc l’action est véritablement antérieure à la puissance , et la Substance éternelle et première , en un mot , la Divinité est une substance en action (ovsuc ivépyeux) } tout ce qu’elle peut faire , elle le fait réellement de toute éternité 2 .
rpifov irpoaxsimiySpiitai) qui ne serait pas rigoureusement nécessaire dans une langue bien faite (voyez le ch. 10).
1 EvrayQa rb fiiv tivou xai rb yà 1 ttvoct 6mixu t u£vov yfaircu ; ro 3i SuvaaOai xal IvS fyeaÔal npoaBétmç 3iopt£ovaai , ClC. ( Ch. 12. )
2 $dycpiv 3i èx rtov ctpTiuévcov on ri àv&yxr t ç ov xxr * Ivlpytiotv iortv ; uxtrl II Trpwrspa rà aï Six , xal èv£pycix oovajUEcoç irpSrcpx aaltà/xiv, &vvj Swà/uvS fvspysiat iun (ch. 13). Cette pensée ,
DE L’ORGÀNUM D'ARISTOTE.
SS
On ne s’étonnera pas qu’ Aristote ait insisté avec tant de patience sur toutes les conditions de la contradiction, si l’on songe que le principe de contradiction ou d’identité est pour lui le seul critérium de la vérité , la seule base de la certitude et de la science 4 . 11 est donc aussi le principe général de la démonstration et du syllogisme, qui font l’objet principal de VOrganum , et particulièrement des Analytiques que nous abordons à l’instant même.
qui ne parait ici qu’en germe , est développée d’une manière très-étendue dans le 9* chapitre du 9* livre de la Métaphysique, commençant par ces mots : 4>*vîfiv Sri hi pytt*
Sa v&ijLtut «an. Ce sont à peu près les mêmes termes que dans le passage que nous venons de citer.
‘ Voyex Métaph. , liv. A, ch, 5 et seq. , édit. Brandis.
ANALYSE
SG