‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 2 sur 65 · Vinet · texte numérisé non relu

Vinet

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défini au besoin religieux ; sa situation à l'égard de la Xmorale est la même qu'en face de la religion. Rien n'indique qu'une morale vraiment scientifique, c'est-à-dire uniquement fondée sur ce qu'on sait, doive coïncider avec \ la morale ordinaire, composée de choses qu'on préjuge. Pour faire coïncider ces deux morales, les Bentham et leurs successeurs ont trop souvent violenté les faits ; ils ont eu tort. On peut très bien concevoir que la sphère de la démonstration intellectuelle n'égale pas en étendue la sphère de l'action morale , et qu'il y ait des cas oii une règle rationnelle puisse venir à manquer. Jusqu'ici, dans les cas de ce genre , la coutume et l'instinct ont conduit l'homme ; on peut les suivre encore à l'avenir, pourvu qu'on sache bien ce qu'on fait et qu'on ne croie pas, en les suivant, obéir à quelque obligation mystique.

On n'ébranle pas la vérité d'une science, par exemple de la science morale, en montrant que son objet est restreint. Au contraire, restreindre une science, c'est souvent lui donner un plus grand caractère de certitude : la chimie n'est qu une alchimie restreinte aux faits observables. De même nous croyons que la morale vraiment scientifique doit ne pas prétendre tout embrasser, et que, loin de vouloir exagérer l'étendue de son domaine, elle doit travailler elle-même à le délimiter. Il faut qu'elle consente à dire franchement : dans tel cas je ne puis rien vous prescrire; plus d'obligation ni de sanction; consultez vos instincts, vos sympathies, vos répugnances ; faites des hypothèses métaphysiques sur le fond des choses, sur la destinée des êtres et la vôtre propre ; vous êtes abandonnés, à partir de ce point précis, à votre « self-government. » — C'est la liberté en morale, consistant non dans l'absence de

tout règlement, mais dans l'abstention du règlement toutes les fois qu'il ne peut se justifier avec une suffisante rigueur. Lorsqu'on gravit une montagne, il arrive qu'à un certain moment on est enveloppé dans des nuages qui cachent le sommet, on est perdu dans l'obscurité. Ainsi en est-il sur les hauteurs de la pensée : une partie de la morale peut être à jamais cachée dans les nuages ; mais il faut qu'elle ait du moins une base solide et qu'on sache avec précision le point où l'homme doit se résigner à entrer dans le nuage*.

1. Parmi les travaux récents sur la inorale, les trois qui, à divers titres, nous ont paru les plusJmpQrtants sont: en Angleterre, les Data}[EthicSy de M. Herbert Spejicer; en Allemagne, la Phénoménologie de la conscience morale, de M. de Hartmann; en France, la Critique des systèmes de morale contemporains, de M. Alfred Fouillée. Deux points nous semblent ressortir à la fois de la lecture de ces ouvrages d'inspiration si différente : d'une part, la morale naturaliste et positive ne fournit pas de principes invariables, soit en fait d'obligation, soit en fait de sanction; d'autre part, si la morale idéaliste peut en fournir, c'est à titre purement hypothétique. En d'autres termes, ce qui est de l'ordre des faits n'est point universel ; et ce qui est universel est une hypothèse spéculative. 11 en résulte que l'impératif absolu disparaît des deux côtés. Nous acceptons pour notre propre compte cette disparition, et au lieu de regretter la variabilité morale qui en résulte, nous la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale future; celle-ci, sur une foule de points, ne sera pas seulement aÙTdvo{i.oç, mais àvojxoç. Contrairement aux spéculations.transcendantes de M. de Hartmann sur la folie du vouloir-vivre et sur le nirvana imposé parla raison comme devoir logique, nous admettons avec M. Spencer que la conduite a pour mobile la vie la plus intense, la plus large, la plus variée. D'autre part, aveçT'aTteur de la Critique des syrytèmes de morale contemporains, nous reconnaissons que l'école anglaise et l'école positiviste, qui "admettent un inconnaissable, ont eu ^ort de proscrire toute hypothèse individuelle à ce sujet; mais nous ne pensons pas que l'inconnaissable puisse fournir un « principe pratiquement limitatif et restrictif de la conduite, » principe de justice qui serait comme un intermédiaire entre l'impératif catégorique de Kant et

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-\ la libre hypothèse métaphysique. Les seuls a équivalents » ou « substituts » admissibles du devoir nous semblent être : !<> la conscience de notrejpouroir intérieur, à laquelle nous verrons se réduire pratiquement fe devoir; 2° l'influence mécanique exercée par les idées sur les actions; 3° la fusion croissante des sensibilités et le caractère toujours plus social de nos plaisirs ou de nos douleurs; 40 l'amour du risque dans l'action, dont nous montrerons l'importance jusqu'ici méconnue; 0° l'amour de l'hypothèse inétaphysique, qui est une sorte de risque dans la pensée. Ces divers mobiles réunis sont pour nous tout ce qu'une morale fondée sur les faits peut mettre à la place de l'ancienne obligation catégorique. Quant à la sanction morale proprement dite, distincte des sanctions sociales, on verra que nous la supprimons purement et

^ simplement, parce qu'elle est au fond immorale.

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