LA TACHE ACTUELLE DE LA PHILOSOPHIE
La situation présente do la philosophie n'est pas sans quelques ressemblances avec rétiit critique où elle se trouvait h l'époque de Socrate et de ses disciples.
Les personnages qui occupaient alors la scène se di\isaient en deux chœurs principaux, celui des physiciens ou « physiulogues », celui i\i'T< s(tphi>tes, sans compter celui des «mythologues», partisans des croyances traditionnelles ou chercheurs de symboles nouveaux. Les physiologues s'absorbaient dans l'étude de la nature et ne connaissaient guère, pour l'interprétation du monde, que les éléments matériels ou leurs rapports mathématiques. Les sophistes, déclarant que riiomme est « la mesure de toute chose ■>, battaient en brèche l'idée de « vérité », pcuir y substituer l'utilité pratique ou la coutume sociale. — Auj(»urd'huile rùle des physiologues est tenu par nos savants positivistes, celui des sophistes, par nos pragmatistes. qui d'ailleurs se reclament eux-mêmes de Protagoras et déclarent la guerre à Platon : la vérité, selon eux, est purement humaine et purement pratique.
D'un coté, donc, toute rcV/Z/Ve semble s'évanouir dans les phénomèiit s extérieurs et mécaniques: de l'autre, toute vérilé leud à se perdre dans l'utilité individuelle ou sociale; la science même n'a plus de valeur que rebitivement à nos besoins et dans la mesure où elle nous permet d'agir sur les choses pour les adapter aux lins humaines. .Nietzsche, un des ehorèges du pragmatisme contemporain, n'i pis assez de
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sarcasmes pour Platon, pour son monde réel au delà des phénomènes, pour son monde vi^ai au delà des apparences ; il faut, selon lui, restaurer le phénoménisme d'Heraclite et le relativisme de Protagoras. Si la réaction anli-platonicienne triomphait, la haute philosophie spéculative, qui poursuivait le réel et le vrai, aurait bientôt disparu au profit de la technique scientifique, morale ou sociale, qui n'atteint que le « commode » ou le « pratique ».
Heureusement, la philosophie spéculative est loin de disparaître, surtout en France, où, depuis quarante ans, elle a pris le plus remarquable essor et dans toutes les directions.
Depuis un certain nombre d'années, chez quelques-uns, elle revêt une forme nouvelle ou en apparence nouvelle; elle devient une métaphysique d'intuition et de sentiment, superposée à la philosophie d'action et de pratique que soutiennent les pragmatistes. Les abus d'une méthode faussement scientifique, qui prétendait traiter les choses morales comme les choses matérielles et qu'on ajustement appelée le scientisme, ont provoqué l'excès contraire : le retour au sentiment immédiat comme vrai moyen de connaissance, non plus scientifique, mais philosophique.
D'après les partisans de cette méthode, la tâche de la métaphysique future serait de substituer l'intuition et l'instinct, vrais révélateurs de l'absolu, aux procédés ordinaires de réflexion, d'observation intérieure, d'induction, d'analogie, de déduction, qu'on a jusqu'ici considérés comme les seuls capables d'établir à la fois sur les faits et sur le raisonnement *nie interprétation intelligible du monde. L'essentiel, en philosophie, serait de restaurer chez l'homme les facultés divinatrices que paraissent avoir les animaux, uniquement guidés, semble-t-il, par leur sagesse instinctive. Dans la philosophie première, l'intuition remplacerait ou compléterait la réflexion, la sympathie suppléerait à la comparaison et à l'analogie, l'instinct à l'induction et à la déduction. Tous les procédés laborieux d'analyse et de synthèse préconisés par les auteurs de « Discours de la Méthode » ou de Regulœ ad directionem iîi(/e7iii ne seraient qu'un exercice préliminaire, d'ailleurs utile et même indispensable, pour aboutir à la
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grande qjirstion : Comment vivez-vou.s la vie réelle et absolue, et comment sympathi.scz-vous avec les autres vies par le sentiment, par l'acliun, par la pensée? Chaque philosophe s'cU'orcerait de symboliser au moyen du langage, — surtout du langage imagé, plus voisin du sentiment immédiat, — sa vie interne et profonde, indivisiblement sentie et vécue, ce serait comme la musique de son âme. Les autres philosophes échangeraient leurs plus intimes impressions avec les siennes. A la mélodie sortant du cœur et de l'esprit de chacun répondraient les mélodies des autres, el l'ensemble linirait par produire le grand concert philosophique. Ce serait entre tous une suggestion réciproque d'intuitions par voie de « sympathie » intellectuelle, comme si les cordes d'une lyre, non encore accordée, à force de vibrer sous les doigts, arrivaient à se mettre elles-mêmes d'accord par léveil progressif de vibrations harmoniques.
En face des diverses tendances de l'esprit contemporain que nous venons d'indiquer, nous essaierons de faire voir (jue la tâche de la philosophie actuelle est triple :
t° Aliirmer et démontrer sa pérennité en face de la science positive, tout en salliant à cette dernière pour l'interprétation du monde ;
2" Maintenir sa portée spéculative et sa valeur de vérité, eu face des praticiens et techniciens de toute sorte qui voudraient la subordonner à la recherche utilitaire ou même morale des tins humaines;
;{" Maintenir son caractère propre d'Inte/Zection du réel, tout en faisant leur part légitime aux suggestions du sentiment immédiat et intuitif, de l'instinct et de la sympathie.
Le triple problème qui se pose ainsi à la pensée contemporaine est, en quelque sorte, vital pour la philosophie et, à ce titre, commande toute l'attention de ceux qui s'intéressent aux idées sur le monde et sur la vie, de ceux qui comprennent la force de réalisation inhérente à ces idées. Marx a dit : Interpréter le monde n'est rien, le transformer est tout. Certes, la philosophie doit être transformatrice, créatrice d'idéaux el créatrice do réalites. — Mais, pour transformer le monde, ne faut-il pas d'abord l'interpréter dans son passé, dans son pré-ent et sin-tout dan- s(mi avenir? Cette interpré-