‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 64 sur 158 · II. — Hypothèse de la mort finale de l'u.mvers · texte numérisé non relu

II. — Hypothèse de la mort finale de l'u.mvers

Après le principe de la permanence de l'énergie, le second principe qui domine la physique moderne est celui de la

LKS VUKS SUll LA iJliSTlNÉK D C MONDE. 223

dégradalioli de l'énergie. — H y a, dans les effets physiques que nous constatons en l'état actuel du monde, tendance à la (liniiiuilion des différences (différences de niveau, de potentiel, de jjrcsï^ion, de température, etc.); c'est la loi de Carnot.

Lorsque, dans la nature, un phénomène est spontané, le changement inverse ne l'est pas. On peut fondre de la glace en laissant tomber un poids; mais, en congelant l'eau, on ne peut remonter le poids. Au point de vue du seul principe d'équivalence et de conservation de l'énergie, ce second changement ne serait pas absurde; mais, en fait, il ne se produit pas, parce que l'équivalence quantitative n'est pas l'unique loi de la nature. Celle-ci fait naître les effets des causes selon un ordre déterminé dans le temps, et cet ordre est irréversible. La cause ne peut pas naître de l'effet. Le principe de l'équivalence ne nous dit pas, entre deux phénomènes, lequel est l'antécédent, lequel est le conséquent, lequel est la vraie cause, lequel est l'effet. Ce principe ignore toute distinction qualitative, toute distinction causale, par cela même l'ordre de succession dans le temps entre le passé et le présent, entre le présent et l'avenir. Or la nature ne se borne pas à des équivalences quantitatives ; elle relie les qualités changeantes à quelque chose de permanent; elle relie les effets aux causes ; elle relie le temps présent au temps passé. Au lieu de marcher au hasard, elle marche dans une direction déterminée, dans un sens précis au point de vue de la qualité, de la causalité et du temps. C'est dire qu'elle se transforme selon une règle et dans un certain sens. Or, une transformation réglée, une synthèse précédée d'analyses, suivie d'autres analyses et d'autres synthèses, une série de systèmes se démulant dans le temps selon des lois, c'est ce que nous avons appelé nolKtioii. La nature n'est donc pas simplement une somme d'énergie constante et de matière constante; elle évolue sous le rapport de la qualité et de la causalité. Cette évolution ne peut se faire à rebours ni retourner en arrière. Un chaïujcmcnt isolé ne passe pas deux fois

par le même état, tel est le fond du second principe de la thermodynamique, qui affirme un ordre nécessaire dans la succession des phénomènes naturels.

L'univers ne revêt jamais deux fois le même aspect : tel est le seul vrai sens du principe de Carnot et de Clausius (1).

Clausius, en appliquant au monde entier son théorème sur l'accroissement de l'entropie ou de l'involution d'un système isolé, a cru pouvoir déclarer que Yentropie de riinivers tend vers un maximum. On lui a répondu : 1° que le fait de croître sans cesse n'implique pas la tendance à un maximum; 2° selon plus d'un savant, M. Perrin, par exemple, l'entropie d'un système isolé, et, a fortiori., de l'univers n'a pas de sens précis, parce qu'un système isolé, s'il évolue, ne passe pas par des états de véritable équilibre, comme l'exigerait l'application stricte de la loi (2).

Les considérations auxquelles on s'est livré relativement à la mort de l'univers, quand l'entropie aurait atteint son maximum, semblent à M. Perrin vides de sens et, dans le fond, reviennent à supposer que l'univers est un système fini.

Mais, même si l'univers était fini, rien ne permet de conclure qu'une fois en repos, il s'y maintiendrait indéfiniment. Si on se place au point de vue de la théorie cinétique, on voit que « dans un cas aussi simple que celui d'une masse de gaz, il suffit d'attendre assez longtemps pour qu'il se produise spontanément dans la niasse une perturbation aussi profonde que l'on veut, suivie nécessairement dune période de retour à l'équilibre (3) ». Même dans l'hypothèse où il serait fini, l'univers passerait sans doute par des périodes de vie séparées par des intervalles de repos ou. mieux de vie très ralentie.

Encore suppose-t-on dans cette hypothèse que les atomes

(1) Voir à ce sujet M. Perrin, Le second principe de la thernwdynamique, Revue de melapliysiqiie. Mars 1903.

(2) M. Perrin, ibidem.

(3) M. Peirin, ifjidrm.

LKS VUKS SUR LA DKSTINÉR DU MONDR!. 2îii

sont des « êtres morts » où ne se produit et ne se poursuit aucune évolution. Or, c'est ce qui est improbable au plus haut degré. Il peut y avoir dans les atomes des réservoirs de force (jui, à un moment donné, entrent en liberté. Les atomes peuvent même être des organismes animés d'une certaine vie, s'il est vrai qu'il n'y a réellement rien de mort dans l'univers. Bien plus, on a souvent supposé que les particules dites de matière ne sont pas étrangères à de sourds phénomènes psychiques, lesquels se révèlent dans les organismes plus complexes. Ignorant la nature des composants de ce qu'on nomme matière, nous ne pouvons affirmer que l'univers mourra. Au reste, si cette mort était dans les lois de la nature, elle se serait déjà produite.

Nous ignorons ce que c'est que la chaleur, comme nous ignorons ce que c'est que l'électricité et le magnétisme. Comment donc aurions-nous le droit d'affirmer que l'égalité de température, en la supposant réalisable et réalisée dans l'univers infini, serait nécessairement la cessation de la vie? Sommes-nous sûrs que toute évolution vitale ou même psychique est nécessairement liée à des inégalités de température, et avons-nous pénétré jusqu'au fond le lien du mouvement même à la chaleur?

D'autre part, si la démonstration du principe de Carnot se fait par quelques conséquences rigoureusement vérifiées, il n'en résulte pas qu'il soit vrai de tout point, mais que l'ensemble des lois physiques dont il fait partie déterminerait, si elles étaient rigoureusement vraies et dans le domaine à l'intérieur duquel nous les avons vérifiées, un ensemble de transformations qui différeraient extrêmement peu des transformations réelles, qui leur seraient « tangentes ».

Un exemple tiré de la géométrie ^a nous le faire comprendre.

Soit à déterminer l'intersection de deux cercles de centre 0 et 0' dont on connaît deux points M et N an voisinage de celle intersection. Il suffira de mener par M et N deux courbes Z et Z tanirentes en M et N aux deux cercles et dont l'intersec-

22l) ESQUISSE D'UNE INTERPRÉTATION DU MONDE.

tion P' sera très voisine de l'intersection réelle des deux cercles (méthode des droites de secteur de la navigation moderne). Mais cette construction n'aurait aucun sens, en général, si les points M et \ s'écartaient trop du point P.

De même, de ce que, dans les conditions courantes de l'expérience, nous pouvons confondre les transformations réelles avec les transformations qui seraient déterminées par l'ensemble de nos lois physiques, il n'en résulte pas que, même approximativement, cette confusion soit légitime en dehors du domaine dans lequel nous l'avons vérifiée.

A supposer donc que le principe de Carnot soit vrai et qu'on puisse en déduire révolution du monde vers l'universel équilibre, il n'en résulte pas davantage, dans l'état actuei de la science, que l'on puisse assigner une limite supérieure du temps au bout duquel cette évolution serait terminée. Bien au contraire, s'il eût dû en être ainsi, cet état devrait être atteint déjà. D'où cette conclusion qu'il ne sera jamais atteint. Mais, par hypothèse, nous nous en rapprochons sans cesse; donc nous nous en rapprochons asymptotiquement.

D'autres exemples tirés de la physique nous permettront d'aboutir à la même conclusion. — Du travail ne peut être produit par une machine hydraulique que s'il y a une différence entre le niveau du liquide avant l'utilisation dans le moteur et le niveau après l'utilisation ; celui-ci doit être plus bas : il faut une chute. En conclura-t-on immédiatement que l'univers doit être un jour en équilibre? Non, parce que le procédé hydraulique n'est pas le seul qui puisse produire du mouvement et du travail.

Maintenant, pour que le travail soit produit par une machine thermique, il faut qu'il y ait une différence de niveau entre la température de la source thermique et celui du condenseur, de l'objet le plus froid qui reçoit la chaleur. Il faut, comme on dit, une chute de température. De ce second fait, peut-on encore conclure que l'équilibre existera un jour dans l'univers? Cette conclusion supposerait que la différence de température est le seul moyen de produire du mouvement.

LKS VUliS SlJli [A DKSTINKI-: DU MONDK. 227

<»r, il y a de l'élecLricilé, il y a du magiKHisme, il y a dos actions chimiques, il y a d'autres sources inconnues de mouvement. Ces sources, dit-on, ont une tendance à se transformer f II chaleur, à devenir chaleur. — Sans doute, mais qui nous ilit que cette tendance nepeutètre contrebalancée, surmontée par d'autres que nous ignorons encore? C'est ici que nous sommes en pleines hypothèses.

Il est, en effet, des savants qui soutiennent que la matière ou ce que nous appelons ainsi et supposons indestructible, s'évanouit lentement par la dissociation des atonies qui la composent. Elle donnerait naissance, par cette sorte de dématérialisation, à des substances intermédiaires entre la matière pondérable et l'éther impondérable. Les espèces chimiques, pas plus que les espèces \ivantes, ne seraient invariables. Nos prétendus corps simples se dissocieraient eux-mêmes par une sorte de radio-activité. L'énergie intra-atomique, libérée pendant la dissociation de la matière, produirait la plupart des grands faits de l'univers : électricité, chaleur, lumière. La matière proprement dite ne serait que la forme stable de l'énergie ; la chaleur, la lumière, l'électricité en seraient les formes instables. En conséquence, au lieu d'être inerte et morte, capable seulement de restituer l'énergie qui lui fut d'abord fournie, la matière serait un immense réservoir d'énergie, d'énergie intra-atomiqiie.

Dès lors, comment supposer que la matière soit jamais dans un équilibre complet et mortel, alors qu'il émane sans cesse de ses atomes une énergie capable de se transformer en électricité, en lumière, en chaleur, en vie?

Ce fait que le maximum d'entropie et l'équilibre universel ne sont pas encore réalisés dans le monde est précisément la preuve de la vie indestructible qui réside en ses éléments et qui apparaît condensée, organisée chi^z les plantes et les animaux.

On nous dit que les Maxwell, les Helmhoitz et les Gibbs se sont en vain évertués à chercher des figurations mécaniques de la loi de Carnot et de la dégradation de l'énergie. Cela

prouve, ou bien que Je problème a dépassé les forces de Maxwell, Helmholtz et Gibbs, ce qui n'a rien d'étonnant, ou bien que la loi de Carnot n'est pas adéquate à la réalité, non seulement à la réalité connue, mais même à la réalité mécanique. Si réellement la loi de Carnot était incompatible avec la mécanique, ce serait tant pis pour Carnot. Sa loi finirait par tomber comme est tombé le phlogislique. La nature contient plus de moyens de ne pas descendre dans l'inertie de la mort que Carnot aidé de Clausius n'en peut concevoir.

Concluons qu'une loi physique, vraie sous des conditions expérimentales données, comme le principe de Carnot, ne peut être étendue à l'univers infini, ni être considérée comme un principe ontologique des choses. Newton avait raison de dire que la physique doit se garder de la métaphysique.

Page 1