‹ Esquisse d'une morale sans obligation ni sanctionChapitre 17 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le sentiment d'obligation an point de vne de la

djmamique mentale,

comme force impulsive ou répressive.

De quelque manière qu'on se le représente métaphysiquement et moralement, le devoir n'est pas sans posséder par rapport aux autres motifs ou mobiles une certaine puissance psycho-mécanique : le sentiment d'obligation, considéré dynamiquement, est une force agissant dans le temps suivant une direction déterminée, avec une intensité plus ou moins grande. Il faut donc rechercher comment ont pris naissance en nous ces puissances d'action, ces forces impulsives qui sont en môme temps des idées et des sentiments. Nous voudrions esquisser ici la genèse dynamique du sentiment d'obligation et de son action dynamique, que nous envisagerons désormais non comme une limitation et une restriction de l'activité, mais comme la conséquence même de son expansion.

Un homme célèbre par sa courageuse intégrité, Daumes-

as DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE.

nil, disait un jour à un ministre de Charles X : « Je ne marche pas à la suite de ma conscience, elle me pousse. » Selon cette distinction très fine on peut diviser les impulsions de l'ordre moral et social en deux catégories : dans les unes, nous sommes à la lettre poussés en avant par le sentiment d'un devoir, sans avoir le temps de discuter, de délibérer, de raisonner ; dans les autres, nous nous laissons traîner à sa suite, avec la conscience plus nette d'une résistance possible et déjà réelle, d'une certaine indépendance.

Un exemple caractéristique de sentiment impulsif et irréfléchi nous est fourni p.\r de pauvres ouvriers d'un four à chaux dans les Pyrénées. L'un d'eux, étant descendu dans le four pour se rendre compte de je ne sais quel dérangement, tombe asphyxié ; un autre se précipite à son secours et tombe. Une femme témoin de l'accident appelle à l'aide ; d'autres ouvriers accourent. Pour la troisième fois un homme descend dans le four incandescent et succombe aussitôt. Un quatrième, un cinquième sautent et succombent. Il n'en restait plus qu'un ; il s'avance et va sauter, lorsque la femme qui se trouvait là s'accroche à ses vêtements et, à moitié folle de terreur, le retient sur le bord. Un peu plus tard, le parquet s'étant rendu sur les lieux pour procéder à une enquête, on interrogea le survivant sur son dévouement irréfléchi, et un magistrat entreprit avec gravité de lui démontrer l'irrationalité de sa conduite ; il fit cette réponse admirable : « Mes compagnons se mouraient; il f al /ait y aller. » — Dans cet exemple le sentiment d'obligation morale et de solidarité humaine avait perdu, en apparence, sa base rationnelle ; il n'en était pas moins assez puissant pour pousser successivement cinq hommes au sacrifice inutile de leur vie. On ne contestera pas qu'ici le sentiment du devoir n'ait la forme d'une

LE SENTIMENT xMORAL COMME POUVOIR D'IMPULSION. \ 19

impulsion spontanée, d'un déploiement soudain de la vie intérieure vers autrui, plutôt que d'un respect réfléchi pour une « loi morale » abstraite et aussi d'une recherche du « plaisir » ou de « l'utilité. » Remarquons d'ailleurs qu'avec le développement de l'intelligence et de la sensibilité humaines, il est impossible d'y découvrir Vimpulsioti morale à l'état presque réflexe sans qu'il s'y mêle des idées générales et généreuses, voire même métaphysiques.

D'autres fois le sentiment spontané du devoir, au lieu de pousser à l'action, la suspend brusquement; il peut développer alors ce que MM. Maudsley et Ribot, avec les physiologistes, appelleraient un pouvoir d'arrêt ou « d'inhibition, » non moins brusque, non moins violent que l'est le pouvoir d'impulsion, « J'étais encore un Lambin en jupons, raconte le prédicateur américain Parker, je n'avais pas plus de quatre ans; je n'avais jamais tué la moindre créature, pourtant j'avais vu d'autres enfants s'amuser à détruire des oiseaux, des écureuils et d'autres petits animaux... Un jour, dans l'eau peu profonde d'un étang, je découvris une petite tortue tachetée qui se chaufiait au soleil ; je levai mon bâton pour la frapper... Tout à coup quelque chose arrêta mon bras, et j'entendis en moi-même une voix claire et forte qui disait : Cela est mal ! Tout surpris de cette émotion nouvelle, de celte puissance inconnue qui, en moi et malgré moi, s'opposaitàmes actions, jej^etins mon bâton suspendu en l'air jusqu'à ce que j'eusse perdu de vue la tortue... Je puis afOrmer qu'aucun événement dans ijia vie ne m'a laissé d'impression aussi profonde et aussi durable. M Dans ce nouvel exemple, l'action soudaine du penchant est plus remarquable encore que dans le précédent, parce qu'elle suspend une action commencée et oppose un obstacle brusque à la décharge nerveuse qui allait se pro-

duire : c'est un coup de théâtre, une révélation subite. La puissance du sentiment est mieux mise en relief par un arrêt que par une impulsion, par une défense que par un ordre ; aussi, après une expérience de ce genre, le sentiment de ce qu'il faut peut déjà revêtir, pour la conscience réfléchie, un caractère mystique qu'il n'a pas toujours dans les autres cas. Lorsque l'intelligence se trouve mise d'une manière aussi soudaine en présence d'un instinct profond et fort, elle est portée à une sorte de respect religieux. Ainsi, au point de vue restreint de la pure dynamique mentale oij nous nous plaçons, le devoir peut déjà produire un sentiment de respect qu'il tire à la fois de sa grande puissanc • suspensive et de son origine mystérieuse.

La force du sentiment moral acquiert un caractère de plus en plus remarquable lorsqu'elle prend la forme non plus d'une impulsion ou répression subite, mais d'une pression intérieure, d'une tension constante. Dans la majorité des cas et chez la majorité des gens, le sentiment de ce qu'il faut faire n'est pas violent, mais il est durable : à défaut de Vintensité, il a pour lui le temps^ qui est encore le plus puissant des facteurs. Une tension peu forte, mais agissant d'une manière continue et toujours dans le même sens, doit nécessairement triompher de résistances beaucoup plus vives, mais qui se neutralisent l'une l'autre. Lorsque, pour la première fois, dans l'âme de Jeanne Darc apparut distinctement l'idée fixe de secourir la France, cette^dée ne l'empêcha pas de rentrer ses moutons à la ferme ; mais plus tard, l'obsession de cette même idée devait faire dévier toute sa vie de jeune paysanne, changer le sort de la France et par là modifier d'une manière appréciable la marche de l'humanité. Si donc nous considérons le sentiment moral dans ses analogies non plus avec la force

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