‹ Esquisse d'une histoire de la logique [Texte imprimé]Chapitre 6 sur 19 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

Cette partie de YOrganum n’a pas excité le moindre doute sur son authenticité , et il ne serait guère possible de la contester raisonnablement à Aristote j car elle est expressément mentionnée dans la plupart et les plus importantes de ses œuvres : dans la Morale à Nicomaque 1 , dans les Àrgu mens Sophistiques 2 , dans le traité de

1 Liv. 6 , ch. 3.

2 Ilspi ptsv o jv <i7roSeomxüv ( cjj),Xoyiauwv ) Iv toîs dvaXvrixoî;

«iprjTim(soph. elencli., ch. 2).

l’Interprétation 1 et dans la Métaphysique 3 .

Le mbt Analytiques (àvaXuriy-à), que l’on traduisait dans l’Ecole par celui de résolution , signifie tout ce qui est relatif à l’analyse , les règles , les formes et le but de cette opération } comme par le mot Physiques (zi px«i), on a voulu désigner les choses de la nature , et par le mot Éthiques (rà r[hv.£) tout Ce qui concerne les mœurs. Or, l’analyse , comme Aristote la définit lui-môme 3 , n’est pas autre chose qu’une opération par laquelle on dégage d’un principe général tous les jugemens particuliers qu’il renferme } en un mot , c’est le raisonnement déductif ou le syllogisme , qu’il regarde comme la forme de démonstration la plus concluante , comme le raisonnement par excellence ( -h xAAlov at-o5îi'$i;

* Ch. 10 , liv. 2 , ch. 1 , où , apre* avoir parle de l’affirmat ion et de la négation , il ajoute : T awri yh ojv , ûanlp iv toFç àvxXurtxots , r:rxxr/t. Le passage désigné par ces

mots se trouve en effet dans les premières analytiques , à la fin du premifr livre.

2 Nùv Xiycoysv irpvrov ly oatov iv tvîç àvxXvr vcoiç irspi opujyoj y\

eiy/irxi (Mi'tapli. , liv. 7, ch. 12).

3 Pbysic. , liv. 3, ch. 5.

ANALYSE

êelTinu Tri; x«-« uicoç 1 , mais non pas comme le seul , ainsi que le répètent tous les jours les partisans exclusifs de Bacon et de la philosophie moderne.

Ce titre général , qui convient si bien à l’ouvrage tout entier , ne nous empêche pas de reconnaître un titre particulier et pareillement authentique pour chacune des deux parties dans lesquelles il se divise naturellement , nécessairement , et qui ont été distinguées par les plus anciens interprètes de la philosophie péripatétitienne. Nous croyons , en effet , que la première, vulgairement appelée les premières Analy tiques , a été intitulée d’abord : du Syllogisme (-repi avl- Xoytupv) , et la seconde : de la Démonstration (nspi ccmdsîi-eu;). Nous ne manquons pas de textes qui confirment cette opinion; mais aucun ne m’a semblé plus décisif et plus clair que le passage suivant que l’on trouve au commencement de ce traité , sa place légitime , après l’exposition du sujet et quelques autres prolégomènes ; Stcûpi'jpévoiv 5s roûrcov , léyutpsv rfôri oià rimùv xai irore x<xî i rwç yivezai îtà; ouXAoytofià; : varspov os Xsxrsov r.epi

1 Secondes analyt. , Ky, 1 , ch. 24.

à-O'kî'S'jK : r.aireoo'j yxp r.sp't vv)loyv7ux>\i /sxréov f, Zcpi xr'jàsils'jx; 3tà ?o xaOsXoy ux/j.ov ënxi r ôv n'SÙsryn—

pw *. Dans cet autre passage de la seconde partie, il fait mention de la première comme d'un traité à part , et la désigne formellement sous le titre que nous avons indiqué plus haut : ïvrw piv èvotyt rxi t\ a/Jxil'ûv qewjjxi iraVra ~x atrrfcvzx iv tw icp'jùztà (jyripxzi-) «s 5ê'3c iy~xi lV rof; T. tpi zv/J uynao ïi *. Au commencement du traité de l’Interprétation, il se sert d’une expression analogue pour désigner son ouvrage sur l’àme : vzpi pèv Z-m ro-jzm (rûv r.x- 6r,pxz(jiv) zipr-oa èv ror» T.zpt '^vyf,ç . On ne s’étonnera pas après cela de ne trouver nulle part, dans le texte d’Aristote , la distinction des premières et des secondes Analytiques ; on ne pourra pas non plus en faire un argument contre l’authenticité de l’ouvrage tout entier, puisque cette distinction est expressément établie sous d’autres noms plus significatifs et plus justes. Pourtant il reste encore un léger nuage à dissiper : selon Diogène deLaërtc, les premières Analytiques, ou la partie qui traite du syllogisme , était partagée en,

1 Premières analyt. , liv. t, ch. 4.

3 Secondes analyt. , tir. i, ch. 5,

ANALYSE

huit livres 5 comment se fait-il qu’elle n’en ait que deux dans toutes les éditions connues ?

Nous répondrons à celaque la division de chaque ouvrage d’Aristote en plusieurs livres 11’est autorisée par aucun texte , qu’elle est très-souvent arbitraire et varie selon le bon plaisir des commentateurs et des éditeurs. On peut croire aussi , d’après un texte très-ancien , publié par Ménage , qu’il a existé deux ouvrages sur le syllogisme , dont l’un , composé de huit et même de neuf livres , n’était probablement qu’un essai de celui qui nous reste aujourd’hui. La question de l’authenticité étant , je crois , à peu près résolue, j’arrive à l’exposition et à l’analyse.

Les trois premiers chapitres , entièrement consacrés à l’exposition du sujet , du plan de ce traité et de quelques prolégomènes indispensables , forment une véritable introduction qui n’appartient pas plus à la première qu’à la seconde partie, mais à l’ouvrage tout entier.

Le sujet général des Analytiques est , comme nous l’avons déjà dit , tout ce qui concerne la démonstration et l’art de prouver : nepl ànode&v

vm szi'jtxu-Kç dr.ohty.ziY.rK.

DE L’ORGANTJM D’ARISTOTE. 61 y

On prouve, on démontre une proposition, qui, lorsqu’elle est envisagée comme sujet de démonstration ou de discussion , ne porte pas le même nom que lorsqu’on la considère simplement comme l’expression d’un jugement. Dans le premier cas , c’est-à-dire , dans ce traité , dans celui des Topiqueset des Arguments Sophistiques, elle est toujours désignée par le mot ■KpiToniç , qu’il ne faudrait pas traduire par celui de prémisse. Dans le deuxième cas , par exemple , dans le traité de l’Interprétation , elle est toujours appelée dnoepecmiç , OU ïoyoq acn oyoâmrjoç.

Dans «l’art de la démonstration , comme dans celui de l’expression , toute proposition est d’abord affirmative ou négative : itpôzz'jtç piv ini /.oyoç jcaratpfirrnws xzi àr.otpzxi'Mç *. Toute affirmation et toute négation est générale (vÆlov) ou particulière ( sv pipa ) ou indéterminée (àSisjowroç). Quelles que soient sa qualité et sa quantité , la proposition exprime tantôt ce qui est, tantôt ce qui est nécessairement, et quelquefois ce qui

* Dans le Traite de l'Interprétation, ch. 5 , il dit : Ém

Sè 7rpwT0$ Xâyos àTToyayruos xardctpaats «tx aTrcfyajts

ANALYSE

n’est pas encore , mais ce qui peut être L En termes différens et plus précis : la proposition , quand on l’envisage sous un autre point de vue, est syllogistique ( ovA/ùyivztxYi ) ou apodictique ( oèTTo$stxTixù ) ou dialectique ( oiziev-tr.r,). La première est l’affirmation ou la négation simple , dénuée de toute démonstration } en un mot , l’expression de ce que Kant appelle un jugement assertoire ( assertoriches Urtheil ) ; la seconde est la conséquence nécessaire de certaines données, ou un principe évident par lui-même elle a conservé le même nom dans la Critique delà raison pure . Enfin , la troisième , dont on fait usage dans la discussion , est une question par laquelle on donne à choisir à son interlocuteur entre les deux termes de la contradiction , c’est-à-dire , entre l’affirmation et la négation» Elle correspond parfaitement au jugement problématique de Kant 2 .

x H&ax vptrous iç zariv v rot? ôrt&pysiv , rj tou èî; àvdcy xr 4 j ÔTTcxpy stv, Ü roü evo iyztjQou uirt&pyuv (ch. 2).

3 SiAXoyumxyj //iv rpôrxuiç airlus xzr&pacris xai carôyxaïï rivoç xarà Ttvog - «7T00£aTtx/j ci l&v ùXriQiis rj xxt otà rwv è% àpX'/fc <j£0)v ii\r\njj.tyr\ : otaXtxrtx/j oè 7ruv0avojucvw//èv épwr/i^ti àvn»àoewç (ch. 1).

Toute proposition se compose de plusieurs élémentsqu’on appelle des termes (8po«, terminus en latin), parce qu’ils sont à la proposition ce que les points sont à la ligne. Il y a trois termes dans toute proposition , envisagée comme objet de démonstration : un attribut ( xamr/opov[iivw) , un sujet (*ac9 ou xar^yopsirac) et le verbe être ( to é'ivai) , par lequel on affirme ou l’on nie , selon qu’il est seul ou accompagné de la négation l .

Les termes et les propositions sont les éléments du syllogisme. Or , on appelle syllogisme un discours par lequel on tire de certaines données une conséquence nécessaire , sans appeler à son secours d’autres termes que ceux qui expriment ces mêmes données. Tout syllogisme qui remplit exactement cette condition est un syllogisme régulier ou parfait ( réhtoç ouXXo yujfùç ). Celui qui ne la remplit pas , qui a besoin d’autres termes que ceux des prémisses , dût-il fournir une conséquence légitime , est un syllogisme

* Opov o £ x*Xc5 gis ov oiaXùinxL 7Tp<5raats otov to ri xxTqyopou/Aivov xaî tô xaO oj xamopurw , irpotmOe/jtivoy % otxipoJjÂivQJ tou etv ai 7} jxn «vat (ib).

ANALYSE

irrégulier ou imparfait ( trvXAûjrwfzôç xtsIvjç ) ^ .

Il ne faut pas confondre le raisonnement ou le syllogisme avec une autre opération qu’Aris— tote désigne , dans sa langue , par le mot avrwT/sapÀ, et que les modernes ont appelée la conversion des propositions. Elle consiste à changer, à convertir une proposition dans une autre , qui doit être de la même valeur et composée des mêmes termes que la première. C’est pour cela , sans doute , qu’on l’a considérée comme une espèce de syllogisme sans terme moyen, comme un raisonnement immédiat, que

Kant voudrait nommer un raisonnement de l’entendement ( ein Ferstandesschluss ) , pour le distinguer du raisonnement ordinaire ( Vernunft -

schluss ) 2 . Voici à peu près toutes les règles de la ?

* Zul),tr/Lc;.<è s St tan Xiyoi tv 1*^ TSÔivruv rivu» , tiïfov Tt tm* xttfiboty avkyxrs au/jiêafau rû txùtx i'tvxt. Aéyo) Si TtoTxihx ïtvac, ro 3cà txütx a'Jjxtxivuy : to Si O'à rxürx g j u.txiy- r vj rb pr.Sevos iijca- 6s» Spou npmnliv irpbs to yUusOxt to îvxyxxioj. Toutes ces propositions se succèdent dans l’ordre où je viens de les exposer. Il en sera de meme des suivantes. Je ne me réserve que le droit, qui doit appartenir a l'analyse, d’en faire sentir l'enchaînement.

2 Critique de la raison pure, introduct. à la dialectique transccnd.

DE L’ORGANUM D’ARISTOTE. 6Si

conversion : 1 0 Une proposition générale et négative doit être convertie dans une proposition de même nature , c’est-à-dire , dans sa réciproque. Par exemple , si aucune volupté n’est un bien , il faudra dire aussi qu’aucun bien n’est une volupté. 2° Une proposition générale et affirmative se convertit en une proposition particulière de même qualité. Par exemple , si toute volupté est un bien, il faut admettre par conversion qu’il y a des biens qui sont des voluptés j mais on ne dira pas la même chose de tous les biens.

3° Une affirmation particulière se convertit dans sa réciproque comme une négation générale.

4° Il n’y a pas de conversion possible pour une proposition particulière négative. Ces règles s’appliquent également à toutes les propositions , sans distinction de modalité , comme on dirait dans le langage du criticisme l .

Après toutes ces définitions et ces prolégo-

1 La démonstration de ces règles remplit entièrement les ch. 2 et 3. En voici les formules principales : j î ptèv xaOfaot/

<jT£p7jTtx7] , xa 06 \oj avruyrpifu. — T^v xaiTîyoptx^v àvnarpitpttv ptèv àvayxaîov , ou jxiv xaGôXou , àXX h fxipu. — Ta>v oi èv //«pa ttj* jaIv xxrayanxTjv avriarp^av àvdcyxT) xtxrà jxi po$. — Tô Si iv fxipti OTspnnxov àvx àvTwrp^tt.

ANALYSE

mènes , dont nous n’avons presque rien omis , parce qu’ils nous semblent réellement nécessaires , on arrive enfin à la science de la démonstration , que l’auteur divise en deux parties , comme nous l’avons déjà dit , et même en deux traités distincts , qui ont chaeun leur titre particulier : dans l’un , on fera connaître la forme de la démonstration , c’est-à-dire , tout ce qui concerne le syllogisme qui est au raisonnement ce que la proposition est au jugement. Dans l’autre , on examinera la démonstration ellemême , ses bases, sa valeur et ses règles: Il faut commencer par le syllogisme, qui est la forme et la condition générale de tou te démonstration 1 .

» oeOEu —

fPrmièrr partir. — Premières Analytiques ,

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