‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 65 sur 158 · III. — Le progrès possirle · texte numérisé non relu

III. — Le progrès possirle

Si la science positive ne peut démontrer ni le retour éternel de toutes choses, ni la mort finale de l'univers, elle ne peut pas davantage établir la possibilité d'un progrès indéfini dans le monde infini, mais elle laisse la porte ouverte à cette espérance. Dans V Évolutioiinisme des idées- forces^ nous avons exposé les raisons qui existent en faveur de cette hypothèse du progrès possible. Qu'il nous soit permis de les rappeler ici.

L'évolution de la vie mentale dans le monde a-t-elle un terme que l'on puisse marquer d'avance? — Oui, sans doute, pour telle espèce en particuHer, comme l'espèce humaine actuelle, matériellement incapable d'une évolution indéfinie, matériellement .vouée à une destruction finale. Mais il n'en résulte pas que révolution mentale soit pour cela arrêtée dans le monde, qu'elle ne puisse se poursuivre ou sous d'autres formes ou pour d'autres espèces. Nous allons voir, en effet, qu'on ne pourra jamais ni penser la complète annihilation de toute vie mentale dans le monde, ni marquer

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d'avance une limite au développement mental dans le monde ou, en d'autres termes, à la force de réalisation des idées.

En prenjitT lieu, p(»urquoi riionime ne pourra-t-il jamais concevoir la complète annihilation de toute vie mentale? — €'est qu'il faudrait pour cela retirer à notre conception du monde tout élément emprunté à notre pensée même et à notre conscience; or, c'est chose impossible, car une fois ce vide mental opéré, il ne reste plus rien, pas même de physique. Aussi la philosophie aboutira-t-ellc toujours et nécessairement à l'animation universelle, sous une forme ou sous une autre. Nous ne pourrons jamais nous représenter le monde que d'après ce que nous trouvons en nous-mêmes; puisque nous sommes le produit du monde, qui nous fait à son image et à sa ressemblance, il faut bien qu'il y ait dans It; grand tout ce qui est en nous. De là, limpossibilité pour un être vivant, sentant, pensant, de concevoir un monde où ne subsisterait rien de la vie, du sentiment, de la pensée; un monde mentalement mort, sans trace « d'énergie psychique », serait aussi physiquement mort : ce ne serait plus qu'une abstraction, et conséquemment encore une pensée.

(l'est pour cette raison que nous sommes obligés d'admettre en toutes choses un sentiment plus ou moins sourd, un appétit plus ou moins analogue à ce que nous appelons vouloir. Un philosophe a dit celte parole profonde, que, sans doute, il n'y a nulle part d'être entièrement « abstrait de soi » (1); il voulait dire par là : il n'y a point d'être qui n'existe pas pour soi-même à quelque degré, qui n'ait pas, sinon une conscience proprement dite, du moins un sentiment plus ou moins vague de son action. Si un être n'est pour soi à aucun degré, il est donc tout entier hors de soi, « abstrait de soi » ; il n'existe plus que pour un autre; à Nrai dire, il n'existe plus du tout. L'être complètement abstrait de soi, ce serait la matière inerte et inanimée des matérialistes, un je ne sais quoi qui n'a plus de l'être que le nom. La vie

(1) Guy.iii, V Irréligion de l'avenir.

et la conscience ne peuvent être une simple transposition d'atomes stupides et morts dans l'espace et dans le temps; ce n'est pas en changeant de place de petits cadavres infinitésimaux, de façon à mettre l'un à droite, l'autre à gauche, qu'on engendrera la vie, surtout la vie qui se sent elle-même.

Nous pouvons donc admettre l'impossibilité, dans l'avenir, comme dans le présent, de concevoir la complète annihilation de l'énergie mentale. Ce premier principe accordé, pourra-t-on jamais marquer des bonies précises à l'évolution de cette énergie, la limiter d'avance dans la pensée? — Non, car ce serait faire de notre état mental actuel la mesure absolue du possible dans l'ordre mental à venir. Nous ressemblerions à quelque animal de la faune antédiluvienne qui, s'il avait pu spéculer sur le monde, aurait déclaré que les formes de la vie et du sentiment alors réalisées épuisaient tout le possible. La vie végétative ne pouvait faire deviner la vie animale, la vie animale ne pouvait faire deviner la vie supérieure de la pensée et de la science. De ces manifestations diverses de l'énergie mentale, chacune, sous le rapport physique ou mécanique, était sans doute contenue tout entière dans la précédente, et une physiologie assez puissante aurait pu prédire les formes futures du corps d'après ses formes actuelles; mais les manifestations psychologiques, quoique liées elles-mêmes par une loi déterminée à leurs antécédents, n'y étaient pas contenues d'avance psTjchologiquement : de la simple vie végétative, on n'aurait pas pu déduire la pensée, l'amour, la moralité des êtres humains. — Affaire de simples formes, dira-t-on. — La question est précisément de savoir si sentir, penser, vouloir, faire effort, avoir conscience, ce sont là simplement des formes, des apparences; ou si, au contraire, ce ne sont pas les rapports changeants dans l'espace et dans le temps, c'est-à-dire les mouvements qui sont des formes, tandis que l'activité mentale serait le fond. En tout cas, elle est le fond pour nous, puisqu'elle est pour nous l'immédiat, l'irréductible : quand je jouis ou que je souffre, aucun raisonnement au monde ne pourra réduire ma jouis-

LES VUES SUR LA URSTINÉK DU MONDli. 2'.il

>ance ou m.'i peine à une simple apparence, car ici le paraître, tncore une fuis, coïncide absolument avec l't'tre.

Le défaut de la théorie évolutionniste telle que Spencer l'a exposée, c'est précisément qu'il n'a pas distingué l'équivalence mécanique de la force et le progrès mental. Nous avons essayé ailleurs de mettre en évidence cette distinction (I). Si on ne peut pas d'avance assigner de limites à 1 énergie mentale, c'esl que l'équividence physique des mouvements extérieurs peul, comme nous venons de le voir, se concilier avec un progrès intérieur de la volonté vers des formes de plus en plus élevées, qui ne peuvent pas se tirer analytiquement de la définition de leurs causes et qui ne sont pas non plus en totale équivalence psychique avec elles. La pensée, en apparaissant dans le monde, n'a pas changé l'équilibre mathématique des plateaux de la nature; elle n'en constituait pas moins une nouveauté morale plus importante que l'identité mécanique des mouvements se continuant l'un dans l'autre. Le monde chrétien peut ne pas peser plus sur la terre que le monde païen, il n'en a pas moins, dans l'ordre moral, une valeur supérieure; la nature se répète toujours mécaniquement, elle change toujours mentalement (2). Les déterministes ont donc raison de dire que les effets des volontés ont des causes, mais les partisans de la liberté ont raison de dire que ces effets ne sont pas déterminés uniquement par la loi toute physique de l'équivalence entre les mouvements, puisque l'équivalence dans l'ordre de la quantité n'empêche point le progrès perpétuel dans l'ordre mental, où apparaissent des qualités nouvelles et toujours plus précieuses, sentiment, pensée, volonté, amour.

Pour montri-r qu'on ne pourra jamais déduire l'avenir du passé, ni conséquennnent limiter l'avenir par le passé même, on peut invoquer une lui fornuilée par Wundt, et qui est d'iinportaiice majeure en morale comme en métaphysique :

(i La IAI,erlé et le Déterminisme, p. 1S9-190. (i) La Liberté et le Déterminisme, p. 190.

le caractère imprévu et « hétérogène » des effets réels par rapport aux effets prévus. C'est ce que Wundt appelle la « loi de l'hétérogénéité » entre les volitions et les résultats. Toute action volontaire produit des conséquences qui dépassent toujours plus ou moins les motifs qui l'ont déterminée : tel homme qui a agi par une ambition toute personnelle peut amener, sans l'avoir prévu, des résultats utiles à son pays, non pas seulement à lui-même; tel autre qui, au contraire, a voulu rendre des services au pays, peut aboutir à des conséquences nuisibles. De là cette loi, admise aussi par Schopenhauer et par de Hartmann, que le résultat dernier de nos actions dans la réalité n'en a jamais été le véritable motif dans notre esprit. Voyez ce qui se passe quand un corps tombe dans une masse d'eau tranquille : un cercle se dessine à la surface, puis donne naissance à un autre cercle plus grand qui l'enveloppe ; en même temps la première onde s'étend comme si elle cherchait à gagner la seconde ; mais, avant qu'elle l'ait rejointe, celle-ci est bien loin, et déjà une troisième onde s'est formée qui, quand la seconde cherche à la rejoindre, fuit à son tour. Aviez-vous prévu ou voulu tous ces effets en jetant la pierre? Non, vous aviez voulu seulement atteindre tel point précis, et vous avez produit des ondulations qui vont à l'infini. Pareillement, les résultats de nos actions s'étendent bien au delà du motif; quand nous avons pris conscience de ces suites que nous n'avions pas prévues, nous nous empressons d'élargir désormais notre motif, mais le nouveau résultat dépasse encore notre prévision et, à mesure que celle-ci s'en rapproche, il s'en éloigne davantage.

En voyant combien est bornée notre puissance de prévoir, nous perdons le droit de marquer une limite à l'évolution. Puisque, d'une part, dans l'ordre moral, les effets futurs ne peuvent se déduire des causes auxquelles ils sont liés; puisque, d'autre part, les effets derniers de nos volitions ne peuvent se déduire de nos volitions mêmes, il en résulte pour l'avenir un double caractère d'indétermination par rapport au présent actuellement connu. Cette indétermination

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