‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 19 sur 65 · LE SENTIMENT MORAL COMME FORCE DE TENSION · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT MORAL COMME FORCE DE TENSION

plus en plus remarquable lorsqu'elle prend la forme non plus d'une impulsion ou d'une répression subite, mais d'une pression intérieure, d'une tension constante. Dans la majorité des cas et chez la majorité des gens, le sentiment de devoir n'est pas violent, mais il est durable : à défaut de l'intensité, il a pour lui le temps, qui est encore le plus puissant des facteurs. Une tension peu forte, mais agissant d'une manière continue et toujours dans le même sens, doit nécessairement triompher de résistances beaucoup plus vives, mais qui se neutralisent l'une l'autre. Lorsque pour la première fois, dans l'âme de Jeanne Darc, apparut distinctement l'idée fixe de secourir la France, cette idée ne l'empêcha pas de rentrer ses moutons à la ferme; mais plus tard, cette même idée devait faire dévier toute sa vie de jeune paysanne, changer le sort de la France et par là modifier d'une manière appréciable la marche de l'humanité. Si donc nous considérons le sentiment de devoir dans ses analogies, non plus avec la force vive, mais avec la force de tension, nous pourrons nous rendre mieux compte, d'abord de sa puissance, et ensuite de la forme spéciale que cette puissance prend dans l'esprit : nous voulons parler de l'obligation morale.

L'obligation morale n'a rien qui ressemble à la contrainte extérieure, et en effet, ce n'est pas un déploiement de force vive, ce n'est pas une poussée violente dans tel ou tel sens. Lorsque je dis : je suis nécessité moralement à tel

instincts le portent à s'élancer en avant; supposons qu'il soit assez intelligent pour comparer sa conduite à celle de ses camarades les chiens courants, comme Parker comparait la sienne à celle des autres enfants américains : il pourra s'étonner, sentir en lui l'action d'une puissance supérieure à sa pensée réfléchie, éprouver peut-être quelque chose de cette « horreur religieuse » qui est un trait distinctif du sentiment du devoir.

OU tel acte , cela paraît signifier tout autre chose que : je nejuis pas ne pas le faire. Il semblerait donc que le sentiment d'obligation échappât au domaine de la dynamique mentale ; mais nous croyons qu'il renferme encore une certaine force de tension. Cette^ force peut appartenir à tout instinct remplissant les conditions suivantes : T être à peu près indestructible; 2° être à peu près constant et ne pas avoir les intermittences de la faim par exemple; 3° se trouver en harmonie, et non en opposition, avec ceux des autres penchants qui favorisent le maintien de l'espèce (conséquemment avec toutes les forces sociales, opinion, coutume, sympathie, éducation, etc.).

Remarquons-le d'abord, ce qu'on appelle d'habitude Yobligation morale ne comporte pas toujours l'exécution immédiate de l'acte ni même d'une manière générale son exécution : elle accompagne l'idée d'un acte possible et non pas toujours nécessaire. Le devoir n'est plus en ce cas un penchant irrésistible, mais durable. Comme l'a montré Darwin, nous acquérons vite Texpérience que ce penchant n'est pas détruit par sa violation : le mécontentement que nous éprouvons après y avoir désobéi, nous prouve notre impuissance à déraciner l'instinct que nous avons eu le pouvoir de violer. Cet instinct peut être, à chaque instant de la durée, inférieur à la somme de forces qu'exige l'action à accomplir, mais il apparaît dans la conscience comme devant remplir toute la durée et il acquiert ainsi une puissance d'un genre nouveau. Nous avons donc, parmi les forces intérieures, le sentiment d'une force qui n'est pas insurmontable, mais qui est pour nous indestructible (ou du moins qui nous semble telle d'après une série d'expériences), ^obligation, sous ce rapport, c'est \?i prévision de la durée indéfinie d'un penchant, V expérience de

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