‹ Esquisse d'une morale sans obligation ni sanctionChapitre 13 sur 53 · PENSÉE ET ACTION · texte numérisé non relu

PENSÉE ET ACTION

abondance de vie qui demande à s'exercer, à se donner ; on l'a trop interprété, jusqu'ici, comme le sentiment d'une nécessité ou d'une contrainte ; c'est avant tout celui d'une puissance. Toute force qui s'accumule crée une pression sur les obstacles placés devant elle ; tout pouvoir, considéré isolément, produit une sorte d'obligation qui lui est proportionnée : pouvoir agir, c'est devoir agir. Chez les êtres inférieurs, oii la vie intellectuelle est entravée et étouffée, il y a peu de devoirs ; mais c'est qu'il y a peu de pouvoirs. L'homme civilisé a des devoirs innombrables : c'est qu'il a une activité très riche à dépenser de mille manières. A ce point de vue, qui n'a rien de mystique, l'obligation morale ^ se ramène à cette grande loi de la nature : la vie ne peut se maintenir quà condition de se répandre ; il est impossible d'atteindre sûrement un but qiîand on n'a pas le pouvoir de le dépasser, et, si on soutient que le moi est à lui-même son propre but, c'est encore une raison pour qu'il ne puisse se suffire à lui-même. La plante ne peut pas s'empêcher de fleurir; quelquefois, fleurir, pour elle, c'est mourir; n'importe, la sève monte toujours. La nature ne regarde pas en arrière pour voir ce qu'elle abandonne ; elle va son chemin, toujours en avant, toujours plus haut.

2° Existence (fun certain devoir impersonnel créé par la conception même de l'action. Deuxième équivalent du devoir. — De même que la puissance de l'activité crée une sorte d'obligation naturelle ou d'impulsion impéraiive, de même l'intelligence a par elle-même un pouvoir moteur.

Quand on s'élève assez haut, on peut trouver des motifs d'action qui n'agissent plus seulement comme mobiles, mais qui, en eux-mêmes et par eux-mêmes, sans intervention

directe de la sensibilité, sont des moteurs de l'activité et de la vie.

Ici s'applique de nouveau l'importante théorie qu'un philosophe contemporain a proposée sur les idées- forcesK L'intelligence et l'activité n'apparaissent plus comme séparées par un abîme. Comprendre, c'est déjà commencer en soi-même la réalisation de ce qu'on comprend ; concevoir quelque chose de mieux que ce qui est, c'est un premier travail pour réaliser cette chose. L'action n'est que le prolongement de ridée. La pensée est presque une parole; nous sommes portés avec tant de force à exprimer ce que nous pensons que l'enfant et le vieillard, moins capables de résister à cette contrainte, pensent tout haut : le cerveau fait naturellement mouvoir les lèvres. C'est de la même façon qu'il fera agir, qu'il fera mouvoir les bras et le corps tout entier, qu'il dirigera la vie. Il n'y a pas deux choses : conception du but, effort pour y parvenir. La conception même, répétons-le, est un premier effort : on pense, on sent, et l'action suit. Nul besoin, dès lors, d'invoquer l'intermédiaire d'un plaisir extérieur, nul besoin de moyen terme ni de pont pour passer de l'une à l'autre de ces deux choses : pensée, action. Elles sont au fond identiques.

Ce qu'on appelle obligation ou contrainte morale est, dans la sphère de l'intelligence, le sentiment de cette radicale identité : l'obligation est une expansion intérieure, un besoin de parfaire nos idées en les faisant passer dans l'action. Celui qui n'agit pas comme il pense, pense incomplètement. Aussi sent-il qu'il lui manque quelque chose ? il n'est pas entier, il n'est pas lui-même. L'immoralité est une mutilatiûu intérieure. Chacun des mouvement^ de

{ . Voir M. Alfred Fouillée, la Liberté et h Déterminisme, 2" édition , et la Critique des systèmes de morale contemporains.

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