LE SENTIMENT MORAL COMME FORCE DE TENSION
vive, mais avec la force de tension, nous pourrons nous rendre mieux compte, d'abord de sa puissance, et ensuite de la forme spéciale que cette puissance prendra plus tard dans l'esprit : le sentiment d'obligation morale.
La force de tension peut appartenir à tout instinct remplissant les conditions suivantes: 1" être à peu près indestructible; 2° être à peu près constant et ne pas avoir les în:ermittences de la faim par exemple ; 3° se trouver en harmonie et en association, non en opposition, avec ceux des autres instincts qui favorisent le maintien de l'espèce.
Remarquons-le d'abord, ce qu'on appelle proprement Vobligation morale ne comporte pas l'exécution immédiate de l'acte ni même d'une manière générale son exécution : elle accompagne l'idée d'un acte possible et non pas nécessaire. Le devoir n'est donc plus en ce cas une impulsion irrésistible, mais durable ; il est une obsession sublime. Comme l'a montré Darwin, nous acquérons vite l'expérience qu'un penchant n'est pas détruit par sa violation : le mécontentement que nous éprouvons après y avoir désobéi nous prouve notre impuissance à déraciner l'instinct que nous avons eu le pouvoir de violer. Cet instinct peut être, à chaque instant de la durée, inférieur à la somme de forces qu'exige l'action à accomplir, mais U apparaît dans la conscience comme devant remplir toute la durée et il acquiert ainsi une puissance d'un genre nouveau. Nous avons donc, parmi les forces intérieures, le sentiment d'une force qui n'est pas insurmontable, mais qui est pour nous indestructible (ou du moins qui nous semble telle d'après une série d'expériences). Sous ce rapport Vobligation^ en son état le plus élémentaire, est la prévision de la durée indéfinie d'un penchant impersonnel et généreux, Vexpérience de son indestructibilité. Aussi n'y a-t-il pas conscience
claire du lien de robligalion avant qu'il n'y ail eu plus ou moins remords, c'est-à-dire persistance de Tinstinct malgré sa violation : la faute est un élément nécessaire dans la formation de la conscience morale réfléchie. — Au fond, c'est l'idée de temps qui commence à donner son caractère particulier à cet instinct du devoir où Kant ne voyait que la manifestation de l'intemporel. Dans l'entraînement de la passion, l'intensité actuelle des penchants entre seule dans le compte des forces qui agissent sur le cerveau : l'avenii ou le passé n'ont pas d'influence ; or, le passé et l'avenir, rappelés ou entrevus, sont une condition de la moralité. La pression des grands instincts utiles à l'espèce se trouve accrue à l'infini lorsque, dans notre imagination, elle se multiplie par tous les moments du temps. Un être, pour devenir moral, doit vivre dans la durée.
On connaît les exemples par lesquels Darwin montre que, si les animaux avaient notre intelligence, leur instinct donnerait lieu à un5c;j/z>72e«f d'obligation. Ce sentiment d'obligation,/ee/zw^, au point de vue dynamique, est indépendant de la direcfion effectivement morale ou non morale de l'instinct ; il dépend seulement de son intensité, de sa durée et de la résistance ou du secours qu'il rencontre dans le milieu. « Supposons, dit Darwin, pour prendre un cas extrême, que les hommes se fussent produits dans les conditions de vie des abeilles : il n'est pas douteux que nos femelles non mariées, à l'instar des abeilles ouvrières, considéreraient comme un devoir sacré de tuer leurs frères, et que les mères tenteraient de détruire leurs filles fécondes, sans que personne y trouvât à redire'. »
i. Voir Tfte descent of man et Dotre Morale anglaise contemporaine. — On pourrait chercher uue vérification empirique de ces théories