‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 3 sur 65 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'intensité de la vie est le mobile de l'action.

Une morale fondée sur des faits ne peut présenter à l'individu pour premier mobile d'action le bien ou le bonheur de la société, car le bonheur de la société est souvent en opposition avec celui de l'individu. Dans ces cas d'opposition, le bonheur social, comme tel, ne pourrait devenir pour l'individu une fin réfléchie qu'en vertu d'un pur désintéressement; mais ce pur désintéressement est impossible à constater comme fait et son existence a de tout temps été controversée. Aussi la morale, pour ne pas renfermer dès son principe un postulat invérifiable, doit être d'abord individualiste; elle ne doit se préoccuper des destinées de la société qu'en tant qu'elles enveloppent plus ou moins celles de l'individu. Le premier tort des utilitaires

«^Sfï»!

comme Stuart-Mill, et même des évolutionnistes, a été de confondre la face sociale et la face individualiste du problème moral.

Ajoutons qu une morale individualiste fondée sur des faits n'est pourtant pas la négation d'une morale métaphysique ou religieuse, fondée, par exemple, sur quelque idéal impersonnel ; loin de là : elle est simplement construite dans une autre sphère. C'est une maisonnette bâtie au pied de la tour de Babel ; elle n'empêche nullement celle-ci de monter jusqu'au ciel, si elle peut; bien plus, qui sait si la maisonnette n'aura pas parfois besoin de s'abriter à l'ombre de la tour ? Nous n'essayerons donc de nier ni d'exclure aucune des fins proposées comme désirables par les métaphysiciens ; nous laisserons de côté, comme au-dessus de nous, la notion du désirable, et nous nous bornerons à constater ce qui est désiré en fait'. Les fins poursuivies en fait par les hommes et par tous les êtres vivants sont extrêmement multiples ; toutefois, de même que la vie ofTre partout des caractères communs et un même type d'organisation, il est probable que les fins recherchées par les divers individus se ramènent plus ou moins à l'unité. Cette fin unique de l'action ne saurait être ni le bien, concept vague qui, lorsqu'on veut le déterminer, se résout en des hypothèses métaphysiques, ni le devoir, qui n'apparaît pas non plus à la science comme un principe primitif et irréductible, ni peut-être le bonheur, dans la pleine acception du mot, que Volney a pu appeler un objet de luxe.

1. Sur la distinction du désiré et du désirable, voir notre Morale anglaise contemporaine, 2« édition. (Il" partie : De la méthode morale,)

Quel sera donc le but naturel des actions humaines ? Lorsqu'un tireur s'est longtemps exercé sur une cible, et que l'on considère les trous innombrables dont il a perce le morceau de carton, on voit ces trous se répartir assez uniformément autour du blanc visé. Aucune des balles, peut-être, n'aura atteint le centre géométrique du cercle de la cible, et quelques-unes en seront fort éloignées ; néanmoins, elles seront groupées autour de ce centre suivant une loi très régulière que Quételet a déterminée : la loi du binôme. Même sans connaître cette loi, on ne se tronipera pas au simple aspect des trous de balle ; on mettra le doigt au centre de l'endroit où ces trous sont le plus fréquents, et on dira : « Voilà le point de la cible qui a été vise. » Cette recherche, après coup, du but visé par le tireur peut être comparée à celle qu'entreprend le morahste quand il s etforce de déterminer le but ordinaire de la conduite humaine. Quelle est la cible constamment visée par l'humanité, et qui doit l'avoir été aussi partons les êtres vivants, - car l'homme n'est plus aujourd'hui pour la science un être à part du monde, et les lois de la vie sont les mêmes du haut en bas de l'échelle animale ; - quel est le centre de l'effort universel des êtres, vers lequel ont été dirigés les coups du grand hasard des choses, sans qu'aucun de ces coups ait peut-être jamais porté tout à fait juste, sans que le but ait été jamais pleinement atteint?

Suivant les « hédonistes, » la direction naturelle de tout acte est le minimum de peine et le maximum de plaisir : dans son évolution, la viejonsciente suit toujours la ligne de la moindre souffrance. Cette direction du désir ne peut guère être contestée par personne, et, pour notre part, nous l'admettons ; mais on peut trouver la définition précédente encore trop étroite, car eUe ne s'applique qu'aux actes

conscients et plus ou moins volontaires , non aux actes inconscients et automatiques, qui s'accomplissent simplement suivant la ligne de la moindre résistance. Or, croire que la plupart des mouvements partent de la conscience et qu'une analyse scientifique des ressorts de la conduite doit tenir compte seulement des mobiles conscients, ce serait sans doute être dupe d'une illusion. Pour MM. Maudsley et Huxley, la conscience n'est dans la vie qu'un épiphénomène, abstraction faite duquel tout se passerait de la même manière. Sans vouloir trancher ni même soulever cette question, fort controversée en Angleterre comme en France, nous devons reconnaître que la conscience embrasse une portion assez restreinte de la vie et de l'action. Même les actes qui s'achèvent dans la pleine conscience de soi ont, en général, leur principe et leur première origine dans des instincts sourds et des mouvements réflexes. La conscience n'est donc qu'un point lumineux dans la grande sphère obscure de la vie ; c'est une petite lentille groupant en faisceaux quelques rayons de soleil et s'imaginant trop que son foyer est le foyer même d'où partent les rayons. Le ressort naturel de l'action, avant d'apparaître dans la conscience, devait déjà agir au-dessous d'elle, dans la région obscure des itistincts ; la fin constante de l'action doit avoir été primitivement une cause constante de mouvements plus ou moins inconscients. Au fond, les fins ne sont que des causes motrices habituelles, parvenues à la conscience de soi ; tout mouvement voulu a commencé par être un mouvement spontané exécuté aveuglément, parce qu'il présentait moins de résistance; tout désir conscient a donc été d'abord un instinct. La sphère de la finalité coïncide, au moins dans son centre, avec la sphère de la causalité (même si, avec les métaphysiciens, on

considère la finalité comme primitive). Ce problème : Quelle est la fin, la cible constante de l'action? devient donc, à un autre point de vue, celui-ci : Quelle est la cause constante de l'action? Dans le cercle de la vie, le point visé se confond avec le point même d'où part le coup.

Nous croyons qu'une morale vraiment scientifique, pour être complète, doit admettre que la recherche du plaisir est la conséquence même de l'effort instinctif pour maintenir et ^ accroître la vie : le but qui, de fait, détermine toute action consciente est aussi la cause qui produit toute action inconsciente : c'est donc la vie même, la vie à la fois la plus intense et la plus variée dans ses formes. Depms le v premier tressaillement de l'embryon dans le sein maternel jusqu'à la dernière convulsion du vieillard, tout mouvement de l'être a eu pour cause la vie en son évolution ; cette cause universelle de nos actes, à un autre point de vue, en est l'effet constant et la fin.

L'analyse qui précède concorde par son résultat avec les analyses de l'école évolutionniste, que nous ne reproduirons pas ici ' . Le motif de nos actions, la vie, est admis même par les mystiques, car ceux-ci supposent généralement une prolongation de l'existence au delà de ce monde. La tendance à persévérer dans la vie est la loi même de la vie non seulement chez l'homme, mais chez tous les êtres vivants, peut-être même dans le dernier atome de l'éther : cette tendance est, sans doute, comme le résidu de la conscience universelle, d'autant plus qu'elle dépasse et enveloppe la

conscience mên;^e.

Une morale fondée uniquement sur les faits positifs peut donc se définir : la science qui a pour objet tous les moyens

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