‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 92 sur 158 · V. L\ RKM.ISATluN 1»K LUtKE DE IJHERTÉ · texte numérisé non relu

V. L\ RKM.ISATluN 1»K LUtKE DE IJHERTÉ

Maintenant, n'ff/isons-nous vraiment in nous-mêmes celte idée de liberté que nous concevons? Arrivons-nous à une léritable détermination de nous-mêmes par nous-mêmes, par nous seuls ?

Nous avons toujours soutenu (jue l'expérience, même

36i APPENDICE.

intérieure, ne peut pas nous fournir la certitude de notre vraie et définitive liberté. Nous, ne pouvons pas avoir l'intuition de notre absolue indépendance par rapport à toutes les causes, connues ou inconnues, qui peuvent agir sur nous. Cela supposerait la science universelle (1) ; nous ne pouvons pas mettre en équation tout ce qui agit sur nous, pour déterminer si notre action implique un résidu inexplicable, si elle est ou n'est pas contingente. Nous ne pouvons donc pas, au point de vue métaphysique du fond ultime des choses, répondre dogmatiquement : oui, je suis libre, ou non, je ne suis pas libre, absolument indépendant de l'interaction universelle, de l'universelle réciprocité causale. Donc encore, Je ne puis pas vous dire : L'idée de liberté produit une réelle indétermination, une indépendance entière sur quelque point, si bien que celui qui connaîtrait toutes les causes agissant sur moi dans le monde ne trouverait pas en ces causes l'explication adéquate de ma volition. L'action psychologique de l'idée de liberté est réelle, mais elle est susceptible de deux interprétations : l'une déterministe, l'autre indéterministe. Au point de vue métaphysique, un doute reste.

Mais, dira-t-on, l'idée de liberté n'admet pas le voisinage de la négation, ni du doute. De la négation, cela est évident; mais qui a le droit de nier toute liberté morale? Il est clair que, si je m'arroge indûment ce droit et déclare toute liberté illusoire, l'idée de liberté, devenant une duperie, n'agira plus et s'évanouira. Guyau a assez insisté sur la dissolution opérée par l'analyse dans les idées reconnues fausses et même dans les instincts les plus naturels. Jamais nous n'avons soutenu cette naïveté que Villusion de la liberté suffirait à engendrer une vraie liberté.

Quant au doute, c'est une tout autre chose que la négation dogmatique. Le voisinage du doute métaphysique sur le dernier fond de notre être et de notre activité détruit-il

(1) Voir dans la Cri/iqw des Systèmes de morale le clmpilre sur la Morale spiritualiste.

LA VKAIK CONCEPTION DK LA LIBKHTÉ. 36:1

iKitre conceptifMi dr l.i liberté comme possible, comme (h'siralile cV comme mnralonent nécessaire? Non, puisque l'impossibiiité n'est pas démoiilral)li; et que le désir est un fait, et que l'idéal de la liberté morale motive ce désir, ouvre à notre pensée et à noire amour un monde nouveau, un monde surhumain. Encore une fois, l'impossibilité absolue de ce monde n'est pas certaine, et sa possibilité relative se prouve par le fait même de notre progrès en avant. C(! n'est pas parce que nous nous banderons les yeux en disant : J'ai l'intuition indiscutable de ma liberté et de mon indépendance absolue, que nous aurons fait disparaître les doutes qui portent sur Vimperium in imperio, sur l'isolement de la volonté individuelle par rapport à l'univers. Il faut, avant tout, être sincère avec soi et avec les autres.

Ajoutons que le doute théorique est une alternative posée à la volonté intelhgente et que, si cette volonté est libre, le doute est précisément une condition nécessaire pour qu'elle tranche librement la question dans la pratique et choisisse le parti de la liberté, son parti à elle-même.

C'est donc seulement dans la pratique et dans l'action que le doute est mis de côté. Pour être libre, il faut que je veuille et croie pouvoir être libre ; la volonté d'être libre adopte nécessairement la croyance à la possibilité d'être libre ; la position du doute entre le oui et le non n'est pas le fait d'une volonté, mai^ celui d'une intelligence qui ne veut pas encore agir, qui veut seulement savoir et n'y arrive pas. Dès qu'il y a volonté agissante, je fais comme si la volonté était efficace, indépendante sous tels et tels rapports, libre sous les mêmes rapports ; et je me conçois idéalement comme libre sous tous les rapports ; je tends à cette liberté-limite sans qu'aucune des formes de déterminisme que je puis concevoir m'oppose une barrière délinitive et infran<'hissable. L'abstention d'agir serait elle-même une action volontaire en faveur de cette « non-liberté » que je n'ai pas le droit théorique d'aflîrmer et dt)nt l'aflirmation serait incompatible avec la pratique nioralr.

Je dis la pratique morale^ car le déterminisme est compatible avec toute autre pratique. C'est ce qui le distingue du fatalisme oriental, avec lequel on veut trop le confondre. Le vrai fatalisme pose que tel événement aura lieu f/noi que nous fassiojis : c'est écrit. Le déterminisme fait entrer nos volitions et actions dans les facteurs de l'avenir ; il y fait même entrer, quand il est bien compris, l'idée et le désir de notre liberté avec toutes leurs réactions, qui créent une certaine libération effective. Nous n'admettons donc pas l'identité du déterminisme avec le mécanisme, qui n'est qu'une de ses fonncs : la spatiale ; il y a déterminisme partout où il y a des raisons d'ordre quelconque, et ces raisons peuvent être d'ordre intellectuel, d'ordre moral. Elles peuvent même être des raisons de libération progressive, d'évolution vers une idéale liberté. C'est pourquoi il y a une longue série d'intermédiaires entre fatalisme absolu et liberté absolue. Nous avons montré ailleurs ces intermédiaires et nous maintenons gu'un tel travail, qui marque le terrain psychologique et pratique commun au déterminisme et à Tindéterminisme, n'était ni sans nouveauté, ni sans importance. Ou c'est le déterminisme qui imite la liberté et tend vers elle, ou c'est la liberté qui se révèle dans le déterminisme et le dirige par le moyen de sa propre idée ; mais, quelque solution métaphysique qu'on adopte, l'évolution que nous avons décrite restera toujours.

Idée de la liberté, désir de la liberté, amour moral de la liberté, nous avons établi que, pour les déterministes comme pour les partisans de la liberté, ces moyens termes sont inévitables et réels dans la pratique, dans l'expérience. Ils sont même suffisants dans la pratique non proprement jnorale^ dans la pratique utilitaire, scientifique, etc. Que je sois libre ou non absolument parl^int, je voudrai fuir la peste si je le puis, et j'en aurai la \'iheY\.é pratique.

Si l'on passe au rapport mystérieux du physique et du mental, l'idée de liberté, par sa propagation plus ou moins directe au physique, y introduit des faits d'équilibre et d'in-

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