LA SANCTION MORALE ET L'IDÉE DE MÉRITF
a-t-on dit encore', qu'une sanction est nécessaire... Elle n'est une loi sévère et sainte qu'à la condition que le châtiment soit attaché à sa violation et le bonheur au soin qu'on prend de l'observer. » Nous croyons que cette doctrine de la rémunération sensible, surtout de l'expiation, est insoutenable à quelque point de vue qu'on se place, et même en supposant qu'il existe une «loi morale» s'adressant impérativement à des êtres doués de liberté. Elle est une doctrine matérialiste mal à propos opposée au prétendu matérialisme de ses adversaires.
Cherchons, en dehors de tout préjugé, de toute idée préconçue, quelle raison morale il y aurait pour qu'un être moralement mauvais reçût une souffrance sensible, et un être bon un surplus de jouissances; nous verrons qu'il n'y a pas de raison, et que, au lieu de nous trouver en présence d'une proposition « évidente » à priori, nous sommes devant une induction grossièrement empirique et physique, tirée des principes du talion ou de Vintérêt bien entendu. Cette induction se déguise sous trois notions prétendues rationnelles : 1° celle de mérite; 2° celle àHordre; 3" celle de Justice distributive.
des philosophes qui ont le plus protesté en France contre la doctriao selon laquelle les lois sociales seraient expiatrices et non simplement défensives, MM. Franck elRenouvier, semblent cependant admettre comme évident le principe d'une rémunération attachée à la loi morale. « 11 ne s'agit pas de savoir, dit M. Franck, si le mal méiite d'être funi, car celle proposilion est évidente par elle-même. » {Philos, du droit j^énal, p. 79.) « Ce serait aller contre la nature des choses, dit aussi M. Renouvier, que d'exiger de la vertu de n'attendre point de rémunération, » {Science de la morale, p. 286.) M. Caro va plus loin, et dans deux chapitres des l'rotdèmes de morale sociale il s'efforce, en s'appuyant sur M. de Broglie, de maintenir à la fois le droit moral cl le droit social de punir les coupables. 1. M Marion, Leçom de morale, p. 157.
188 CRITIOUb: DE L'IDÈL DE SANCTION.
I. — Dans la théorie classique du mérite: «J'ai démérité, » qui exprimait d'abord simplement la valeur intrinsèque du vouloir, prend le sens suivant : « J'ai mérité un châtiment, » et exprime désormais un rapport du dedans au dehors. Ce passage brusque du moral au sensible, des parties profondes de notre être aux parties superficielles, nous paraît injustifiable. Il l'est plus encore dans l'hypothèse du libre arbitre que dans les autres. D'après cette hypothèse, en effet, les diverses facultés de l'homme ne sont pas vraiment liées et déterminées les unes par les autres : la volonté n'est pas le pur produit de l'intelligence, sortie elle-même de la sensibilité; la sensibilité n'est donc plus le vrai centre de l'être, et il devient difficile de comprendre comment elle peut répondre pour la volonté. Si celle-ci a librement voulu le mal, ce n'est pas la faute de la sensibilité, qui n'a joué que le rôle de mobile et non de cause. Ajoutez le mal sensible du châtiment au mal moral de la faute, sous prétexte d'expiation, vous aurez doublé la somme des maux sans rien réparer : vous ressemblerez à un médecin de Molière qui, appelé pour guérir un bras malade, couperait l'autre à son patient. Sans les raisons de défense sociale (dont nous nous occuperons plus tard), le châtiment serait aussi blâmable que le crime, et la prison ne vaudrait pas mieux que ceux qui y habitent; disons plus : les législateurs et les juges, en frappant les coupables de propos délibéré, se feraient leurs égaux. Si l'on fait abstraction de l'utilité sociale, quelle différence y aura-t-il entre le meurtre commis par l'assassin et le meurtre commis par le bourreau ? Le dernier crime n'a même pas pour circonstance atténuante quelque raison d'intérêt personnel ou de vengeance ; le meurtre légal devient plus complètement absurde que le meurtre illégal. Le bourreau imite