‹ Esquisse d'une morale sans obligation ni sanctionChapitre 14 sur 53 · PENSEE ET ACTION · texte numérisé non relu

PENSEE ET ACTION

notre esprit soulève le corps. Ne pas agir selon ce qu'on croit le meilleur, c'est ressembler à quelqu'un qui ne pourrait rire quand il est joyeux, ni pleurer quand il est triste, qt>i ne pourrait enfin rien exprimer au dehors, rien traduire de ce '^u'il éprouve. Ce serait le suprême supplice.

On a donc trop distingué la volonté de l'intelligence, de telle sorte qu'on a ensuite éprouvé le besoin de mouvoir exclusivement la volonté au moyen de mobiles sensibles. Mais les mobiles extérieurs n'ont pas à intervenir aussi longtemps que suffît le mécanisme interne de la pensée et de la vie. On peut dire que la volonté n'est qu'un degré supérieur de l'intelligence, et l'action un degré supérieur de la volonté.

Dès lors, la moralité n'est autre chose que Viinité de l'être. L'immoralité, au contraire, est un dédoublement, une opposition des diverses facultés qui se limitent l'une l'autre. L'hypocrisie consiste à arrêter l'expression naturelle de sa pensée et à y substituer une expression contraire ; en ce sens, on pourrait dire que l'immoralité est essentiellement hypocrisie, et conséquemment arrêt dans le développement de l'être'.

1. Celte théorie a été complétée par des pages importantes à'Éducation et Hérédité. — « Parmi les idées-forces les plus puissaiiles, nous trouvons d'abord celle du type humain normal, idée eslliclique et morale qui n'est pas plus difficile à acquérir que celle de l'arbre ou de l'animal par exemple, et qui, une fois acquise, tend à se réaliser en nous. De plus, comme nous vivons en société, nous concevons plus ou moins distinctement un type social normal. Da fonctionnement même de toute société, comme de tout organisme, se dégage en effet l'idée vague de ce qui est normal, sain, conforme à la direction générale des mouvements sociaux.

« Noire tempérament, à travers les oscillations sans nombre de l'évolution, tend cependant à s'accommoder toujours davantage au milieu où nous vivons, aux idées de sociabilité et de moralité. Le voleur de Maudsley, qui trouvait si « bon » de voler, même s'il avait eu des millions, est une sorte de monstre social, et il doit en

no DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUL SCIENTIFIQUE.

3° Existence d'un certain devoir impersonnel créé par la fusion croissante des sensifnlités et par le caractère plus sociable des plaisirs élevés. Troisième équivalent du devoir. Une nouvelle espèce d'obligation dérive de la nature même de la sensibilité, qui tend à se transformer par l'effet de /'évolution.

Les plaisirs supérieurs, qui prennent une part chaque jour plus grande dans la vie humaine, — plaisirs esthétiques, plaisirs de raisonner, d'apprendre et de comprendre, de chercher, etc., — requièrent beaucoup moins de conditions extérieures et sont beaucoup plus accessibles à tous que les plaisirs proprement égoïstes. Le bonheur d^un

avoir une vague conscience en se comparant à la presque totalité des autres hommes: il aurailbesoin,pour être pleinement heureux, de rencontrer une société de monstres semblables à lui et lui renvoyant sa propre image. Quoique le remords ait une origine tout empirique, le mécanisme même de la nature qui le produit est rationnel: il tend à favoriser les êtres normaux, c'est-à-dire les êtres sociables et en définitive moraux.

« L'être antisocial s'écarte autant du type de l'homme moral que le bossu du type de l'homme physique; de là une honte inévitable quand nous sentons en nous quelque chose d'antisocial : de là aussi un désir d'effacer cette monstruosité. On voit l'importance de l'idée de normalité dans l'idée de moralité. Il y a quelque chose lie choquant pour la pensée comme pour la sensibilité à être une monstruosité, à ne pas se sentir en harmonie avec tous les autres êtres, à ne pouvoir se mirer en eux ou les retrouver en soi-même. L'idée de responsabilité absolue n'étant plus compatible avec l'étal actuel de la science, le remords se ramène à un regret. — le regret d'être inférieur à son propre idéal, d'être anormal et plus ou moins monstrueux. On ne peut pas sentir quelque imperfection intérieure sans éprouver quelque honte ; cette honte est indépendante du sentiment de la liberté, et cependant elle est déjà le germe du remords Je réponds devant ma pensée, en une certaine mesure, de tout ce qu'il y a de mauvais en moi, même quand ce n'est pas moi qui l'y ai mis, parce que ma pensée méjuge. La monstruosité produit en outre le sentiment de la solitude absolue et définitive, qui est le plus douloureux pour un être essentiellement social, parce que la solitude est une stérilité morale, une impuissance «ans remède.

FUSION CROISSANTE DES SENSIBILITES. \ li

penseur ou d'un artiste est du bonheur à bon marché. Avec un morceau de pain, un livre ou un paysage, vous pouvez goûter un plaisir infiniment supérieur à celui d'un imbécile dans une voiture armoriée traînée par quatre chevaux. Les plaisirs supérieurs sont donc à la fois plus intimes, plus profonds et plus gratuits (sans l'être toujours entièrement). Ils tendent be? usoup moins à diviser les êtres que les plaisirs inférieurs.

Ainsi, par une évolution naturelle , le principe d'une grande partie de nos plaisirs semble remonter du dehors au dedans. Le sujet sensible peut trouver dans sa propre activité, et parfois indépendamment des choses, une source

« Aujourd'hui le remords peut parfois tourmenter les cœurs en raison même de leur élévation et des scrupules d'une conscience supérieure; mais c'est là une exception et non la règle. Les exceptions s'expliquent parce fait que le progrès moral, comme tout progrès, tend à déranger l'équilibre entre l'être et son milieu, il fait donc de toute supériorité prématurée une cause de souffrance; mais ce dérangement provisoire de l'équilibre primitif aboutira un jour à un équilibre-plus parfait. Les êtres qui servent ainsi de transition à la nature souffrent pour diminuer les souffrances totales de leur race, ils sont les boucs émissaires de l'espèce Ils nous rapprochent de ce moment encore lointain, de cet idéallimite, impossible à atteindre complètement, où les sentiments de sociabilité, devenus le fond même de tout être, seraient assez puissants pour proportionner la quantité et la qualité de ses joies intérieures à sa moralité, c'est-à-dire à sa sociabilité même. La conscience individuelle reproduirait si exactement la conscience sociale que toute action capable de troubler celle-ci troublerait l'autre dans la même mesure ; toute ombre portée au dehors viendrait se projeter sur nous : l'individu sentirait dans son cœur la société vivante tout entière.

« En un mot, nous pensons l'espèce, nous pensons les condiliotis sous lesquelles la vie est possible dans l'espèce, nous concevons l'existence d'un certain ttjpe iwiinal d'homme adapté à ces conditions, nous concevons même la vie de l'espèce entière comme adaptée au monde, et enfin les conditions sous lesquelles cette adaptation se maintient. D'autre part, notre intelligence individuelle n'étant autre chose que l'espèce humaine et même le monda

H2 DU MOmi.E MORAL AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE.

variée de jouissances. S'ensuivra-t-il qu'il se renfermera en lui-même et se suflira, comme se suffisait le sage stoïcien? Loin de là : les plaisirs intellecluels ont ce trait remarquable qu'ils sont à la fois les plus intérieurs à l'être et les plus communicalifsy les plus individuels et les plus sociaux. Mettez ensemble des penseurs ou des amis du beau (pourvu qu'il n'y ait pas entre eux de rivalité personnelle) : ils s'aimeront beaucoup plus vite et en tout cas plus profondénent que d'autres hommes; ils reconnaîtront tout de suite qu'ils vivent dans le même monde, celui de la pensée, ils se sentiront une même patrie. Ce lien qui s'établira entre eux liera aussi leur conduite et leur impo-

devenus en nous conscients, c'est lespèce et le monde qui tendent i agir par nous. Dans le miroir de la pensée chaque rayon envoyé par les choses se transforme en un mouvement. On sait le perfectionnement récent apporté au pendule, par lequel il peut graver lui-même chacune de ses oscillations légères et insaisissables: un rayon de lumière le traverse à chaque battement; C6 rayon se transforme en une force, pousse un ressort; le mouvement du pendule, sans avoir perdu de force par aucun frottement, vient alors se traduire aux yeux par d'autres mouvements, se fixer dans des signes visibles et durables. C'est le symbole de ce qui se passe dans l'être vivant et pensant, où les rayons envoyés par l'universalité des objets traversent la pensée pour s'inscrire dans les actions, et oCi chacune des oscillations delà vie individuelle laisse derrière elle un reflet de l'universel : la vie, en gravant dans le temps et dans l'espace sa propre histoire intérieure, y grave l'histoire du monde, qui se fait visible au travers.

« Une fois conçu, le type de l'homme normal fossible se rcalfse plus ou moins en nous. Au point de vue purement mécanique, nous avons vu que le possible n'est qu'une première adaptation à on milieu, qui permet, moyennant un certain nombre de modifications, de se réadapter à d'autres milieux peu différents. Au point de vue de la conscience, le possible est le sentiment d'une analogie dans les circoiistances qui appelle des actes analogues ; c'est ainsi que l'homme intelligent conçoit la conduite qu'il peut tenir à l'égard d'aulrui exanalogia avec sa propre conduite envers lui-même; il juge qu'il peut soulager la faim d'autrui comme la sienne propre, etc. L'altruisme, en plus d'uu point, est ainsi conçu

Page 1