ARTICLE PREMIER
Les rapports de la philosophie et des sciences positives 1).
Si indépendante que suit la philosophie, en son essence, par rapport aux sciences positives, elle n'en doit pas moins rester constamment en commerce avec elles, d'abord pour •en faire la critifjne et en déterminer les limites, puis pour les subordonner à une synthèse sui gencris qui les dépasse.
Il est des philosophes peu confiants dans la philosophie qui, au lie.i de la considérer comme doirinant les sciences, veulent la mettre tout entière à l'école des sciences. Certes, une telle école est utile pour empêcher, dans l'interprétation •du monde, les fantaisies de l'imagination métaphysique ; mais la philosophie aiicilld ^cirnticT n'est pas plus la vraie que Vaiicilla thcologia'. Le point de vue de la philosophie, a dit un de nos plus éminents philosophes, consiste «à se mettre en présence des sciences comme de réalités données, à en scruter les éléments et les conditions (2). Soit, mais comment considérer les sciences comme des réalités données ? Kn tous cas, ce sont là des réalités d'ordre tout logique et spirituel. De plus, comment critiquer la science si on ne
(r Cf. liilrodiii'liipii. /.(/ philosophie el la science aux poitih de vue «ff /V/i f cl lie la pensée.
i2 M. Houtroiix, Rapport sur la philosophie fn Francf defmis i86S.
critique pas d'abord l'intelligence et ses lois, conditions essentielles de toute science ? Comment apprécier les « éléments » et les « conditions » de la science, sinon en les ramenant aux éléments et conditions de la pensée î Quelque utilité particulière que puisse avoir, par exemple, une critique de la biologie ou de la chimie, elle n'est possible que par la critique de la connaissance en général, dont elle est une application. Le point de vue de Kant, quelle que soit la valeur de son œuvre, demeure donc le vrai ; ce point de vue dépasse tout empirisme qui se bornerait à traiter les sciences comme des réalités d'expérience et des espèces de machines en fonctionnement, pour voir comment elles sont construites et comment elles fonctionnent.
Il y a, en effet, au-dessus des sciences particulières des idées directrices. L'idée de matière, par exemple, celles de masse, de mouvement, d'énergie motrice, peuvent bien être en partie des constructions de l'esprit ; mais ces constructions, qui répondent à quelque chose de réel, exercent une action et donnent prise sur la réalité ; à ce titre elles sont des idéesforces. L'origine, la valeur, l'action de ces concepts fondamentaux sont des problèmes qui dépassent chaque science positive et toutes les sciences en général : leur critique appartient à la philosophie.
Sans doute, on ne pourra jamais démontrer directement les principes, objet de la philosophie, ce qui serait contradictoire ; mais on peut les fonder par la méthode critique en prouvant qu'ils sont impliqués en tout ce que nous admettons comme certain dans Y expérience , puis dans la science^ qui s'appuie elle-même sur l'expérience.
C'est ainsi que Kant a soutenu que l'expérience, dont on veut faire sortir les principes, n'existerait pas sans eux ; et c'est là une opinion à examiner. De même, on voit toute la pratique morale se rattacher en dernier lieu à certains principes, si bien qu'on aboutit à cette alternative ultime : ou nier toute moralité ou en admettre les principes et conditions comme nécessaires.
i.KS lui'poirrs dk la I'HILOSOphiI': ki' dks sciknces. 2:59
Outre les <(»i)(lilioiis et [triiK'ijies de la science ou de la pratique, la critique devra toujours rechercher la portée objective de la science et de la pratique, de manière à déterminer rétendue et les bornes de leur domaine légitime. Sans critique, il n'y a point de philosophie; on en reviendra donc toujours au doute méthodique de Descaries et de Kant pour discerner, dans les apparences immédiates, ce qui n'est (liTapparcnce et ce qui répond à quelque chose de réel.
Outre la critique de la science et de toute connaissance en général, la [)hilosophie devra au.-si entreprendre, parmi ses tâches essentielles, la synthèse des sciences.
Les savants positivistes représentent volontiers la philosophie comme n'étant qu'un vaste ensemble de suppositions. Mais, quelque rôle qu'y joue l'hypothèse, comme aussi dans la science, la philosophie a pourtant ce caractère propre (}u'elle seule poiu'suil, au delà de l'hypothétique, le réel incontestable, dont il est impossible de douter. Dans la science, l'hypothèse excite à la recherche; la multiplicité convergente des recherches, dont les résultats finissent par s'unifier '!), transforme l'hypothèse en théorie; enfin, les relations mutuelles entre les sciences, qui produisent des convergences nouvelles, élèvent les théories au rang de doctrine. Cela suffit à la logique de la science positive; cela peut suffire aussi, dans bien des questions, h la logique de la philosophie, mais, pour les problèmes ultimes, la philosophie va plus loin : elle dépasse le domaine des hypothèses pour poser des tlièses qui expriment ce au delà de quoi notre pensée ne peut aller, ce que nous trouvons de plus fondamental dans notre conscience. Ce qui est ainsi radical et universel en vertu même de notre constitution est précisément la condition de t<tute expérience sc'ientiliquc. Il n'y a d'hypothé-
(l)<i Dans la forèl obscure (iotil parle liante, .«^'/ca oscm a, si les voyageurs de nuil iralhimeiil ijuMino soûle luiniore. le cercle éclairé se |»er>lra bieiilM dans les teuebrcs cuviiomianles : nnilliplicz do loules |nrls et rassoinblez les foyers luniiiioux, de uoMve:iu\ poinls obs:urs euierireroul il.ms la clarle..\iiisi le> venlos srienlillquos et |)biloso|)liii]ues, en s'ajoulaut el eu se reliaut eaUe elles, iiiiiroul par dovolo|i|ier uue spiioio crolssaule de UimiiTc. <• (Frasnienl exlrail des manuscrits. - K. It.)
tique que la valeur absolue, la valeur en soi de nos principes, certainement valables pour nous et pour nous nécessaires. Le « noumène » en soi, distinct de ce qui est en nous et pour nous, est une hypothèse, un «problème», comme dit Kant en ses bons moments ; mais les principes constitutifs de la conscience, avec les idées qui les expriment et la forceinhérenle à ces idées, sont des thèses fondées surTexpérience intérieure et confirmées par l'expérience extérieure qu'elles rendent possibles et qui les vérifie. Aussi n'y a-t-il en tout cela rien d'arbitraire, ni de purement individuel. S'il existe dans la réalité un résidu réfractaire à l'action de notre pensée, il s'ensuit que l'œuvre de la philosophie future sera toujours incomplète, il ne s'ensuit pas que cette œuvre soit vaine. Notre science future, elle aussi, sera toujours incomplète ; ce fait ne nous empêche pas de connaître déjà avec une certitude suffisante les mouvements du système solaire et la distance de la terre au soleil. Dans l'avenir comme par le passé, le mot tant répété du vieil Aristote restera toujours vrai : pour établir nos affirmations ou nos suppositions sur le monde et la vie, il faut philosopher; pour établir nos négations ou nos doutes, il faut philosopher.
ARTICLE SECOND L'analyse et la synthèse en philosophie.