‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 17 sur 65 · LE SENTIMENT MORAL COMME POUVOIR D'IMPULSION · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT MORAL COMME POUVOIR D'IMPULSION

011 trouver la raci?ie de ta noble tige, qui repousse fièrement toute alliance avec les penchants?... » Mais à cette interrogation Kant n'a vraiment pas répondu, il n'a pas recherché quel lien de parenté pouvait, malgré l'apparence, rattacher aux autres penchants le devoir « noble » et « fier. » — « La loi du devoir, disait aussi Confucius dans un sens tout kantien, est un océan sans rivage : le monde ne peut la contenir. » — Par malheur, à trois heures du rivage la moindre masse d'eau semble un océan. Quand on navigue sur le fleuve des Amazones, on se croit sur la mer ; pour distinguer le fleuve de la mer, il ne faut pas essayer de regarder au loin, il faut se pencher sur son eau et la goûter. L'analyse intérieure est aussi le seul moyen d'apprécier l'infinité réelle ou imaginaire de notre horizon moral.

De quelque manière qu'on se le représente métaphysiquement et moralement, le devoir n'est pas sans posséder par rapport aux autres motifs ou mobiles une certaine puissance psycho-mécanique : le sentiment de l'obligation morale , est une force agissant dans le temps suivant une direction ! déterminée, avec une intensité plus ou moins grande. Étudions les modifications que produisent dans l'action intérieure du devoir ces deux éléments variables : le te?nps et V intensité.

Un homme célèbre par sa courageuse intégrité, Daumesnil, disait un jour à un ministre de Charles X : .« Je ne marche pas à la suite de ma conscience, elle me pousse. » Selon cette distinction très fine on peut diviser les actions morales en deux catégories : dans les unes, nous sommes à la lettre poussés en avant par le sentiment d'un devoir, sans avoir le temps de discuter, de délibérer, de raisonner ; dans les autres, nous nous laissons traîner à sa suite, avec

la conscience plus nette d'une résistance possible, d'une certaine indépendance, avec l'idée d'une loi qui ne nous force pas à l'obéissance. Dans le premier cas, le sentiment de devoir agit sur nous par une impulsion soudaine ; dans l'autre, son action est bien plus lente et plus complexe.

Un exemple caractéristique de sentiment moral impulsif et irréfléchi nous est fourni par de pauvres ouvriers d'un four à chaux dans les Pyrénées. L'un d'eux, étant descendu dans le four pour se rendre compte de je ne sais quel dérangement, tombe asphyxié; un autre se précipite à son secours, et tombe. Une femme témoin de l'accident appelle à l'aide ; d'autres ouvriers accourent. Pour la troisième fois un homme descend dans le four incandescent et succombe aussitôt. Un quatrième, un cinquième sautent et succombent. Il n'en restait plus qu'un ; il s'avance et va sauter, lorsque la femme qui se trouvait là s'accroche a ses vêtements et, à moitié folle de terreur, le retient sur le bord. Un peu plus tard, le parquet s'étant rendu sur les lieux pour procéder à une enquête, on interrogea le survivant sur son dévouement peu réfléchi, et un magistrat entreprit avec gravité de lui démontrer l'irrationalité de sa conduite ; il fit cette réponse admirable : « Mes \ compagnons se mouraient ; il fallait y aller, » — Dans cet ' exemple le sentiment d'obligation morale avait perdu, en effet, toute base rationnelle ; il n'en était pas moins assez puissant pour pousser successivement cinq hommes au sacrifice inutile de leur vie. On ne contestera pas qu'ici le sentiment du devoir n'ait la forme d'une impulsion spontanée, d'un déploiement soudain de la vie intérieure vers autrui, plutôt que d'un respect réfléchi pour a la loi morale, » et aussi d'une recherche du (c plaisir » ou de « l'utilité. » Sous cette forme, qui est la plus élémentaire et

Page 1