‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 22 sur 65 · L OBLIGATION ET LE PENCHANT A L'AVARICE · texte numérisé non relu

L OBLIGATION ET LE PENCHANT A L'AVARICE

fant dont le développement a été gêné par l'avarice paternelle, une réaction se produit fort souvent qui le pousse à la prodigaHté. Enfin, raison décisive, l'avarice n'ayant pas d'utilité sociale, n'a pas été encouragée par l'opinion. Supposez une société d'avares : chacun n'aura qu'un but, transformer son voisin en prodigue, afin de mettre la main sur son or ; si pourtant, par impossible, des avares s'enten.daient parfaitement entre eux et s'excitaient mutuellement à l'avarice, vous ne tarderiez pas à voir naître un devoir de parcimonie aussi fort comme sentiment que bien d'autres devoirs. Chez nos paysans français, et surtout chez les Israélites, on peut trouver cette obligation peu morale élevée ri peu près au niveau des devoirs moraux. Un membre d'une société avare se sentirait sans doute plus obligé à la parcimonie qu'à la tempérance par exemple, ou au courage ; il éprouverait plus de remords pour avoir manqué à la première obligation qu'aux autres.

De ce qui précède on peut déjà conclure, indépendamment de beaucoup d'autres considéi'ations, que les devoirs moraux, formée diverses de l'instinct social ou altruiste, ne pouvaient pas ne pas naître, et qu'il n'en pouvait guère naître d'autres. Une nouvelle raison qui devait assurer le triomphe de l'instinct moral, c'est l'impossibilité d'assouvir le remords, de le faire cesser par une bonne action, comme on fait cesser la faim. La faim apaisée, la peine qu'on a éprouvée n'est plus qu'un souvenir vague, qui s'efface ; il n'en est pas de même du remords ; le passé apparaît comme ineffaçable et à jamais cuisant. Au reste, tous les besoins qui ne sont pas trop purement animaux n'admettent pas non plus ces sortes de compensations que permet la faim ou la soif. Tel est l'amour. On peut regretter indéfiniment l'heure d'amour que vous offrait la femme aimée et que vous avez laissé

50 DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUE SCIEiNTIFIQUE.

échapper sans avoir pu la retrouver jamais: l'amant ne peut pas, comme dans une comédie de Shakspeare, remplacer une femme par une autre.

Je ne vis qu'elle était belle Qu'eu sortant des grands bois sourds...

— Soit, n'y pensons plus, dit-elle, — Et moi, fy pense toujours...

Enfin l'avantage le plus considérable des instincts moraux, c'est qu'ils ont pour eux le dernier mot. Si je me suis dévoué, ou bien je suis mort, ou bien je survis avec Ja satisfaction du devoir accompli. Les instincts égoïstes, eux, sont toujours contrariés dans leur triomphe. Jouir de la satisfaction du devoir accompli, c'est oublier la peine qu'on a prise pour l'accomplir. Au contraire, la pensée qu'on a manqué au devoir apporte quelque chose d'amer jusque dans le plaisir. En général, le souvenir du travail, de la tension, de l'effort déployé pour la satisfaction d'un instinct quelconque, s'efPace très vite ; mais le souvenir de l'instinct non satisfait persiste aussi longtemps que l'instinct lui-même. Léandre oubliait vite avec Héro l'eifort déployé pour traverser FHellespont ; il n'eût pas pu oublier Héro dans les bras d'une autre amante.

L'instinct moral une fois établi avec sa force obligatoire, dans quel ordre a-t-il donné naissance aux différents devoirs ? — Dans un ordre souvent inverse de l'ordre logique adopté par les moralistes. La plupart des moralistes mettent en premier lieu les devoirs envers soi-même, la conservation de la dignité intérieure ; ils placent ensuite les devoirs de justice avant les devoirs de charité. Cet ordre n'a rien d'absolu, et l'ordre tout contraire s'est souvent

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