‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 20 sur 65 · COMMENT UN INSTINCT PEUT SEMBLER OBLIGATOIRE · texte numérisé non relu

COMMENT UN INSTINCT PEUT SEMBLER OBLIGATOIRE

son indestructibilité. Aussi n'y a-t-il pas conscience claire du lien de l'obligation avant qu'il n'y ait eu remords, c'està-dire persistance de l'instinct malgré sa violation : la (( faute » est un élément nécessaire dans la formation de la conscience morale. — Au fond, c'est l'idée de temps qui donne son caractère particuUer à cet instinct du devoir où Kant voyait la manifestation de l'intemporel. Dans l'entraînement de la passion, l'intensité actuelle des penchants entre seule dans le compte des forces qui agissent sur le cerveau : l'avenir ouïe passé n'ont pas d'influence; or, le passé et l'avenir, rappelés ou entrevus, sont une condition de la moralité. La pression des instincts utiles à l'espèce se trouve accrue à l'infini lorsque dans notre imagination elle se multipUe par tous les moments du temps. Un être, pour devenir moral, doit vivre dans la durée.

On connaît les exemples par lesquels Darwin montre que, si les animaux avaient notre intelligence, leur instinct donnerait lieu à un sentiment d'obligation. Ce sentiment d'obligation est indépendant de la direction morale ou non morale de l'instinct; il dépend seulement de son intensité, de sa durée et de la résistance ou du secours qu'il rencontre dans le milieu. « Supposons, dit Darwin, pour prendre un cas extrême, que les hommes se fussent produits dans les conditions de vie des abeilles : il n'est pas douteux que nos femelles non mariées, à l'instar des abeilles ouvrières, considéreraient comme un devoir sacré de tuer leurs frères, et que les mères tenteraient de détruire leurs filles fécondes . sans que personne y trouvât à redire'. »

1. Voir The descent of man et notre Morale anglaise contemporaine. — On pourrait chercher une vérification empirique de ces théories

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Maintenant, pourquoi l'instinct du devoir, qui s'est trouvé en fait coïncider chez l'homme avec l'instinct social et humanitaire, est-il si impossible à assouvir et ne prend-il pas la forme périodique des autres instincts ? — Il y a deux sortes d'instincts : les uns portent à réparer une dépense de forces, les autres à en produire une. Les premiers sont bornés par leur objet même : ils disparaissent une fois le besoin assouvi ; ils sont périodiques et non continus. La polyphagie par exemple est une rareté. Les autres tendent fort souvent à devenir continus, inassouvis. C'est ainsi que, chez certains organismes dépravés, rinstinct sexuel peut perdre son caractère habituel de

sur le rapport de l'iastinct et de l'obligation ; il faudrait pour cela continuer d'une manière méthodique les expériences commencées par MM. Charcotet Richct sur ce que nous appellerons les suggestions morales dans le somnambulisme provoqué. D'après ces expériences, un ordre donné à une somnambule pendant son sommeil est exécuté par elle au réveil, plus ou moins longtemps après, sans qu'elle puisse interpréter elle-même les raisons qui Font poussée à agir : le magnétiseur semble avoir pu ainsi créer de toutes pièces une tendance intérieure, un penchant persistant dans l'ombre et s'imposant à la volonté du patient. Dans ces curieux exemples, le rêve du somnambule le domine et dirige encore sa vie après son réveil : c'est comme un instinct artificiel à l'état naissant. Voici par exemple un cas curieux observé par M. Richet. Il s'agit d'une femme qui avait la manie de ne pas manger assez. Un jour, pendant son sommeil, M. Richet lui dit qu'il fallait manger beaucoup. Étant réveillée, elle avait complètement oublié la recommandation: cependant, les jours suivants, la religieuse de l'hôpital prit M. Richet à part pour lui dire qu'elle ne comprenait rien au changement accompli chez la malade. « Maintenant, dit-elle, elle me demande toujours plus que je ne lui donne.» Si le fait a été exactement observé, il y a là non seulement exécution d'un ordre particulier, mais impulsion inconsciente se rapprochant beaucoup de l'instinct naturel. En somme tout instinct naturel ou moral dérive, selon la remarque de Cuvier, d'une sorte de somnambulisme, puisqu'il nous donne un ordre dont nous ignorons la raison: nous entendons la « voix de la conscience, »

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périodicité et de régularité pour devenir nymphomanie ou satyriasis. Tout instinct portant à une dépense de forces peut devenir ainsi insatiable : débauche intellectuelle, amour de l'argent, du jeu, de la lutte, des voyages, etc. Il faut distinguer aussi entre les instincts qui exigent une dépense de forces variée, ou ceux qui exigent toujours la même dépense. Ceux qui s'appliquent à un organe déterminé s'épuisent très facilement. Ceux qui renferment une série de tendances indéterminées (comme par exemple l'amour de l'exercice, du mouvement, de l'action) ne peuvent qu'être bien plus difficilement assouvis, parce que la variété de la dépense constitue une sorte de repos.

sans savoir d'où elle vient. Pour varier les expériences, il faudrait ordonner à la patiente, non seulement de manger, mais par exemple de se lever matin tous les jours, de travailler assidûment. On pourrait en venir à modifier par degrés de cette manière le caractère moral des personnes, et le somnambulisme provoqué pourrait prendre de l'importance, comme moyen d'action, dans l'hygiène morale de quelques malades. Si on pouvait réellement créer ainsi un instinct artificiel, nous ne doutons pas qu'une certaine obligation mystique ne s'attachât à cet instinct,— pourvu qu'il ne rencontrât pas la résistance d'autres penchants préexistants et plus vivaces.

On pourrait aussi faire l'expérience inverse et voir s'il ne serait pas possible d'annuler, par une série d'ordre répétés, tel ou tel instinct naturel. On dit qu'on peut faire perdre à une somnambule la mémoire, par exemple la mémoire des noms; on peut même, selon M. Richet, faire perdre toute la mémoire (Rev, philos., 8 octobre 1880) ; il ajoute : « Cette expérience ne doit être tentée qu'avec une grande prudence; j'ai vu survenir dans ce cas une telle terreur et un tel désordre dans l'intelligence, désordre qui a persisté pendant un quart d'heure environ, que je ne voudrais pas recommencer souvent cette tentative dangereuse. >> Si l'on identifie la mémoire, comme la plupart des psychologues, avec l'habitude et l'instinct, on pensera qu'il serait possible aussi d'anéantir provisoirement ou tout au moins d'affaiblir chez une somnambule te! instinct, même des plus fondamentaux et des plus obligatoires,

46 DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE. L'instinct social et moral, en tant que force mentale est de ce genre : il est donc parmi ceux qui deviennent facilement

insatiables et continus.

Que se produit-il, lorsque un instinct quelconque est ainsi devenu insatiable ? - Toutes les fois qu'il s'agit d un instinct peu varié dans ses manifestations, il se produit un épuisement de l'organisme, qui ne peut suffire alors à combler la dépense. Lanymphomane n'apas d'enfants. Unetrop grande dépense cérébrale arrête aussi la fécondité, tue avant l'âge L'amour exagéré du danger et de la guerre multiplie les risques et diminue les chances de vie. Mais il y a de rares penchants qui peuvent devenir insatiables sans s'opposer a la multiplication de l'espèce et en la favorisant au contraire. En première ligne est, tout naturellement, le penchant altruiste : c'était celui qui pouvait le mieux produire un sentiment fort et persistant après une satisfaction passagère. Même au point de vue physiologique, il est possible

comme l'instinct maternel, la pudeur, etc. Et mai menant "faudrait S si cette suppression de l'instinct ne laisserait pas quelques

acTs apSle ré?eil. On pourrait alors ^Prouver la fj^ce de res, tance des divers inslincls, par exemple des instincts moraux, et Constat lesquels sont les plus profonds et >- P'-^J---;^-, npnrhants é-oïstes ou altruistes. On pourrait en tous cas tenter rexpérienc^ habitudes ou manies héréditaires, on pourrait

voir s?une série d'ordres ou de conseils longtemps répètes pendant somme pourrait atténuer par exemple la manie des grandu ou des persécutions. On commanderaU d'aimer ses ennuis au fou qui se croit un objet de haine; on défendrait la prière a celui qui croit entrer en communication directe avec Dieu, etc. En d autres termes on essayerait de contrebalancer une manie naturelle par une autre artificielle, créée pendant le sommeil. On auraitainsi dans lesomnambulisme unsujet ^'o^^^f ^^.^^P^^f ^ . logiques et morales bien plus riche que dans la folie. L un et l'autre sont des détraquements du mécanisme mental ; mais, dans le somnambulisme provoqué, ce détraquement peut être calcule et réglé par le magnétiseur.

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