‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 68 sur 158 · I. — L'a.nalvsk · texte numérisé non relu

I. — L'a.nalvsk

Analyse radicale de Texpérience et synthèse intégrale de l'expérience, îels sont les deux procédés essentiels de la philosophie première.

Mettant sur le même pied l'analyse in philosophie et lanalyse en mathématiques, certains philosophes ont dirigé contre l'analyse de nombreuses critiques, qui ne nous paraissent pas justifiées. « L'analyse, dit-on, est ropération qui ramène un fihjet à des éléments déjcà connus, c'est à-dire communs à cet objet et à d'autres. Analyser consiste donc à exprimer une chose en function de ce qui n'est pas elle(i). ..

Mous ne saurions, pt»ur notre part, admettre cette ingénieuse définition di^ l'analyse. Analyser l'air et y découvrir p(»ur la première fois l'argon, ce n'ist pas exprimer une chose en fonclion de cf qui n'est pas elle. Huand l'analyse s'applique ;\ un état ou acte de conscience, elle consiste à y distinguer des états ou actes différents, quoique inséparables, et à les saisir dans leur originalité, non dans leur ressemblance avec le reste. Par exemple, dans le désir, nous distinguons la représentation d'un état futur agréable,

{1^ M. KeriiMM), Inlroilurtion à la Métap/n/siqu'. lîeviie Ho Mt'ta|iby>!qiie et

M.'i ili-, jniivier li'iCl. p. [^^.

celle d'un état présent, qui peut être pénible, reffort pour réaliser le futur, etc. Est-ce là sortir de la conscience et chercher ce qui n'est pas elle? L'analyse, encore un coup, distingue et spécifie les détails appartenant à un objet d'expérience, non les qualités communes à divers objets. Elle a sa justification dans ce fait que tout objet dont traite la science ou la philosophie est complexe. Complexe ne signifie pas divisible matériellement ou décomposable en parties dans l'espace. Complexe signifie : embrassant en soi une multiplicité discernable. Les objets mêmes que les intuitionnistes prétendent saisir dans leur simplicité sont complexes. Continuité, durée, activité, vie, tout cela, même dans l'expérience la plus immédiate, offre une multiplicité de caractères, une multiplicité qualitative et une multiplicité temporelle, tout cela contient de la variété. Cela est si vrai qu'on met sans cesse en avant Miétérogénélté qualitative, qui n'est qu'un autre nom, assez incorrect, de la variété. Dès lors, pourquoi l'analyse ne séparerait-elle pas par l'abstraction les divers caractères, et ne leur donnerait-elle pas un nom ?

Les intuitionnistes prétendront sans doute que ces divers objets d'intuition admettent bien quelque diversité, mais une diversité indistincte (1), — A quoi on a justement répondu qu'une multiplicité indistincte est simplement une multiplicité encore imparfaitement connue et démêlée, une multiplicité qui est distincte dans les choses même, mais à laquelle ne répond pas une complète discrimination dans l'esprit (2). De ce que je ne distingue pas d"un coup d'œil les sept couleurs de l'arc-en-ciel, cela ne veut pas dire qu'elles ne soient pas réellement distinctes, quoique continues et se fondant l'une dans l'autre a leurs limites. Le paralogisme du chauve est au fond d'une foule de raisonnements des intuitionnistes.

(1) V Evolution créatrice, p. xiv.

(2) M. Ralph. Baiton Penv, The Joiunal of Pltilosopluj, 7 décembro l'Jli, p. 673.

l/ANALYSi; I:T la SVNTilKSK EN l' il 1 1-OSOl'H 1 K. 243

SI ranalysf, après avoir distingué, généralise, c'est que certains éléments, d'abord discernés et spécifiés dans leur originalité propre, offrent cependant ce caractère de se retrouver dans d'autres objets avec des luiances différentes qui n'empêchent pas leur similitude : telles les couleurs blcii, rouge, jaune, etc. Chaque objet bleu a, dans la réalité, sa nuance uni{|ue, mais il n'eu est pas moins vrai que nous reconnaissons la couleur bleue partout où elle se retrouve.

Les caractères d'abstraction et de généralisation que l'analyse met en évidence ne veulent pas dire qu'au delà des choses par nous abstraites et généralisées, il n'y a plus rien. Dire qu'un objet est bleu, ce n'est pas dire qu'il est le bleu fl ri"n de plus. Ce paralogisme attribué aux intellectualistes est une pure invention des anti-intellectualistes.

r.oncluous donc que l'analyse n'est ni une division artificielle, ni une confusion de l'abstrait avec le réel. Elle est un moyeu de saisir le réel, non dans sa totalité et dans sa complexité infinie, mais dans un certain nombre de ses parties ou de ses détails caractéristiques, dont aucun ne doit être • ■rigé au rang du tout. Pour analyser, il n'est besoin ni de science, ni de philosophie : l'aveugle-né opéré de la cataracte, qui voit d'abord tout ensemble, simplici iuft/ilH, n'est pas nu plus grand savant en philosophie que celui cpii distingue eh.Kjue objet ; à vrai dire, l'aveugle opéré qui voit tout à la t'ois ne voit encore rien. S'il en restait à cette « intuition», il ne serait pas plus avancé qu'avant l'opération du chiruri^ien.

Il ne faut donc faire ses réserves que sur l'analyse qui prétend épuiser la réalité, comme sur la synthèse qui prétend reconstituer le réel à l'aide d'un certain nombre d'élémnits combinés. La méthode analytique des associationnistes, par exemple, n'est pas aoceptalile comme explication psychologique, et nous sommes de ceux qui l'ont combattue les premiers (I). Mais autre chose est de ne fairi' aucune

(l) Voir /•(/ JAlieilè et /»• Délenninisni" el ri;ilroiluclion de i'Ei'olutionnisme ■l'-s idéea- forces.

analyse, autre chose de présenter une analyse nécessairement incomplète comme exhaustive. Si, par exemple, j'analyse les motifs, mobiles et raisons de caractère qui m'ont poussé à telle action, mon analyse ne sera jamais complète et il y aura toujours encore autre chose. Sera-ce une raison pour ne pas faire cette analyse et pour lui refuser toute valeur? L'àne du bon La Fontaine n'était pas si âne quand il disait : « La faim, Toccasion, l'herbe tendre, et je pense, quelque diable aussi me poussant, je tondis de ce pré la largeur de ma langue. » Assurément, outre la faim, l'occasion et l'herbe, il y avait encore une multitude infinie d'autres causes, celles que les croyants symbolisent dans la personne du diable, comme d'autres les symbolisent dans celle du Liberum arbitr'ium indiffevenlix. Il n'en est pas moins vrai que, parmi les causes et « con-causes », comme dirait StuartMill,il y en a de dominantes. Quand on a dit : « La faim, l'occasion et l'herbe tendre », on peut même se passer du diable pour expliquer que l'àne ait mangé de l'herbe. Pareillement, si j'affirme qu'un homme a été tué par une .tuile un jour de grand vent, cette analyse est après tout suffisante ; c'est bien la tuile qui a tué mon homme et c'est bien le vent qui a poussé la tuile. Les plus subtils arguments des partisans de l'intuition immédiate et indivisible n'enlèveront à l'analyse ni sa nécessité, ni sa valeur. Et, si cette valeur est relative, nous verrons plus loin que la valeur de toutes nos prétendues intuitions est plus relative encore.

On reproche aussi aux analystes de n'expliquer qu'é-» gros, mais qui explique plus en gros que les intuitionnistes? Ou plutôt ils n'expliquent pas, mais se contentent de se plonger dans le torrent du devenir en disant : «je suis dans le réel». Si donc il est vrai que la psychologie analytique n'explique pas la vie mentale, lorsqu'elle a mis d'un côté, après analyse, la mémoire, l'habitude, de l'autre le raisonnement, de l'autre le sentiment, etc., on l'explique encore infiniment moins par le sentiment immédiat. La philosophie doit poursuivre une synthèse réfléchie qui soit le

L'ANALYSIv ET LA SYNTH KSK liN l' H l LOSOl' H I E. :i»-»

plus adéquate possible à l;i synlhèic spontanée, mais elle ne l'altcint ou ne s'f.-n approche qu";i travers l'analyse; i-inon elle ne serait plus de la philosophie.

La suprême critique adressée par les anti-inleileclualistes de notre époque aux grands philosophes du passé, c'est : « méthode conceptuelle ». Mais toute méthode ne peut pas ne pas être conceptuelle en même temps qu'expérimentale ; toute méthode est analyse et synthèse des données de l'expérience interne ou externe, toute méthode est abstraction, généralisation, raisoiuiement, systématisation dp faits constatés par les sens ou la conscience, puis rangés sous des concepts et enfm rattachés par des lois à des raisons qui les expliquent. L'étoile de mer, qui Hotte au gré des vagues et se laisse vivre, peut avoir un sentiment immédiat de son être et de son bien-être ; elle n'a pas de méthode. Ou il ne s'acit que de sentir, et alors on n'a pas besoin de concepts; ou il s'agit de rélléchir et de comprendre, et alors ou a besoin de concepts. On en a besoin même pour avoir Vc.rpérioice des réalités, car il n'y a pas d'expérience qui ne soit informée par des concepts et qui se réduise à une brute « intuition sensible ».

Concevoir, d'ailleurs, ce n'est pas altérer, c'est distinguer et abstraire les distinctions saisies, en laissant derrière elles un résidu que l'on ne prétend pas supprimé; concevoir n'est donc incompatible avec aucune propriété du réel. Dire avec William James que les propriétés dynamiques et temporelles ne peuvent être conçues, mais seulement saisies par intuition immédiate, c'est, en voulant montrer leur iuconcevabilité, les concrvoir, les distinguer du reste, les généraliser, les classer, les nommer.

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