LE SENTIMENT MORAL COMME POUVOIR D'ARRÊT
peut-être la plus sublime tout ensemble, ce sentiment peut se retrouver, à quelque degré, jusque chez les animaux '. D'autres fois le sentiment du devoir, au lieu de pousser à l'action, la suspend brusquement; il peut développer alors ce que MM. Maudsley et Ribot, avec les physiologistes, appelleraient un pouvoir d'arrêt ou « d'inhibition, » non moins brusque, non moins violent que l'est le pouvoir d'impulsion, ce J'étais encore un bambin en jupons, raconte le prédicateur américain Parker, je n'avais pas plus de quatre ans; je n'avais jamais tué la moindre créature; pourtant j'avais vu d'autres enfants s'amuser à détruire des oiseaux, des écureuils et d'autres petits animaux... Un jour, dans l'eau peu profonde d'un étang, je découvris une petite tortue tachetée qui se chaufîait au soleil ; je levai mon bâton pour la frapper... Tout à coup quelque chose arrêta mon bras, et j'entendis en moi-même une voix claire et forte qui disait : Cela est mal ! Tout surpris de cette émotion nouvelle, de cette puissance inconnue qui, en moi et malgré moi, s'opposait à mes actions, je retins mon bâton suspendu
1. C'est ce qu'a montré Darwin. On se rappelle l'exemple de ce babouin qui, voyant un jeune singe de six mois environné par les chiens et dans une situation désespérée, redescend la montagne, se jette au milieu de la meute par un véritable coup de folie, lui arrache le jeune singe et réussit à l'emporter en triomphe. (Voir notre Morale anglaise contemporaine, 2« édition, et The descent of man, t.I, c. III.) A la différence près de la réussite, l'action du babouin et celle des ouvriers du four sont analogues; elles s'expliquent par la même impulsion puissante, et si le sin*e avait pu traduire ses sentiments au moyen du langage, il aurait dit comme l'homme : « Mon compagnon se mourait; il fallait y aller. » — Le tempérament impulsif est propre à prendre, suivant les circonstances et l'éducation, la direction du bien ou celle du mal. Un enfant de Lyon se vanta un jour à son école d'avoir noyé trois de ses camarades dans le Rhône. (^ Ils m'avaient ennuyé, je les ai poussés et je les ai regardés se débattre. » Il n'avait aucun remords. Un an après, il sauvait trois personnes en danger.
en l'air jusqu'à ce que j'eusse perdu de vue la tortue... Je puis affirmer qu'aucun événement dans ma vie ne m'a laissé d'impression aussi profonde et aussi durable \ » Dans ce nouvel exemple l'action soudaine du devoir est plus remarquable encore que dans le précédent, parce qu'elle suspend une action commencée et oppose un obstacle brusque à la décharge nerveuse qui allait se produire : c'est un coup de théâtre, une révélation subite. La puissance du sentiment est mieux mise en relief par un arrêt que par une impulsion, par une défense que par un ordre ; aussi, après une expérience de ce genre, le sentiment de devoir peut déjà revêtir pour la conscience réfléchie un caractère mystique qu'il n'a pas toujours dans les autres cas. Lorsque l'intelligence se trouve mise d'une manière aussi soudaine en présence d'un instinct profond et fort, elle est portée à une sorte de respect religieux. Ainsi, au point de vue de la pure dynamique mentale où nous nous plaçons, le devoir peut déjà produire un sentiment de respect qu'il tire à la fois de sa grande puissance suspensive et de son origine mystérieuse ^.
L'action du sentiment moral acquiert un caractère de
1. Autre cas de suspensioQ brusque produite par le sentiment de devoir mêlé à la sympathie et à la reconnaissance. Un homme, avec la ferme intention de se noyer, s'est jeté récemment dans la Seine, près du pont d'Arcole. Pour le sauver, un ouvrier saute dans une barque, manœuvre maladroitement; la barque, heurtée contre un pilier du pont, chavire, et le sauveteur disparaît sous Teau au moment où l'antre remonte à la surface : ce dernier, abandonnant aussitôt son projet de suicide, nage vers son sauveteur et le ramène sain et sauf sur la berge.
2. Rappelons que certains instincts chez les animaux possèdent le même pouvoir de suspendre l'action commencée. Le chien d'arrêt dont parle Darwin se sent pour ainsi dire cloué à sa çlace comme par un ordre mystérieux, au moment où tous ses autres