IV. — L'mÉE-FORCE DE LIBERTÉ
En même temps qu'elle est une idée-limite, qui constitue un idéal, l'idée de la liberté est une idée-force, parce qu'elle trouve en nous une puissance et une conscience de puissance grâce auxquelles elle peut se réaliser de plus en plus.
Remarquons d'abord que l'idée, le désir et le sentiment de la liberté sont toujours présents dans notre esprit, surtout aux moments où nous avons quelque décision grave à prendre entre divers possibles. L'idée de liberté surgit alors nécessairement et nous ne pouvons pas ne pas agir sous celte idée, qui est la catégorie même de l'action. On n'agit pas sous l'idée de son impuissance, mais sous l'idée de sa puissance. On ne fait pas elfort pour sauter jusqu'à la lune, parce qu'on est convaincu de l'impossibilité d'un tel prodige.
Au point de vue de la science, il est certain que l'idéeforce directrice est et doit être la dépendance réciproque universe//e. Au sein du tout infini, la science extrait des rapports partiels de dépendance, des/o>ic//(>/i5 particulières qu'elle calcule au moyen d'équations fermét s, comme sj le monde était lini et fermé lui-même, réduit à telles et telles dépendances réciproques et externes, tradui?ibles en équations mécaniques des qu'elles descendent dans l'espace et dans le temps. A ce point de vue, l'adujission de « l'irréductible >• et du discontinu dans les relations extérieures, mécaniques et
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physiques, est de l'ignorance ou de la paresse. — Au point de vue de la pratique, au contraire, du moins de la pratique morale, nous agissons sous i'idée-force de V indépendance individuelle et nous passons des relations externes données à l'action interne non donnée. La synthèse psychologique des deux points de vue est, selon noui, l'action exercée par l'idée et le désir d'indépendance individuelle, action qui cadre à la fois avec le déterminisme et avec l'indéterminisme ; car, ni l'un ni l'autre de ces systèmes ne peut nier cette action, tout en l'interprétant, chacun à sa manière, dans son fond ultime. Quand il s'agit de l'avenir et surtout de notre avenir, nous ne pouvons pas ne pas agir comme si nous étions indépendants et comme si l'avenir dépendait en partie de nous ; nous ne pouvons pas nous croiser les bras dans l'attitude de l'expectative fataliste, devant un fleuve qui coule tout seul. Il y a donc bien là un terrain commun qu'il importait de montrer et de délimiter ; ce n'est pas le terrain du découragement, mais celui du courage et de l'espérance. — Au point de vue métaphysique, la synthèse ne semble possible que dans l'union radicale et initiale de ces deux termes : 1° la dépendance réciproque universelle, aboutissant à cette forme d'intelligibilité extérieure qui est le déterminisme aussi large et fluide que possible ; 2° l'indépendance individuelle se dégageant peu à peu (mais toujours par des voies foncièrement intelligibles) des relations de dépendance extérieure. Ce dégagement a lieu grâce à la prédominance progressive de l'union intelligente et intelligible sur la lutte aveugle, grâce à la force des idées, des désirs et- de l'amour moral ; c'est le règne des libertés raisonnables et aimantes surgissant du sein de fatalités sans yeux, sans oreilles et sans entrailles.
Le monde n'est pas un tout achevé et donné d'avance, il est en voie d'évolution et ne peut être achevé (\Wç, par ?ious, avec notre concours et notre consentement, — disons plutôt continué "^diV nous, car il ne sera jamais achevé (I). — De là la
(1) Cf. Evolulionnisme d<^s Idées-forces et La Pensée.
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part qui reste toujours à Tidéal au sein du réel, aux idéesforces au sein des forces matérielles. L'idée est luje puissance qui s'actualise elle-même en se concevant et en se désirant, qui introduit ainsi sans cesse dans le monde réel du nouveau voulu, non au hasard, mais rationnellement, par la force féconde du désir ou de l'amour.
Nous admettons donc et la possibilité de fjuuUth nouve//rs ci la possibilité de cousa/i/c's nouve//rs, ou actions nouvelles. Les qualités nouvelles, fussent-elles entièrement déterminées par les lois de la causalité actuellement existante, ne sont nullement une maigre acquisition, si elles con^istent en joies nouvelles, en pensées nouvelles, en connaissances nouvelles, en sympathies nouvelles avec autrui, etc. Mais il est certain que l'action est plus précieuse et que sa nouveauté est plus importante. Même dans l'hypothèse déterministe, tonte nouveauté d'action n'est pAs fermée; seulement l'action nouvelle résultera des réactions causales réciproques, non du for intérieur de l'individu lui-même. Il y a quelque chose de mieux que la détermination mutuelle, c'est la libcrtc d'action appartenant à l'individu, et c'est cela que nous voulons tous en définitive. .Mais le rapport d'indépendance de Vindividuum inefj'alnle à Vunivcrsum iueffabilr demeure toujours le grand problème.
L'idée de notre liberté individuelle tend à réaliser notre indéjtendance par rapport: 1" a[i\ circonstances extérieures; 'i" aux lois f/ciK-ra/fs de la nature, que nous concevons comme pouvant être tournées à notre profit par notre intelligence: 3" à notre passe même, dont nous concevons qu'il est possible de se détacher par l'idée d'un avenir autre et meilleur. Tel un astre qui concevrait la possibilité de dévier de son orbite par l'idée et le désir d'une orbite plus large et plus belle.
L'idée même d'indéterminisme, elle aussi, tend à se réaliser en se concevant, en se désirant comme un moyen en vue dune fin supérieure. Quand l'indéterminisme ne se met pas au service de cette iin, il n'est plus que la détermination réelle par l'idée et l'amour du moi individuel : il n'est plus
que le sic volo, slt pro ralione volunlas. Et il est incontestable que la volonté peut ainsi se prendre elle-même pour fin, jouir de soi et de son exertion de puissance, affubler ainsi le caprice des dehors de la liberté. Mais la liberté vraie est plus haut, dans le désintéressement et le renoncement au moi individuel en vue de l'universel.
Non seulement l'idée et ie désir de la liberté jouent un rôle considérable au point de \'ue de la causalité et de la finalité ; mais ils ont aussi leur importance au point de vue du possible et du reW, puis à celui de la quantité^ enfin à celui de la qualité.
11 est certain que nous concevons le possible à côté du réel et que la liaison des deux, dans la nature, nous paraît s'opérer par la nécessité. C'est du moins de cette manière que Kant a conçu les rapports du possible, du réel et du nécessaire. Mais l'idée de liberté est celle de possibles, qui sont possibles par nous, qui deviennent ou ne deviennent pas réels par notre \olonté. Concevoir des possibilités autres que les réalités actuelles, c'est avoir le premier moyen de leur passage au réel. Ce passage ne nous offre plus le caractère de nécessité intrinsèque et inconditionnelle qu'offre ce qui est réel par cela seul qu'il est possible, comme 1'^;^ necessariimi de saint Anselme. C'est nous qui, avec notre pensée et notre volonté, nous concevons comme trait d'union indispensable entre le possible et sa réalisation ; celle-ci n'offre plus un caractère de nécessité intrinsèque et inconditionnelle, mais un simple caractère de détermination conditionnelle par nous, par nos idées, par nos sentiments, par notre volonté. De là une sorte de cercle où le possible prend la forme d'une contingence relative, subordonnée en nous et par nous à une détermination supérieure.
Au point de vue delà, quantité, l'action exercée par l'idée et le désir de la liberté nous offrent l'exemple d'une puissance dont le degré intensif s'accroît par le fait qu'elle se conçoit elle-même et qu'elle conçoit aussi des buts de plus en plus élevés réclamant une puissance de plus en plus grande. Nous
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avons donc ici une sorte de quantité intensive qui se multiplie en se concevant et en concevant ses points d'application, comme un levier dont la force augmenterait par la double conscience de sa force actuelle et de sa force virtuelle,
Knfin, au j)()int du vue même de la (jualilt', que certains philosophes substituent indûment au point de vue de la causalité, l'idée de notre liberté actuelle ou possible constitue une hétérogénéité plus grande dans le développement qualilicatif de notre vie consciente. S'il est vrai, comme on le soutient, que liberté soit hétérogénéité, cette hétérogénéité de notre évolution intérieure dans la durée doit impliquer et non exclure l'influence de plus en plus prépondérante des idées et de rintelligence, l'alliance de l'idée au sentiment et du sentiment clair à l'impulsion quasi-inconsciente ; car cette addition de nouveaux éléments aïo/i/iente encore V/iélérogénéité interne. Mais alors, dirons-nous, poursuivez dans celte voie et vous verrez l'hétérogénéité croître à mesure qu'un plus grand nombre de raisons déterminées et déterminantes, parmi lesquelles se trouvent les sentiments et les idées, viendront produire en nous et par nous un effet plus complexe, plus neuf, plus original. D'où il suit que, plus nous aurons de détermination intellectuelle et sentimentale, plus nous vivrons une durée vraiment hétérogène, plus nous serons libres. Et si nous arrivons à une sorte de réduplication et de complication de cette hétérogénéité par un ret(»ur rétlechi sur elle-même, réduplication qui entraînera à son tour des effets, par conséquent une complication de plus tu plus variée, nous serons encore plus libres ; si enfin nous ajoutons à tout cet ensemble : ï" Vidée même de notre liberté connue pouvant être lin et moyen; 2" Vidée de la liberté d'aiitrui comme pouvant être lin et moyen ; '^° Vidée de l'unité et de la conciliation possible des deux points de vue dans Vitnirrrsel, nous vivrons une vie plus hétérogène, plus complexe, plus originale, plus réfléchie et plus pleinement consciente, donc plus libre. Dès lors, la théorie de la liberté inhérente à l'hétérogénéité appelle comme
complément indispensable l'auto-détermination des idéesforces dirigées par l'idéact le désir de la liberté.
Aussi, après n'avoir d'abord représenté la liberté que comme une spontanéité vitale qui se développe dans la durée, l'auteur de V Essai sur les données immédiates de la conscience a-t-il cru devoir accorder, dans Matière et Mémoire, que la liberté est « d'autant plus grande qu'elle est plus raisonnée ». Par là il a ramené dans la vie intérieure cet élément de l'intelligence qui ne lui paraissait cependant qu'un reflet de la matière. Mais, si l'intelligence et le matériel ne constituaient vraiment qu'un seul et même « mouvement de descente », comment l'intelligence nous rendrait-elle plus libres ?
Si nous ne nous trompons, notre doctrine du volontarisme intellectuel fournit seule la synthèse de toutes les autres théories de la liberté, mais prises en un sens plus haut, poussées jusqu'aux limites où elles tendent et couronnées par une conception supérieure.
Quand nous disons que l'idée de liberté agit, il ne faut pas se figurer que cette idée agit comme un agent extérieur, par exemple, un bélier frappant un mur. L'idée, c'est moi, moi tout entier, mais moi concevant un idéal encore purement virtuel. Lorsqu'un corps en électrise un autre par influence, le courant nouveau ne vient pas directement du dehors, mais est suscité intérieurement. L'idée est comme un courant intellectuel en relation avec des courants d'émotion et d'appétition ; prétendre que l'idée n'agit pas, c'est comme si on prétendait que tout se passe de môme dans une dynamo, que tel courant y soit ou n'y soit pas. Si les associationnistes se figurent les idées comme de petits morceaux de matière que l'on peut combiner, enfiler les uns dans les autres, rattacher ou détacher, ils ont tort. Mais où sont-ils donc, ces associationnistes naïfs? Il ne semble pas que les Ilartley, les Stuart Mill ou les Bain aient poussé si loin la crédulité et aient conçu l'analyse psychologique comme une sorte de couteau à découper. Quand on dit que des idées se contrarient en nous, cela signifie que des tendances et actions intellectuelles de
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directions diverses et « sous-tendues » par des tendances émotives, appétitives et motrices se contrarient. Or, c'est là un objet d'expérience. Nous avons donc h; drtjit di- parler d'un conflit d'idées et de désirs qui est le fond même de tous les conilits nKjraux, de tous les « cas de conscience ».
La liberté, selon cette doctrine, n'est pas et ne peut pas être une réalité toute donnée à la conscience ; étant un idéal qui se réalise, elle est un proifrès.
Le mouvement par lequel l'idée de liberté modifie le déterminisme, le complique, le rend indéfiniment Ib \ible, n'est donc pas, à nos yeux, un simple progrès du déterminisme, mais il est aussi et en même temps un réel progrès de la liberté, de la puissance interne qui est un non-déterminisme, tout en étant aussi un non-arbitraire et un nonhasard. Nous croyons que les êtres doués de volonté et de conscience, par l'idée et le désir de la liberté comme par la puissance sous-jacente à cette idée, insèrent dans le monde, de quelque manière que ce soit, une certaine indétermination qui n'y existait pas et qui rompt la fatalité de son "uurs. Dans une telle idée-force réside une certaine puissance d'indétermination relativement à la nature, qui est aussi une puissance de détermination par quelque raison supérieure, interne et murale. C'est le moteur qui nous permet de dépasser toujours tout ce qui est extérieur et objectif, bien plus, de nous dépasser toujours nttus-mèiiics ( ii liumlaiit vers un idéal toujours plus élevé.